Mort et naissance d'un monde

Avril 1919 - Décembre 1920

Henri enlève l'uniforme le lendemain de son arrivée.

Il le plie, le range dans une malle que la mère de Louise a montée du sous-sol, et il referme le couvercle. La capote bleu horizon, le pantalon, les brodequins, l'étoile de sous-lieutenant. Il garde les lunettes rafistolées, parce qu'il n'en a pas d'autres. Il garde l'alliance, parce qu'elle ne se range pas. Et il garde la musette, parce que la musette contient la boîte à cigares de Marcel, le cahier bleu du berger, l'ardoise de Pélissié, le chien de bois de Lacombe, le Montaigne, le Goethe, la lettre de Pélissié pour Jeanne, la photo, le carnet. La musette est un musée. Le musée d'une guerre, porté à l'épaule d'un homme.

Le chat prend possession de la mercerie en vingt-quatre heures. C'est un chat qui a vécu quatre ans dans des trous et des musettes, et une mercerie avec un comptoir, des étagères, un poêle et un figuier dans la cour est un palais au-delà de ses ambitions les plus folles. Il s'installe sur le comptoir, entre les bobines de fil et les boîtes de boutons, avec cette souveraineté qui est sa nature, et la mère de Louise le regarde s'installer et ne dit rien, ce qui est sa manière d'accepter.

La petite Jeanne met trois jours à apprivoiser son père. Trois jours de regards prudents, de mains tendues et retirées, de silences méfiants. Le premier jour, elle pleure quand Henri la prend. Le deuxième jour, elle accepte ses bras mais tourne la tête vers Louise, vers le visage qu'elle connaît. Le troisième jour, elle lui touche les lunettes, les enlève, les remet, et rit. Les lunettes sont le pont. Les lunettes rafistolées avec du fil de fer, celles qui ont traversé la guerre, celles qui ont vu Verdun et la Somme et le Chemin des Dames - les lunettes font rire une petite fille de dix-huit mois, et le rire est la porte, et la porte est ouverte.


Avril. Henri se présente à l'inspection académique de Cahors.

Il entre dans le bureau de l'inspecteur - pas le même qu'en 1914, celui-là est mort à Verdun - et il pose sur le bureau ses papiers de démobilisation, son dossier d'instituteur, et sa demande de mutation à Figeac.

Le nouvel inspecteur est un homme de cinquante ans, réformé d'une blessure au genou, qui porte encore le deuil de son fils, tué en Champagne en 1915. Il regarde le dossier d'Henri - les états de service, les citations, les grades. Instituteur en 1914, sous-lieutenant en 1918. L'école de Labastide-Murat, puis la tranchée, puis Verdun, puis la Somme.

L'inspecteur dit : "Vous voulez Figeac."

"Ma femme y enseigne. Ma fille y vit."

L'inspecteur hoche la tête. Il signe la mutation. C'est la chose la plus simple et la plus immense qu'un homme ait jamais signée pour Henri - un papier qui dit qu'Henri Castayrol est instituteur à Figeac, école de garçons, à compter du 1er mai 1919.

Henri sort du bureau avec le papier dans la main, et il marche dans les rues de Cahors, et il passe devant le pont Valentré, et il pense à Fayolle qui voit ce pont depuis sa fenêtre d'hôpital, et il se dit qu'il ira le voir, ce soir, sur la place Gambetta, avec un verre.


Il va.

Fayolle est assis à la terrasse du café, maigre, pâle, la poitrine creuse, mais assis, vivant, un verre de vin blanc devant lui. Il voit Henri arriver et se lève - lentement, avec une grimace, parce que se lever est un effort quand on n'a qu'un poumon. Ils se regardent. Huit mois depuis le 15 août 1918, depuis l'éclat de mortier sur la route de Picardie.

Fayolle dit : "Mon lieutenant."

Henri dit : "C'est fini, Fayolle. Henri."

Fayolle sourit. Le sourire de Fayolle est le même qu'en 1914 - le sourire du gosse de Puy-l'Évêque, celui qui avait tué un homme à vingt ans et qui en avait un poème publié à vingt-trois. Le sourire a survécu à tout.

Ils boivent. Le vin blanc de Cahors, sec, frais, qui a le goût de la pierre et du soleil. Ils ne parlent pas de la guerre. Ils parlent de ce qui vient. Fayolle ne sait pas ce qu'il fera - il ne peut pas travailler la vigne, pas avec un poumon, et il ne sait rien faire d'autre. Henri dit : "Tu sais faire rire les gens." Fayolle dit : "C'est pas un métier." Henri dit : "On verra."

En sortant du café, Henri passe devant l'école de Cahors, celle où Lucien Combes prépare l'école normale. Il ne s'arrête pas. Pas encore. Il reviendra. Mais il voit, par la fenêtre ouverte du rez-de-chaussée, un tableau noir et des pupitres, et il pense à l'école belge d'octobre 1918, les pupitres renversés qu'il avait remis debout, et il sait que les pupitres sont debout ici, et que les pupitres sont debout partout, et que c'est ça, la victoire - pas les drapeaux, pas les défilés, pas les discours. Les pupitres debout.


Mai 1919. Henri entre dans sa classe.

L'école de garçons de Figeac, rue Émile Zola. Deux salles de classe, une cour, un préau, un jardin derrière. Le jardin de Louise - celui des haricots, celui où Marthe Bouyssou avait vu germer la première feuille. Le jardin est de l'autre côté du mur, dans l'école de filles, et Henri le voit par la fenêtre de sa propre classe, et la vue du jardin de sa femme depuis la fenêtre de sa classe est la géographie exacte de sa vie d'après.

Trente-deux élèves. Des garçons de six à treize ans, fils de paysans, de commerçants, d'artisans, d'ouvriers. Des garçons dont les pères sont revenus - pas tous. Certains pères ne reviendront jamais, et les garçons de ces pères ont un regard qu'Henri reconnaît, le regard des enfants qui savent quelque chose que les enfants ne devraient pas savoir.

Henri se tient devant le tableau, la craie à la main, et il regarde ses élèves, et ses élèves le regardent, et le silence de cette première minute est le silence le plus important de sa vie - plus important que le silence du 11 novembre, plus important que le silence de la fin. Parce que ce silence-ci est un début. Le silence d'avant la première phrase, d'avant la première leçon, d'avant tout ce qui va venir.

Il lève la craie. Il écrit sur le tableau. Pas une leçon de grammaire, pas une dictée, pas une date d'histoire. Trois mots.

"Lire, écrire, compter."

Puis il se retourne vers ses élèves et dit : "Voilà ce qu'on va faire. Le reste, c'est du détail."

Un garçon au troisième rang lève la main. "Monsieur, vous étiez soldat ?"

Henri regarde le garçon. Sept ans, des taches de rousseur, un regard qui ne lâche rien. Le fils d'un mort, probablement, ou d'un blessé, ou d'un revenu. "Oui."

"C'était comment ?"

Henri réfléchit. Pas longtemps - quatre ans de réflexion l'ont préparé à cette question.

"C'était la raison pour laquelle tu dois apprendre à lire."

Le garçon ne comprend pas. Il comprendra plus tard. Les réponses d'instituteur sont faites pour plus tard.


L'été 1919 passe dans la lumière du Lot.

Henri enseigne. Louise enseigne. La petite Jeanne va à la crèche le matin et chez la grand-mère l'après-midi, et le chat dort sur le comptoir de la mercerie, et les figues mûrissent sur le mur de la cour, et les haricots poussent dans le jardin de l'école.

Le dimanche, Henri et Louise montent sur le causse. Ils marchent dans les chemins de pierre sèche, entre les genévriers et les chênes verts, avec la petite Jeanne sur les épaules d'Henri - sur les épaules qui ont porté le sac de trente kilos et le fusil Lebel et le poids de trente hommes. La petite pèse dix kilos. C'est le poids le plus doux qu'Henri ait jamais porté.

Ils vont à Labastide-Murat, un dimanche de juin. Henri montre à Louise l'école. Sa première école, celle des encriers gelés et des narcisses sur le bureau. Le remplaçant est parti, un nouveau titulaire est arrivé, un jeune homme de vingt-deux ans, réformé pour les séquelles d’une poliomyélite, qui n’avait pas eu le temps de passer son brevet avant la fin de la guerre. Henri le regarde enseigner par la fenêtre ouverte, comme Verdier regardait les champs de bataille par les fenêtres de ses postes de commandement, et il pense : c'est bien. Le relais est passé. L'école continue.

Ils vont chez les Delpech. Le vieux Delpech est mort - pas de la guerre, de l'âge. Le petit Delpech a dix-neuf ans et il tient la ferme avec sa mère et ses soeurs. Le père Delpech est revenu, un bras en moins, et il travaille comme il peut. Henri mange la soupe des Delpech, le fromage des Delpech, le pain des Delpech, et la terre du causse est sous ses pieds, et le ciel du causse est au-dessus de sa tête, et le monde est à sa place.


En juillet, Henri va à Rocamadour.

Pas pour le pèlerinage - pour le berger. Il prend le train jusqu'à Gramat, puis il marche. Huit kilomètres sur le causse, dans la chaleur de juillet, avec la musette sur l'épaule et la petite Jeanne dans les bras de Louise qui marche à côté. Le chat est resté à Figeac - le chat ne marche pas sur le causse, le chat est un animal de mercerie.

La ferme de Lacombe est au bout d'un chemin de terre, entre deux murets de pierre sèche, avec un toit de lauzes et un portail en bois. Les brebis sont dans le pré, deux cents brebis blanches sur l'herbe rase du causse, et parmi elles un chien blanc, grand, massif, avec des yeux vifs - Nòu. Le chien voit Henri arriver et aboie, un aboiement grave de patou, et le berger sort de la maison.

Lacombe a changé. Pas en mieux, pas en pire - en différent. Le berger de la tranchée est devenu le berger du causse, ce qui est la même chose et pas la même chose. Le visage est plus lisse, les épaules sont plus basses, la boiterie est la même. Mais les yeux sont différents - plus ouverts, plus présents, débarrassés de ce mur qui les avait fermés pendant des mois en 1916.

Le berger regarde Henri. Il regarde Louise. Il regarde la petite Jeanne. Puis il dit : "Entrez."

La femme de Lacombe est dans la cuisine - une femme petite, brune, silencieuse, qui ressemble à son mari par le silence et qui en diffère par les mains, qui ne sont pas des mains de soldat mais des mains de femme de berger, aussi dures, aussi calleuses, mais autrement. Et Madelou est là. Onze ans, des nattes noires, des yeux qui sont ceux de son père mais avec la lumière de la mère. Madelou qui a reçu la première lettre de son père, celle des vingt-trois mots, celle qui a fait pleurer sa mère.

Henri sourit à la fillette. "Tu es Madelou."

La petite le regarde avec la méfiance des enfants du causse, qui ne donnent pas leur confiance au premier venu. "Vous êtes le sous-lieutenant."

Henri sourit. "Non. Je suis l'instituteur."

Madelou regarde son père. Le berger hoche la tête. "C'est celui qui m'a appris."

Madelou regarde Henri à nouveau, et cette fois ses yeux changent - pas de la confiance, pas encore, mais de la curiosité. L'homme qui a appris à lire à son père. L'homme qui a transformé un berger muet en un homme qui écrit dans un cahier bleu. L'homme des lettres de bois.

Ils mangent ensemble. Le confit, le fromage, le pain, le vin de noix. La cuisine de Lacombe est petite, sombre, chaude, et elle sent le suint et le feu de bois et le lait caillé. Henri reconnaît les odeurs - pas les mêmes que celles de la tranchée, et pourtant parentes, parce que la vie rustique et la vie de guerre sont cousines dans la dureté et dans la simplicité.

Le berger ne parle pas beaucoup. Il n'a jamais parlé beaucoup, et la paix ne l'a pas rendu bavard. Mais il montre. Il montre le troupeau, le chien, la ferme. Il montre le cahier bleu - un deuxième, acheté à Gramat, dans lequel il continue d'écrire, le soir, à la lampe, des pensées de berger qui n'ont pas besoin de lecteur pour exister.

Au moment de partir, Lacombe accompagne Henri jusqu'au portail. Ils marchent côte à côte, comme dans le boyau de communication, le berger légèrement en retrait, par habitude. Au portail, Lacombe s'arrête et dit : "Mon lieutenant."

"Henri."

Le berger ne corrige pas. Pour Lacombe, Henri sera toujours le sous-lieutenant, comme pour Henri Lacombe sera toujours le berger, et ces noms de guerre sont leurs vrais noms, plus vrais que les noms de baptême, parce qu'ils ont été gagnés dans la boue.

"Merci", dit le berger.

C'est la troisième fois que Lacombe dit merci à Henri. La première pour la lettre de Madelou, la deuxième pour le cahier. La troisième est la dernière, et elle contient les deux premières, et tout le reste.

Henri prend la route du retour. Le causse est blanc sous le soleil de juillet, les grillons chantent, les genévriers sentent fort. La petite Jeanne dort dans les bras de Louise, et Henri marche à côté de sa femme, et le monde est un chemin de pierre sèche entre deux murets, et le chemin va quelque part, et quelque part est bien.


L'automne 1919 apporte les premières élections de l'après-guerre. La Chambre bleu horizon - des députés anciens combattants, des hommes en uniforme ou en deuil, qui votent les lois de la reconstruction. Les femmes ne votent pas. Jeanne ne vote pas. Rose ne vote pas. Les femmes qui ont tenu le pays debout pendant quatre ans ne votent pas, et cette injustice est si énorme qu'elle en devient invisible, comme les choses trop grandes pour être vues.

Jeanne ne dit rien. Jeanne prend le petit Henri dans ses bras - huit mois, joufflu, bruyant, le portrait de Paul avec les yeux de Jeanne - et elle va au syndicat, et elle continue. Le tampon a disparu, le titre a disparu, l'usine l'a remplacée par un homme qui fait moins bien qu'elle et qui est payé plus cher. Mais Jeanne est au syndicat, avec Paul, et ensemble ils font ce que Paul avait dit qu'ils feraient - ils se battent. Pour les salaires. Pour les conditions. Pour les crèches. Pour le vote.

Le vote viendra. Pas tout de suite - en 1944, vingt-cinq ans plus tard, un quart de siècle d'attente, une autre guerre pour y arriver. Mais il viendra. Et quand il viendra, Jeanne se souviendra du tampon et des tabourets et de la crèche de Vaise, et elle saura que les graines mettent du temps à pousser, mais qu'elles poussent.

Rose travaille toujours à l'usine - pas Berliet, qui a renvoyé la plupart des femmes. Une autre usine, plus petite, qui fabrique des pièces mécaniques. Moins bien payée. Moins bien considérée. Rose s'en fiche. Rose a trois enfants, un salaire, et une colère intacte, et la colère de Rose est un moteur qui ne s'arrête jamais.

Fayolle meurt le 3 octobre 1919.

La grippe. La troisième vague, celle qui balaie la France depuis l'hiver, celle qui tue les faibles et les abîmés, celle qui finit le travail que la guerre a commencé. Fayolle, avec son seul poumon, n'a rien pour résister. Le poumon valide, celui qui faisait le travail de deux, s'enflamme, se remplit, s'arrête. Trois jours de fièvre, à l'hôpital de Cahors, le même hôpital où il avait été soigné pour l'éclat de la Somme. Trois jours, et c'est fini.

Henri l'apprend par un télégramme, le 4 octobre, à l'école de Figeac. Il est en train de corriger des dictées quand le facteur entre dans la cour. Henri prend le télégramme, le lit, le relit. Puis il pose le crayon sur le bureau, se lève, et sort dans la cour. Il reste debout sous le préau, les mains le long du corps, et il regarde le mur de l'école de filles, le mur de Louise, et il ne voit pas le mur. Il voit un gosse de dix-neuf ans qui arrivait en renfort en septembre 1914, qui toussait déjà, qui avait tué un homme et qui était venu le dire à son caporal avec des yeux blancs. Il voit le garçon qui faisait des blagues au berger, une par soir, trente et une en octobre, pour le sortir du mur. Il voit l'homme qui courait sur la route de Picardie en août 1918, la bouche ouverte pour respirer, un seul poumon et il courait quand même.

Louise le trouve dans la cour dix minutes plus tard. Elle voit son visage et ne demande pas. Elle prend le télégramme qu'il tient encore, le lit, et dit : "Fayolle." Henri hoche la tête. Louise ne dit rien d'autre. Elle pose sa main sur le bras d'Henri et reste là, debout à côté de lui, sous le préau, pendant que les enfants jouent dans la cour d'à côté et que le monde continue.

Henri écrit au berger le soir même. Trois lignes. "Lacombe. Fayolle est mort. La grippe. L'enterrement est le 6 à Puy-l'Évêque. Viens si tu peux."

L'enterrement a lieu un lundi, sous la pluie.

Le cimetière de Puy-l'Évêque est sur la colline, au-dessus du Lot, avec les vignes autour et le fleuve en bas. Un cimetière de village, petit, serré, où les morts se connaissent comme les vivants se connaissent, par le nom et par la terre. Les parents de Fayolle sont là - le père vigneron, la mère en noir, des gens du Lot, taiseux, droits, qui enterrent leur fils revenu de la guerre pour mourir à la maison.

Henri est là, en civil, sans galons, sans étoile. Louise est restée à Figeac avec la petite.

Et le berger est là. Lacombe est venu de Rocamadour, à pied probablement, avec sa canne de frêne et sa boiterie et un costume noir qui ne lui va pas parce que les costumes ne vont jamais aux bergers. Il est debout au bord de la tombe, le visage fermé, les mains sur la canne, et il ne dit rien, et il ne pleure pas, parce que le berger ne pleure pas, sauf pour un chien, une fois, dans une tranchée.

Et Pélissié est là. Venu de Saint-Céré, en costume lui aussi, un costume de paysan endimanché, propre et raide. Pélissié qui ne parle pas, qui n'a jamais parlé, qui a toujours laissé les autres parler pour lui. Pélissié est debout de l'autre côté de la tombe, en face du berger, et entre eux il y a le trou, et dans le trou le cercueil, et dans le cercueil un homme de vingt-quatre ans qui faisait rire les gens qui ne riaient plus.

Le curé dit les mots. La terre tombe sur le bois. La mère de Fayolle fait un son qu'Henri connaît - le son de la mère Pradel à Capdenac-Gare, en 1915, celui que Louise avait entendu et qui l'avait fait reculer de peur. Le son des mères. Le seul son que la guerre ne peut pas couvrir.

Après la cérémonie, Henri, le berger et Pélissié restent. Les autres sont partis, la famille, le curé, les voisins. Ils restent tous les trois devant la tombe fraîche, sous la pluie qui ne s'arrête pas, et le silence entre eux est le silence de l'escouade, le silence de la tranchée, le silence des hommes qui n'ont pas besoin de parler parce qu'ils ont partagé quelque chose que les mots ne peuvent pas porter.

Le berger dit : "Il faisait de mauvaises blagues."

Pélissié dit : "Oui."

Henri dit : "Les pires."

Et c'est l'oraison funèbre de Fayolle - trois phrases, huit mots, prononcés par trois hommes debout dans la pluie du Lot, au-dessus d'un fleuve vert, dans un cimetière de vignerons, pour un garçon de vingt-quatre ans qui avait survécu à Verdun et à la Somme et au Chemin des Dames et à la Picardie et à un éclat de mortier dans le poumon, et qui n'a pas survécu à la grippe. Parce que la guerre ne finit pas quand les cloches sonnent. La guerre finit quand le dernier blessé meurt de ses blessures, et Fayolle était blessé depuis 1914, depuis la première toux, depuis le premier hiver, et la grippe n'a fait que terminer ce que la boue avait commencé.

Ils descendent la colline ensemble, tous les trois, sans parler. Au bas de la colline, le chemin se sépare - Henri vers la gare, Lacombe vers le causse, Pélissié vers Saint-Céré. Ils se serrent la main. Une fois. Fort. Et ils partent chacun de leur côté, et la pluie tombe sur le Lot, et le Lot coule vers la Garonne, et Fayolle reste sur la colline, au-dessus des vignes, pour toujours.


En décembre 1919, Henri reçoit une lettre de Verdier.

Il ne connaît pas Verdier. Il n'a jamais entendu ce nom. La lettre arrive à l'école de Figeac, adressée au "sous-lieutenant Castayrol Henri, ancien 7e régiment d'infanterie", et elle vient de Paris.

"Monsieur. Vous ne me connaissez pas. Je suis le commandant Verdier, ancien officier d'état-major. J'ai lu dans la revue de l'enseignement primaire un texte signé de votre nom, sur l'enseignement dans les tranchées. Ce texte m'a touché plus que je ne saurais le dire.

J'ai passé quatre ans à rédiger des rapports que personne ne lisait. Vous avez passé quatre ans à enseigner dans des conditions que personne n'imaginait. Nous avons fait la même guerre, vous et moi, chacun à notre poste, chacun avec nos outils - les miens étaient des chiffres, les vôtres étaient des lettres. Les lettres ont servi davantage.

Je vous écris pour vous dire merci. Pas au nom de l'armée, pas au nom de la France - en mon nom. Merci d'avoir appris à lire à des hommes dans la boue. C'est la chose la plus utile qui ait été faite dans cette guerre, et je dis cela en connaissance de cause.

Commandant Étienne Verdier."

Henri lit la lettre dans la cour de l'école, sous le préau, pendant la récréation. Les enfants jouent autour de lui, crient, courent, se bousculent. Henri lit la lettre d'un homme qu'il ne connaît pas, un homme qui a passé quatre ans à faire des calculs que personne n'écoutait, et qui lui dit merci, et le merci traverse la distance et le temps et les grades et les hiérarchies et arrive dans la cour d'une école de Figeac où un instituteur tient une lettre et regarde des enfants jouer.

Il ne répond pas tout de suite. Il répond en janvier 1920, une lettre brève, polie, qui dit l'essentiel : "Commandant. Merci pour vos mots. Les chiffres aussi ont servi. Sans vos calculs, nous serions morts plus nombreux. Les lettres et les chiffres ne sont pas ennemis. Ils sont les deux jambes de la même marche. Bien à vous. Henri Castayrol, instituteur."


1920 se déploie comme une première année de paix véritable.

Pas la paix des traités - le traité de Versailles a été signé en juin 1919, et ses clauses sont déjà contestées, et les graines des guerres futures sont déjà plantées dans ses articles, mais ça, personne ne le voit encore, ou ceux qui le voient ne sont pas écoutés. La paix de 1920 est la paix du quotidien, la paix des gestes retrouvés, la paix des choses ordinaires qui redeviennent ordinaires après avoir été impossibles.

Henri enseigne. C'est le mot qui résume 1920 - enseigne. Il enseigne à Figeac, dans sa classe, avec ses trente-deux garçons, et il enseigne comme il a toujours enseigné, avec rigueur et tendresse, avec l'exigence de celui qui sait ce que l'ignorance coûte. Mais il enseigne autrement aussi. La guerre a changé son regard. Les leçons de choses ne sont plus les mêmes - quand Henri parle de la géographie de la France, il voit les tranchées sous les collines et les cimetières sous les champs. Quand il parle d'histoire, il sait que l'histoire n'est pas un livre mais un gouffre, et que les dates sont des cicatrices. Quand il fait la dictée, il pense à Pélissié qui traçait ses premières lettres sur une ardoise, et à Lacombe qui écrivait "Madelou" avec des doigts de berger, et la dictée devient autre chose - pas un exercice, un acte de foi.

Louise enseigne de l'autre côté du mur. Le jardin des haricots est entre eux, et parfois, par la fenêtre, Henri voit Louise dans sa cour, au milieu de ses filles, et Louise le voit dans sa cour, au milieu de ses garçons, et ils se sourient par-dessus le mur et les haricots, et ce sourire est le résumé de leur vie.

La petite Jeanne a deux ans en septembre 1920. Elle marche, elle court, elle parle - pas beaucoup, mais bien. Elle dit "papa", elle dit "maman", elle dit "chat", elle dit "mamé" pour la grand-mère, et elle dit "cole" pour l'école, parce que l'école est le lieu où ses parents disparaissent le matin et réapparaissent le soir, et que ce lieu magique mérite un mot.

Le chat vieillit. Verdun le chat, héros de guerre, rescapé de quatre fronts, est maintenant un gros matou gris qui dort sur le comptoir de la mercerie et qui ne chasse plus les rats. La mère de Louise le nourrit de foie de volaille et de restes de confit, et le chat accepte ces hommages avec la dignité d'un vétéran.


Lucien Combes est reçu à l'école normale en juin 1920. Premier de sa promotion. Henri apprend la nouvelle par une lettre de Lucien, la dernière d'une longue série, qui dit simplement : "Mon lieutenant. C'est fait. Instituteur. Comme vous." Henri montre la lettre à Louise, et Louise sourit, et Henri accroche la lettre au mur de sa classe, à côté du dessin de Lucienne Marty, celui du chat, et à côté de l'ardoise de Pélissié, qu'il a posée sur l'étagère comme un trophée, comme une preuve.

Lucien est nommé à Gourdon, son village natal. Il enseignera là où il est né, là où il a grandi sans savoir lire, là où il a menti sur son âge pour partir à la guerre, là où il est revenu avec une jambe qui ne plie plus et un Montaigne taché de sang dans sa musette. Il enseignera aux enfants de Gourdon ce qu'un sergent lui a enseigné dans une grange de Picardie - que lire c'est la liberté, et qu'écrire c'est exister.

Lucienne Marty dessine toujours. Elle a terminé l'école de dessin de Cahors et elle est entrée à l'école des Beaux-Arts de Toulouse - la porte qu'Henri avait juré d'ouvrir en 1914, celle que Louise avait entrebâillée en 1916, et qui s'est ouverte en grand. Lucienne dessine des visages, des paysages, des animaux. Elle dessine le causse avec une précision qui fait mal, parce que le causse sous son crayon est si vrai qu'on entend les grillons et qu'on sent le thym. Un jour, ses dessins seront dans des galeries. Pas tout de suite - plus tard. Les graines mettent du temps.

Marcel publie La Voix du Midi. Le journal a grandi - huit pages maintenant, un tirage de deux mille exemplaires, un lectorat d'ouvriers et d'instituteurs et de syndicalistes du sud-ouest. Marcel écrit, compose, imprime, distribue, avec son dos qui le lance les jours de pluie et ses mains qui n'ont jamais oublié le plomb. Le sous-titre n'a pas changé : "Fondé dans une tranchée."

Fayolle est sur la colline de Puy-l'Évêque, au-dessus des vignes, et son rire manque. Il manque au café où il aurait raconté ses blagues, il manque au bureau de poste où il aurait travaillé, il manque au comptoir où il aurait bu son verre. Il manque comme seuls manquent les gens qui remplissaient une pièce rien qu'en y entrant. La grippe a fait ce que les obus n'avaient pas fait, et Henri porte cette injustice comme on porte un éclat qu'on ne peut pas retirer - logé trop profond, trop près du coeur.

Pélissié est rentré sur son causse. Il laboure, il sème, il récolte. Il a acheté la deuxième vache, réparé le toit de l'étable, refait le mur du jardin, taillé les amandiers - chaque ligne de sa liste de 1918, cochée, accomplie, une par une, avec la patience d'un homme pour qui les listes sont des promesses et les promesses sont des actes. Il écrit toujours à sa femme - des lettres inutiles, puisqu'elle est à côté de lui, mais des lettres quand même, posées sur la table de la cuisine le matin, parce que l'écriture est devenue son langage d'amour, et que l'amour de Pélissié passe par les mots écrits autant que par les mots dits.

Et le berger écrit. Personne ne le sait sauf Madelou, qui trouve les cahiers bleus dans l'armoire de son père, et qui les lit en cachette, et qui découvre que son père - son père silencieux, son père de pierre et de vent - a un monde intérieur fait de mots, de phrases, de pensées qui n'appartiennent qu'à lui. Un jour, Madelou apportera les cahiers à Henri, et Henri les lira, et Henri comprendra que la chose la plus importante qu'il ait faite dans la guerre n'est pas d'avoir tenu une tranchée ou pris un blockhaus ou mené un assaut. C'est d'avoir mis un crayon dans la main d'un berger.

En mars 1920, Henri reçoit une lettre de la mère de Fayolle. Pas la mère du cimetière, pas la femme en noir qui faisait le son des mères - une autre femme, une femme de papier, une femme qui écrit des mots administratifs parce que quelqu'un lui a dit qu'il fallait écrire des mots administratifs. La mère de Fayolle demande à Henri un certificat. Une attestation que son fils a été blessé au combat, que l'éclat de mortier du 15 août 1918 lui a détruit le poumon gauche, que la grippe qui l'a tué un an plus tard a tué un homme déjà abîmé par la guerre. La mère de Fayolle veut que le nom de son fils soit sur le monument.

Le monument aux morts de Puy-l'Évêque est en construction. Chaque commune de France construit le sien, en ce moment même, partout, dans chaque village, sur chaque place, devant chaque mairie. Des monuments de pierre et de marbre, avec des noms gravés, et chaque nom est une bataille administrative autant qu'un deuil - parce que "Mort pour la France" est une mention officielle, un tampon, un formulaire, et que les formulaires ne connaissent pas les poumons détruits ni les grippes qui finissent le travail des obus.

Henri écrit le certificat le soir même, à la table de la cuisine de la mercerie, pendant que la petite Jeanne dort et que Louise corrige des copies de l'autre côté de la table. Il écrit comme il sait écrire - avec précision, avec rigueur, avec la colère froide de l'instituteur qui remplit un formulaire dont dépend la mémoire d'un homme.

"Je soussigné, Castayrol Henri, sous-lieutenant au 7e régiment d'infanterie, certifie que le soldat Fayolle André, sous mes ordres depuis septembre 1914, a été grièvement blessé le 15 août 1918 par un éclat de mortier qui a perforé le poumon gauche, nécessitant une intervention chirurgicale et entraînant la perte définitive de l'usage dudit poumon. Le soldat Fayolle a servi avec courage et dévouement pendant quatre années de campagne, participant aux batailles de la Marne, de Verdun, de la Somme, du Chemin des Dames et de Picardie. Son décès, survenu le 3 octobre 1919 des suites d'une pneumonie grippale, est la conséquence directe de l'affaiblissement causé par sa blessure de guerre."

Il signe. Il cachette. Il envoie.

La mention "Mort pour la France" est accordée en juin 1920, après trois mois de dossier, de navettes, de formulaires et de tampons. Le nom d'André Fayolle est gravé sur le monument aux morts de Puy-l'Évêque, entre un Dumas et un Garrigues, sur la pierre blanche, face aux vignes, au-dessus du Lot.

Henri ne va pas voir le monument. Pas tout de suite. Il ira un dimanche de l'automne, seul, sans Louise, sans la petite. Il se tiendra devant la pierre et il lira les noms, un par un, et il trouvera celui de Fayolle, et il restera là un moment, les mains dans les poches, le chien de bois contre sa cuisse, et il pensera à un gosse de dix-neuf ans qui toussait en arrivant dans une tranchée de l'Aisne, en septembre 1914, et qui faisait de mauvaises blagues, et qui riait avec un seul poumon, et dont le nom est maintenant dans la pierre, ce qui est la seule immortalité que la République offre à ses morts.

Décembre 1920. Le dernier mois de la sixième année.

Henri est dans la cour de l'école de Figeac, par un après-midi de décembre, froid et clair, le ciel bleu au-dessus des toits. La récréation est finie, les enfants sont rentrés en classe, et Henri est seul dans la cour, debout près du mur qui sépare l'école de garçons de l'école de filles. De l'autre côté du mur, il entend la voix de Louise qui fait la leçon, une voix claire, posée, la voix d'une institutrice qui dit à ses élèves que cinq fois trois font quinze, et les voix des filles qui répètent, et le bruit des semelles sur le plancher, et le raclement d'une chaise.

Henri s'appuie contre le mur. La pierre est froide sous sa main. Le mur est solide, ancien, bâti pour durer. De l'autre côté, Louise. De ce côté, ses élèves. Et entre les deux, le jardin, où les tuteurs nus des haricots attendent le printemps.

Il pense à tous ceux qui ne sont pas là. Aux noms dans le carnet, cette litanie de morts qui ne s'efface pas et qui ne s'effacera jamais. Au menuisier de Cahors, le premier, celui d'août 1914, qui parlait de sa fiancée et qui est mort en quatre minutes. Au lieutenant Marsal qui lisait Stendhal. A l'étudiant en droit de Montauban. Au garçon coiffeur de Brive. Au charbonnier de Souillac qui voyait les lettres pour la première fois à travers ses lunettes de hibou. A Brousse, le valet de ferme qui faisait semblant de ne pas savoir lire. A tous les renforts de tous les automnes et de tous les hivers, les visages qui arrivaient et qui partaient, les noms qu'il inscrivait dans son carnet avec la date et le lieu, et qui sont maintenant des noms sur des monuments, dans des villages, partout en France.

Il pense à Fayolle, au bureau de poste, avec son rire et son seul poumon.

Il pense à ceux qui sont là. Au berger, sur son causse, avec ses brebis et ses cahiers. A Pélissié, dans sa ferme, avec ses lettres et son Montaigne. A Marcel, à Toulouse, avec sa presse et son dos. A Lucien, à Gourdon, devant son tableau noir. A Lucienne, à Toulouse, devant son chevalet. A Jeanne, à Lyon, avec Paul et le petit Henri et Rose et la crèche et le syndicat et la colère qui ne s'éteint pas. A la petite Jeanne, à l'intérieur de la mercerie, avec le chat et la grand-mère et les bobines de fil.

Il sort de sa poche le chien de bois. Le patou que le berger avait taillé en octobre 1916, dans un abri de la Somme, avec un couteau et un morceau de frêne. Le chien est usé par quatre ans de poche, poli par les doigts d'Henri, lisse comme un galet. Henri le tourne dans sa main. Les pattes, le museau, la queue. Flòc. Le chien mort. Le chien qui avait tenu le berger en vie, et dont la mort avait failli le perdre, et dont le souvenir en bois avait voyagé de la Somme à la Belgique, de la Belgique au Lot, de la guerre à la paix.

Henri remet le chien dans sa poche. Il regarde le ciel. Le ciel de décembre sur Figeac, bleu et froid, immense au-dessus des toits, le même ciel qu'en 1914, le même qu'en 1918, le même qu'en 1920. Le ciel ne change pas. Les hommes changent. Les enfants grandissent. Les bergers apprennent à lire. Les instituteurs apprennent à vivre. Les femmes apprennent qu'elles sont debout. Les chats apprennent à vieillir. Et les haricots attendent le printemps, parce que les haricots attendent toujours le printemps, et que le printemps vient toujours.

Henri rentre dans sa classe. Trente-deux visages levés vers lui, trente-deux paires d'yeux, trente-deux avenirs. Il prend la craie. Il se tourne vers le tableau.

Et il fait ce qu'il a toujours fait, ce qu'il fera toujours, ce pour quoi il est né et ce pour quoi il a survécu.

Il enseigne.





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Fred