Mort et naissance d'un monde

Mars 1914

Le mois commence dans la grisaille et la routine. A Labastide-Murat, Henri reprend sa classe après Mardi gras et retrouve ses vingt-trois élèves, moins un - le petit Delpech, dont le père a besoin aux champs parce qu'une vache a mal vêlé. Henri ira le rechercher dimanche, en marchant jusque chez les Delpech, trois kilomètres sur le causse. Il parlera au père, expliquera que le certificat d'études, c'est une chance, que le gamin est capable, que l'école de la République n'est pas l'ennemie de la terre. Le père écoutera, les bras croisés sur sa blouse, et finira par dire oui parce qu'on ne dit pas non à l'instituteur. Pas encore. Pas dans le Lot de 1914, où le hussard noir de la République a presque autant de poids que le curé - et parfois davantage.

Henri lit dans le journal que Jaurès a parlé à Lyon. Il écrit à Jeanne pour lui demander si Paul y était.


Paul y était. Et Paul en est revenu changé - pas dans ses idées, qui étaient déjà faites, mais dans sa chair. Il a vu Jaurès de près, à dix mètres, dans la salle surchauffée de la Bourse du Travail. Il a vu cet homme massif, la barbe en bataille, la voix qui partait du ventre et qui remplissait les murs, et qui disait des choses simples avec des mots immenses. Que la guerre était le crime des crimes. Que les peuples n'avaient rien à gagner à s'entre-tuer pour les intérêts des puissants. Que la loi de trois ans était une provocation et une imbécillité. Que l'internationale ouvrière pouvait arrêter la machine si elle le voulait vraiment.

Paul a applaudi à s'en brûler les paumes. Autour de lui, deux mille hommes faisaient pareil. Et dans la rue après, en rentrant à pied vers Vaise, il a senti quelque chose qu'il n'avait pas senti depuis longtemps - l'impression que les choses pouvaient changer, que sa voix comptait, qu'en mai, aux élections, on allait balayer les va-t-en-guerre et les réactionnaires et construire quelque chose de juste.

Jeanne l'a écouté raconter tout ça, assise au bout de la table, en reprisant une chaussette. Elle a souri. Elle aime bien quand Paul revient vivant.


Verdier, lui, ne dort pas bien en ce mois de mars. Ce n'est pas l'insomnie à proprement parler - c'est qu'il se réveille à quatre heures du matin avec des chiffres dans la tête, et qu'une fois les chiffres là, ils ne le lâchent plus. Il a obtenu du Deuxième Bureau une estimation des réserves allemandes mobilisables. Le chiffre est colossal. L'Allemagne peut aligner quatre millions d'hommes en quelques semaines. La France, avec la loi de trois ans, péniblement deux millions et demi, en comptant les réservistes et les territoriaux.

Ce qui tourmente Verdier, ce n'est pas le nombre en soi - la Russie, alliée, compense par sa masse. C'est le temps. Le plan allemand - il en est maintenant convaincu - repose sur la vitesse. Frapper la France vite, par la Belgique, avant que la Russie ne soit prête. Six semaines pour abattre Paris, puis se retourner vers l'est. Si c'est ça le plan, alors tout se joue dans les trois premières semaines. Et le plan XVII, le plan français, qui jette les armées droit en Lorraine, droit dans les dents de l'ennemi pendant que celui-ci contourne par le nord... Verdier ne finit pas la phrase, même dans sa tête.

Il en parle à un camarade de promotion, le commandant Leclerc, un soir au cercle militaire. Leclerc hausse les sourcils. "Mon vieux Verdier, tu réfléchis trop. On a le 75, on a le pantalon rouge, on a l'élan. Qu'est-ce que tu veux de plus ?" Verdier commande un deuxième cognac et ne répond pas.


Et le 16 mars, la France bascule dans la stupeur.

A dix-sept heures cinquante, Henriette Caillaux, l'épouse de Joseph Caillaux, entre dans les bureaux du Figaro, au 26 rue Drouot. Elle est calme. Elle a mis son plus beau manteau, un manchon de fourrure. Elle a dans le manchon un browning automatique acheté le matin même chez un armurier de la rue Royale. Elle demande à voir le directeur. On la fait attendre. A dix-huit heures cinq, elle est introduite dans le bureau de Gaston Calmette.

Elle tire. Six balles. Calmette s'effondre. Il mourra dans la nuit à la clinique du docteur Hartmann, rue de Courcelles.

La France reste la bouche ouverte.


Le lendemain, il n'y a plus qu'un seul sujet. Partout. Dans les cafés, dans les usines, dans les salons, dans les écoles. Henri l'apprend par le journal du 17 au matin et en oublie sa leçon d'arithmétique. Une femme a tué un homme. L'épouse d'un ancien président du Conseil a abattu le directeur du plus grand journal de France. Et pas un apache des faubourgs, pas un anarchiste lanceur de bombes - une bourgeoise en fourrure, dans un bureau capitonné, à l'heure du thé.

Joseph Caillaux démissionne immédiatement du ministère des Finances. Sa carrière semble finie. L'homme qui portait l'impôt sur le revenu, le projet qui devait changer la fiscalité française, est emporté dans le sang de cette affaire intime devenue tragédie publique. Henriette est en prison. Elle dira qu'elle a agi pour défendre l'honneur de son mari, pour empêcher la publication des lettres intimes. Son procès viendra - mais pas tout de suite. En juillet. Mais déjà les éditorialistes s'entre-dévorent. Crime passionnel ou acte politique ? Folie d'une femme humiliée ou calcul d'un clan aux abois ?

La gauche dit que Calmette a joué avec le feu et s'est brûlé. La droite dit qu'on voit bien de quoi les Caillaux sont capables. Les féministes ne savent pas bien quoi faire de cette femme qui a pris un revolver parce que c'était la seule arme qu'on lui avait laissée. La question est posée, sans réponse : qu'est-ce qu'une femme peut faire quand on salit publiquement son nom et que la loi ne la protège pas ?


Clemenceau jubile en silence - ou pas tout à fait en silence. Dans son journal, L'Homme libre, il commente l'affaire avec la cruauté élégante qui est sa marque de fabrique. Il n'aime ni Caillaux ni Calmette. Il les regarde se détruire mutuellement comme un entomologiste regarde deux scorpions dans un bocal. Ce qui l'intéresse, lui, c'est que pendant ce temps, personne ne regarde vers l'est. Personne ne parle de l'Allemagne. Personne ne prépare sérieusement quoi que ce soit.


A Lyon, Jeanne découpe l'article du Progrès et le range dans sa boîte à biscuits, entre les lettres d'Henri et un faire-part de communion. Elle ne sait pas bien pourquoi. Peut-être parce qu'une femme qui prend un revolver, ça se garde quelque part. Pas comme un modèle. Comme une preuve que le monde peut basculer en cinq minutes, sur un geste, et que les gens bien habillés ne sont pas plus raisonnables que les autres.

Paul, ce soir-là, hausse les épaules. "Les bourgeois qui s'entre-tuent, c'est pas mon problème. Le problème, c'est mai. Les élections."

Il a raison. Et il a tort. Mais il ne le sait pas encore.


Le 31 mars, les amandiers fleurissent dans le Lot. Henri les voit depuis la fenêtre de sa classe, blancs contre le ciel gris, et il trouve ça beau. Il a vingt-quatre ans et le printemps revient.