Juin 1918
L'offensive allemande sur l'Aisne s'essouffle.
Comme en mars, comme en avril, le même schéma - l'avance fulgurante des premiers jours se transforme en progression lente, puis en stagnation. Les Allemands sont sur la Marne, à Château-Thierry, mais ils ne franchissent pas la rivière. Le saillant qu'ils ont créé est profond, dangereux, impressionnant sur la carte - et vulnérable. Un saillant est une poche dont les flancs sont exposés, et Foch regarde les flancs avec les yeux d'un homme qui a attendu toute sa vie ce moment.
Mais Ludendorff n'a pas fini. Le 9 juin, il lance une quatrième offensive - entre Montdidier et Noyon, en Picardie, pour tenter de relier le saillant de mars à celui de mai, de créer un front continu qui engloberait Paris. L'attaque frappe le secteur français, cette fois - des divisions fraîches, bien préparées, le même bombardement ouragan, les mêmes troupes d'assaut.
Henri est en Picardie. Son régiment est en réserve, à vingt kilomètres derrière la ligne d'impact. Le 9 juin au matin, le grondement recommence - ce grondement qu'il reconnaît maintenant comme on reconnaît la voix d'un ennemi familier. Le berger ouvre les yeux. Le chat se plaque au fond de la musette. Fayolle tousse et se lève. Pélissié prend son fusil.
Le régiment monte en ligne le 10, en urgence, sur des camions qui roulent de nuit dans la poussière et le bruit. Henri installe sa section dans un village à moitié détruit, face à l'avance allemande, et prépare la défense. C'est la guerre de mouvement, encore, celle qu'il a apprise en mars - pas de tranchées, pas de boyaux, des maisons, des murs, des fossés, tout ce qui peut arrêter une balle et abriter un homme.
Mais cette fois, quelque chose est différent. Les Allemands sont fatigués. Henri le voit dans le rythme de l'attaque - plus lent qu'en mars, moins coordonné, avec des pauses que les troupes d'assaut de mars ne prenaient pas. Les Sturmtruppen sont usées. Quatre offensives en trois mois ont dévoré les meilleures troupes allemandes, celles qu'on ne remplace pas, les vétérans, les spécialistes, les hommes qui savaient infiltrer et contourner. Les remplaçants sont plus jeunes, moins formés, moins motivés. Henri le voit dans leurs yeux quand il en capture - les mêmes yeux que les renforts français de 1916, les yeux de ceux qui n'ont pas choisi.
L'offensive de Noyon est stoppée en trois jours. Le 12 juin, les Français contre-attaquent avec des chars - des Renault FT, les nouveaux chars légers français, rapides, maniables, rien à voir avec les mastodontes britanniques de Cambrai. Les chars surgissent des bois à l'aube, en essaims, et les Allemands reculent. C'est la première fois qu'Henri voit des chars en action, et le spectacle le stupéfie - ces petites boîtes d'acier qui avancent à travers les champs, écrasent les barbelés, franchissent les fossés, et derrière lesquelles l'infanterie avance debout, protégée, vivante.
Le berger regarde les chars avec la méfiance du paysan pour les machines. "Ça tombe en panne ?" demande-t-il. Henri dit : "Souvent." Le berger hoche la tête. "Mais quand ça marche, ça marche." C'est la critique la plus favorable qu'Antoine Lacombe ait jamais adressée à un objet mécanique.
La quatrième offensive allemande a échoué. En quatre jours. C'est la plus courte des quatre, la plus faible, la moins dangereuse. Les Allemands n'ont plus la force de percer. L'élan est brisé. Les divisions d'élite sont décimées. Les remplaçants ne valent pas les originaux. Et les Américains arrivent, dix mille par jour, vingt mille certains jours, un flot continu qui change l'équation avec la régularité d'un fleuve qui monte.
Verdier lit les rapports de l'offensive de Noyon et écrit dans son carnet, le 13 juin : "Quatrième tentative. Quatrième échec. Les Allemands n'ont plus les moyens de percer. Chaque offensive les affaiblit davantage. La fenêtre se referme. S'ils n'ont pas gagné en mars, ils ne gagneront pas. La question n'est plus de savoir si nous tiendrons. C'est de savoir quand nous contre-attaquerons."
Quand. Pas si. Le même mot qu'Henri avait écrit en mars. Les deux hommes qui ne se connaissent pas pensent la même chose, avec les mêmes mots, depuis des tranchées et des bureaux différents. La guerre fait converger les intelligences comme elle fait converger les souffrances.
Henri passe le reste de juin dans un secteur stabilisé, entre Montdidier et Noyon. La section a perdu trois hommes dans la bataille du 10-12 - un tué, deux blessés. Le tué est un renfort de mars, un garçon de dix-neuf ans dont Henri ne connaissait pas le prénom de la mère. Il l'écrit dans son carnet avec les autres, dans la liste qui s'allonge, cette litanie de noms qui est sa comptabilité de la guerre.
Les anciens sont vivants. Tous. Le berger, Fayolle, Pélissié. Le chat. Le noyau tient. Le noyau a tenu quatre ans, et le noyau tiendra jusqu'au bout, parce que le noyau est plus dur que la guerre, parce que les liens qui attachent ces hommes les uns aux autres sont forgés dans un alliage que rien ne peut briser - ni les obus, ni la fatigue, ni la peur, ni le temps.
Fayolle tousse moins. Le printemps lui a fait du bien, comme chaque printemps, et Henri se raccroche à cette amélioration saisonnière avec l'espoir que l'été prolongera le répit. Fayolle a vingt-trois ans. Vingt-trois ans et quatre ans de guerre. Plus de la guerre que de la paix dans sa vie d'adulte. Henri le regarde et se demande ce que Fayolle deviendra après - si après existe, si Fayolle saura vivre dans un monde sans tranchée, sans escouade, sans le berger et le chat et le bruit permanent qui est devenu son silence.
Pélissié écrit. Toujours. Le soir, l'ardoise, le crayon, la lettre. Mais Pélissié écrit autre chose maintenant, en plus des lettres à sa femme. Il écrit des listes de choses qu'il fera quand il rentrera. Des listes pratiques, concrètes - réparer le toit de l'étable, acheter une deuxième vache, refaire le mur du jardin, tailler les amandiers. Des listes de paysan, des listes de vie. Henri les voit sur l'ardoise le matin, avant que Pélissié ne les efface, et il les lit comme on lit un poème - avec le sentiment que chaque ligne est un acte de foi.
Le 18 juin, Henri reçoit une lettre de Marcel.
"Cher lieutenant. La Voix du Midi existe. Six numéros, tirage modeste, audience microscopique. Mais elle existe. Un journal ouvrier à Toulouse, fondé par un typographe qui a pris un éclat dans le dos au Chemin des Dames. Le sous-titre est bien 'Fondé dans une tranchée'. Je ne plaisantais pas.
Le premier article du premier numéro était sur les femmes dans les usines. J'ai interviewé des ouvrières de la poudrerie de Toulouse. Elles m'ont raconté des choses que les journaux ne racontent pas - les salaires, les conditions, les accidents. Les accidents surtout. Les poudreries explosent. Pas souvent, mais quand ça explose, ce sont des femmes qui meurent. Des femmes qui fabriquent les obus que les hommes tirent. Le cercle est complet.
Ta soeur Jeanne, tu m'en as parlé. L'usine Berliet, le syndicat, les tabourets. Si elle veut écrire un jour - un témoignage, un récit, n'importe quoi -, La Voix du Midi publiera. Dis-lui.
Ton typographe. Marcel.
P.S. Le deuxième numéro contenait un poème de Fayolle. Celui qu'il avait publié dans le premier Poilu du Causse, en juin 1915. Je l'ai gardé tout ce temps. Il est toujours aussi mauvais. Je l'ai publié quand même. Les mauvais poèmes de soldats valent mieux que les bons poèmes de civils."
Henri lit la lettre et rit du post-scriptum. Fayolle, quand Henri lui dit que son poème de 1915 est publié dans un journal de Toulouse, rougit. Un homme de vingt-trois ans qui a fait Verdun et la Somme et le Chemin des Dames, qui rougit parce qu'on a publié son poème. Henri trouve ça magnifique.
A Lyon, juin apporte une nouvelle que Jeanne et Paul n'attendaient pas.
Jeanne est enceinte.
C'est le médecin de quartier qui le confirme, un matin de la deuxième semaine de juin. Jeanne rentre de la consultation et s'assoit dans la cuisine et reste là un moment, les mains sur le ventre, les yeux sur la fenêtre. Cinq ans. Cinq ans depuis la fausse couche de 1913, cinq ans de silence, cinq ans de ventre vide. Et maintenant, dans cette cuisine de Vaise, dans cette guerre qui n'en finit pas, dans ce monde qui brûle, la vie.
Elle ne le dit pas à Paul tout de suite. Elle attend le soir, le dîner, le moment où ils sont assis face à face, dans la routine qu'ils ont reconstruite. Paul mange de la main droite - il mangera toujours de la main droite maintenant, le bras gauche n'est plus qu'un accompagnement, un balancier, un souvenir de ce qu'il était. Jeanne pose sa cuillère et dit : "Paul."
Il lève les yeux.
"Je suis enceinte."
Le silence dure trois secondes. La cuillère de Paul reste en l'air, à mi-chemin entre l'assiette et la bouche. Puis il la repose. Lentement. Il regarde Jeanne. Ses yeux - les yeux du soldat, les yeux du blessé, les yeux de l'homme qui crie la nuit - ses yeux changent. Quelque chose d'ancien s'y rallume, quelque chose d'avant la guerre, d'avant les tranchées, d'avant tout.
"Vrai ?" dit-il.
"Vrai."
Paul se lève. Il contourne la table. Il s'agenouille à côté de Jeanne, de sa main droite il prend sa main gauche, et il pose son front contre le ventre de Jeanne, et il reste là, le front contre le ventre, et Jeanne pose sa main sur la tête de Paul, et ils restent comme ça, dans la cuisine de Vaise, en juin 1918, pendant une minute qui contient tout - la fausse couche, l'absence, la guerre, le retour, et maintenant ça, cette chose impossible, cette chose nécessaire, cette chose qui arrive exactement quand elle doit arriver, c'est-à-dire quand plus personne ne l'attendait.
Rose, quand elle apprend, dit : "Putain, Jeanne." C'est le mot le plus tendre du vocabulaire de Rose Vigier.
Henri, quand il apprend par une lettre de Jeanne datée du 20 juin, relit la phrase trois fois. "Je suis enceinte. Paul et moi. Pour janvier." Puis il montre la lettre au berger. Le berger lit la phrase - lentement, avec le doigt, mais il la lit seul. Et il dit : "C'est bien." Puis il ajoute : "Janvier. C'est froid pour naître." Henri dit : "Jeanne a toujours aimé le froid." Ce n'est pas vrai - Jeanne déteste le froid. Mais la phrase fait rire le berger, et le rire du berger est si rare qu'Henri la referait cent fois.
Le 30 juin, Verdier rédige un rapport qui n'est pas comme les autres.
Ce n'est pas un rapport d'analyse, pas un rapport de prévision. C'est un rapport de proposition. Verdier propose un plan de contre-offensive.
Pas une contre-offensive limitée, pas un coup de main - une contre-offensive générale, coordonnée, utilisant tout ce que l'armée alliée a appris en quatre ans. Les chars en masse - des centaines de Renault FT, en essaims, sans préparation d'artillerie pour préserver la surprise. L'aviation au-dessus - des escadrilles de reconnaissance et de bombardement qui aveuglent l'ennemi et protègent l'avance. L'artillerie derrière - le barrage roulant perfectionné, qui accompagne l'infanterie mètre par mètre. Et l'infanterie elle-même, formée aux nouvelles tactiques, qui avance par groupes, qui contourne, qui infiltre - les mêmes tactiques que les Sturmtruppen allemands, mais retournées contre leurs inventeurs.
Le rapport fait trente pages. C'est le travail de toute la guerre de Verdier - quatre ans de notes, de calculs, de rapports ignorés, de leçons apprises dans le sang, condensés en trente pages qui disent : voilà comment on gagne. Pas quand - comment.
Verdier transmet le rapport. Il ne sait pas si quelqu'un le lira. Il ne sait pas que Foch pense la même chose au même moment, que les plans qui se dessinent à l'état-major suprême ressemblent trait pour trait à son rapport, que la convergence est celle des esprits qui ont vu les mêmes choses et tiré les mêmes conclusions. Il ne sait pas. Il fait son travail.
Le 30 juin au soir, Henri est dans l'abri. La bougie brûle. Le chat dort. Le berger écrit dans son cahier bleu. Fayolle dort sans tousser. Pélissié écrit à sa femme.
Henri touche l'alliance. La photo. La boîte à cigares. Le chien de bois. Sa poche est un monde. Son carnet est ouvert.
"30 juin 1918. Quatre ans de guerre demain. Quatre ans. Comment dire quatre ans ? Je ne sais pas. C'est plus long que l'école normale, plus long que le service militaire, plus long que tout ce que j'ai vécu. Et plus court, d'une certaine manière, parce que les jours se ressemblent et que la mémoire les compresse.
Jeanne est enceinte. Ma soeur. Un enfant pour janvier. Un enfant de guerre, comme ma fille. Les enfants de la guerre seront une génération à part - nés dans le bruit, portés dans la peur, mis au monde par des femmes qui ont tenu le pays debout. Ces enfants-là seront différents. Je ne sais pas comment. Mais différents.
L'été sera décisif. Tout le monde le dit. Tout le monde le sent. L'Allemagne a frappé quatre fois et n'a pas percé. Les Américains arrivent. Les chars arrivent. Foch prépare quelque chose. Je le sens dans les ordres, dans les mouvements, dans l'air. Quelque chose vient. Quelque chose de différent.
Quatre ans. Le berger sait lire. Pélissié écrit des listes de choses à faire en rentrant. Fayolle a un poème publié dans un journal. Marcel a son journal. Lucien sera instituteur. Lucienne dessine. Marthe Bouyssou veut être institutrice. Le chat est gros.
Quatre ans, et la vie a poussé dans chaque fissure de la destruction. Comme les coquelicots dans le no man's land. Comme les haricots dans le jardin de Louise. Comme l'enfant dans le ventre de Jeanne.
La vie est plus têtue que la mort. C'est la seule leçon de cette guerre. La seule qui vaille."