Septembre 1914
La Marne.
On dira plus tard que c'est un miracle. Ce n'est pas un miracle. C'est un calcul, une erreur allemande, un sursaut français, et six cent mille hommes jetés dans la balance au moment exact où la balance pouvait encore basculer.
Verdier l'a vu venir. Sur ses cartes, dans la nuit du 2 au 3 septembre, il a vu ce que Gallieni a vu au même moment à Paris, ce que Joffre commence à comprendre dans son quartier général de Bar-sur-Aube : l'armée von Kluck, la plus à l'ouest des armées allemandes, celle qui devait contourner Paris par l'ouest et refermer le piège, a bifurqué. Au lieu de passer à l'ouest de Paris, elle passe à l'est. Elle présente son flanc droit à la garnison de Paris, comme un homme qui tourne le dos à un ennemi qu'il croit battu.
Kluck n'a pas tort de croire les Français battus. Ils reculent depuis deux semaines. Mais Kluck a tort de croire qu'un ennemi qui recule est un ennemi fini. Les Français reculent, mais ils ne se sont pas désagrégés. Ils marchent, ils souffrent, ils perdent des hommes par milliers à l'arrière - des traînards, des épuisés, des blessés qu'on abandonne dans les granges -, mais les régiments tiennent. Les officiers tiennent. La structure tient.
Le 4 septembre, Gallieni comprend. Il appelle Joffre. Il insiste, il pousse, il supplie presque. Il faut frapper maintenant, dans le flanc de Kluck, avec tout ce qu'on a. Joffre hésite une journée - une journée qui dure un an - puis il décide. L'ordre tombe le 5 au soir. Demain, toutes les armées françaises cessent de reculer et attaquent.
Henri n'a pas dormi depuis trois jours. Pas vraiment. Des sommeils de dix minutes, debout contre un arbre, dans un fossé, la joue contre le sac. Le 7e régiment est quelque part au sud de la Marne, dans un paysage de champs plats, de villages aux volets fermés, de routes blanches de poussière. Ils ont marché, marché, marché, et soudain on leur dit de s'arrêter. On leur dit de se retourner. On leur dit que demain, on attaque.
Le 6 septembre au matin, Henri Castayrol, caporal, instituteur, vingt-quatre ans, marche vers le nord avec son escouade. Il a huit hommes sous ses ordres, dont le berger de Rocamadour qui porte le sac comme s'il ne pesait rien et un menuisier de Cahors qui tousse depuis trois jours mais refuse de se déclarer malade. Ils marchent vers le bruit. Le bruit est devant eux, permanent maintenant, un roulement de tonnerre qui ne s'arrête jamais - l'artillerie.
La bataille de la Marne dure six jours. Du 6 au 12 septembre. Ce n'est pas une bataille, d'ailleurs - c'est cinquante batailles simultanées, sur un front de trois cents kilomètres, de Verdun à Paris. Un million d'hommes de chaque côté, dans la chaleur de septembre, dans les champs de betteraves et les vignes pas encore vendangées, dans les bois de bouleaux et les marais de la Marne, se cognent les uns contre les autres avec une violence que l'histoire n'a encore jamais vue.
Henri se bat. C'est un mot étrange, "se battre", pour décrire ce qu'il fait. Il est couché dans un sillon de labour, il tire sur des formes grises à trois cents mètres, il recharge, il tire encore, et entre les coups de feu les obus arrivent et retournent la terre autour de lui comme un jardinier fou. Le menuisier de Cahors est tué le 7, à côté de lui, un éclat dans la gorge. Henri lui tient la main pendant qu'il meurt, ce qui prend quatre minutes. Quatre minutes, c'est long. Le berger de Rocamadour rampe jusqu'à lui et dit : "Faut y aller, caporal." Henri lâche la main du menuisier et y va.
Verdier vit la bataille depuis un poste de commandement installé dans une école - une école, justement, et il pense à Henri sans savoir qu'Henri existe. Les rapports affluent, contradictoires, fragmentaires, souvent en retard d'une demi-journée sur la réalité. Ici on avance, là on recule, ailleurs on ne sait pas. La bataille est un brouillard. Mais le dessin général, Verdier le voit se former heure par heure. Les Allemands plient. Pas partout, pas vite, mais ils plient. Le flanc de Kluck est enfoncé par les troupes de Maunoury sorties de Paris - les fameux taxis de la Marne, six cents taxis Renault réquisitionnés par Gallieni pour transporter une brigade en urgence, épisode qui deviendra légende, et qui n'est en réalité qu'un détail logistique dans une opération gigantesque, mais un détail qui dit quelque chose de la France de ce moment-là, de cette capacité à improviser quand les plans ont échoué.
Le 9 septembre, les Allemands décrochent. Kluck recule. Bülow recule. L'ensemble de l'armée allemande se replie vers le nord, vers l'Aisne, et creuse des tranchées sur les hauteurs.
C'est la victoire de la Marne. Paris est sauvé. La France est sauvée. Le plan Schlieffen a échoué.
Mais Verdier ne pavoise pas. Il regarde les chiffres des pertes - deux cent cinquante mille Français hors de combat en six jours, tués, blessés, disparus. Il regarde les Allemands qui creusent, qui s'enterrent, qui posent des barbelés et des mitrailleuses sur des positions hautes. Et il comprend, avec une clarté glaciale, ce que personne ne veut encore formuler : la guerre ne sera pas finie à Noël. La guerre ne fait que commencer.
Après la Marne, la course à la mer.
C'est un nom trompeur. Ce n'est pas une course vers la mer, c'est un allongement progressif du front vers le nord, chaque camp essayant de contourner l'autre par le flanc. Les Français envoient des troupes vers la Picardie, l'Artois, les Flandres. Les Allemands font pareil. A chaque fois, on arrive trop tard, l'autre est déjà là, et on creuse des tranchées face à face. Le front s'allonge comme une cicatrice, de Verdun jusqu'à la mer du Nord, et il se fige.
Henri ne participe pas à la course à la mer. Son régiment reste sur l'Aisne, dans le secteur de Soissons, après la Marne. Ils ont avancé, repris du terrain, et maintenant ils s'arrêtent. Devant eux, les Allemands sont retranchés sur le Chemin des Dames, cette crête qui domine l'Aisne et dont le nom, charmant, vient de deux filles de Louis XV qui empruntaient la route. Le nom sera bientôt synonyme d'autre chose.
Henri creuse. Tout le monde creuse. Avec des pelles, des pioches, à mains nues quand il n'y a plus d'outils. On creuse des tranchées, des boyaux, des abris, on pose des sacs de sable, on tend des fils de fer. En trois semaines, le paysage de champs ouverts devient un labyrinthe souterrain. Henri découvre la boue. Pas la boue du causse, propre, calcaire, qui sèche vite - la boue de l'Aisne, argileuse, grasse, collante, qui entre dans les brodequins, dans les vêtements, sous les ongles, dans la nourriture. La boue qui sera désormais leur élément, comme l'eau est l'élément des poissons.
Il écrit à Louise, le 20 septembre. Sa première lettre depuis le départ. Le papier est taché, le crayon mauvais, l'écriture tremblée - pas par peur, par fatigue. Il ne raconte pas ce qu'il a vu. Il ne parle pas du menuisier de Cahors, ni des obus, ni du bruit. Il écrit : "Je suis vivant, ce qui est déjà considérable. Je pense à vous plus que la situation ne le commande, ce dont je ne m'excuse pas. Le causse me manque. Les enfants me manquent. J'espère que Lucienne dessine toujours."
Il plie la lettre et la donne au vaguemestre, ce facteur des tranchées qui parcourt les boyaux avec son sac de courrier comme un colporteur des enfers. La lettre mettra huit jours à arriver à Figeac. Louise la lira debout dans sa cuisine, et elle devra s'asseoir.
A Lyon, Jeanne a enfin des nouvelles de Paul. Une carte postale militaire, le modèle officiel avec les phrases pré-imprimées qu'on raye au crayon : "Je suis en bonne santé" - pas rayé. "Je suis blessé" - rayé. "Je suis prisonnier" - rayé. Signature : Paul. Tampon : 14 septembre.
Il est vivant. Le 14, il était vivant. Depuis, rien. Jeanne range la carte dans la boîte à biscuits et reprend le fer à repasser.
Lyon a changé en un mois. Les hommes ont disparu. Pas tous - les vieux, les réformés, les ouvriers des industries de guerre sont encore là. Mais les rues, les ateliers, les cafés se sont vidés de leurs hommes jeunes. A la place, les femmes. Elles sont partout, soudain, là où on ne les voyait pas. Aux guichets de la poste. Aux commandes des tramways. Dans les usines du quartier de Gerland, où l'on fabrique des obus - on fabrique déjà des obus, parce que l'armée en consomme à une vitesse que personne n'avait prévue, parce que les stocks fondent, parce que cette guerre mange du métal comme aucune guerre avant elle.
Jeanne ne va pas à l'usine. Pas encore. Elle repasse, elle fait ses ménages, elle attend. Mais elle regarde les femmes qui y vont - des voisines, des connaissances, des inconnues - et elle voit quelque chose bouger dans l'ordre du monde, quelque chose de souterrain et d'irrésistible. Les femmes tiennent le pays debout. Sans elles, tout s'arrête. Personne ne le dit encore, mais tout le monde le voit.
Le 28 septembre, quelque part en Picardie, les dernières tentatives de contournement échouent. Le front se stabilise. De la Suisse à la mer, sur sept cents kilomètres, deux armées se font face dans des tranchées qui se ressemblent, séparées par quelques centaines de mètres de terrain vague hérissé de barbelés et de cadavres qu'on n'ose pas aller chercher.
La guerre de mouvement est finie. La guerre de position commence. Personne ne sait combien de temps elle durera.
Verdier, transféré à l'état-major d'une division sur le front de l'Aisne, regarde la carte du front et fait un calcul simple. Les Allemands tiennent le nord de la France - dix départements, le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, les forges de Briey, une partie des terres les plus riches du pays. Pour les déloger, il faudra percer un front fortifié de sept cents kilomètres. Avec quoi ? Le 75 ne suffit pas. L'infanterie ne suffit pas. L'élan ne suffit pas. Il faut de l'artillerie lourde, des munitions en quantités industrielles, du temps, et une doctrine nouvelle que personne n'a encore inventée.
Verdier écrit dans son carnet personnel, le 30 septembre, une phrase qu'il relira quatre ans plus tard avec un sentiment indéfinissable : "Nous en avons pour des années."
Le soir tombe tôt, maintenant, sur les tranchées de l'Aisne. Henri est assis dans un abri qui n'est pas encore un abri - un trou élargi dans la paroi de la tranchée, couvert de rondins et de terre, où quatre hommes tiennent en se repliant. Le berger de Rocamadour dort, couché en chien de fusil, le fusil serré contre lui. Un rat passe sur la banquette de tir. Henri ne sursaute plus. Il a cessé de sursauter depuis la Marne.
Il pense à l'école de Labastide. Au poêle qui fume. Aux encriers gelés de janvier. Aux narcisses de mars. A Lucienne Marty qui dessine des visages d'un trait, sans lever le crayon. A Louise qui sourit en lisant Bubu de Montparnasse dans sa cuisine de Figeac.
Il a vingt-quatre ans. Il est instituteur. Il est caporal. Il est vivant.
C'est le début de l'automne, et la guerre n'a que deux mois.