Mai 1915
Le train les dépose à Aubigny-en-Artois, à vingt kilomètres derrière le front, dans la nuit du 3 mai. Henri descend du wagon et respire un air différent - pas meilleur, pas pire, mais différent. L'Aisne sentait la glaise et la rivière. L'Artois sent le charbon. C'est le pays des mines, des terrils, des corons. Un paysage plat comme la main, quadrillé de routes droites et de canaux, avec à l'horizon les silhouettes noires des chevalements de mines qui pointent vers le ciel comme des gibets.
Le régiment cantonne dans un village à moitié vide - les civils sont partis, il reste un curé, trois vieux, et des chats. Henri dort dans une grange qui sent le foin et pas la boue, et ce luxe-là, après sept mois sur l'Aisne, le rend presque heureux. Le berger de Rocamadour, lui, dort dehors, contre un mur, parce qu'il ne supporte plus les espaces clos. Personne ne lui en fait la remarque. Chacun ses arrangements avec la guerre.
Pendant cinq jours, c'est l'attente. On nettoie les armes, on vérifie les équipements, on touche des grenades - enfin des grenades, de vraies grenades, des modèles F1 qui fonctionnent, pas des boîtes de conserve bricolées. Marcel Auriange en démonte une avec la curiosité méthodique d'un typographe qui découvre une nouvelle fonte. "C'est bien foutu", dit-il. Le berger regarde l'objet avec méfiance. Il n'aime pas les choses qui explosent. Personne ne les aime, mais le berger l'admet.
Et puis les ordres arrivent.
L'offensive d'Artois commence le 9 mai à dix heures du matin.
La préparation d'artillerie dure depuis quatre jours. Depuis le 5, les canons français - le 75, mais aussi, pour la première fois en nombre significatif, des pièces lourdes, du 155, du 120 long - pilonnent les lignes allemandes sans interruption. Le sol tremble à des kilomètres à la ronde. Les vitres des maisons encore debout éclatent. Les animaux fuient. Le bruit est tel qu'on ne s'entend plus parler, même à l'arrière, et les hommes qui attendent dans les tranchées de départ vivent quatre jours dans un monde de vibrations et de surdité.
Henri attend. Son bataillon est en deuxième vague - il n'attaquera pas le premier, il suivra, il exploitera la brèche si brèche il y a. En attendant, il regarde par-dessus le parapet la ligne allemande disparaître sous les explosions, les geysers de terre et de fumée, et il se dit que rien ne peut survivre là-dessous. Rien.
A dix heures, les sifflets retentissent. La première vague sort des tranchées.
Ce qui se passe dans les vingt minutes qui suivent est ce qui s'est passé en Champagne, ce qui s'est passé à Ypres, ce qui se passera encore et encore, parce que l'armée française n'a pas encore compris - ou n'a pas voulu comprendre - que le bombardement n'a pas détruit les abris profonds, que les mitrailleuses sont intactes sous leurs casemates de béton et de rondins, et que les hommes qui sortent des tranchées sont des cibles.
Mais cette fois, quelque chose de différent se produit. A certains endroits, ça passe. La préparation a été suffisante, les barbelés sont coupés, les mitrailleuses sont neutralisées, et les fantassins français entrent dans la première ligne allemande. Au nord d'Arras, la division marocaine - des tirailleurs, des zouaves, des légionnaires, des hommes aguerris, féroces - enfonce le front sur quatre kilomètres de profondeur en quelques heures. C'est la percée. La vraie percée. La crête de Vimy est à portée.
Verdier est au poste de commandement de la 10e armée quand les rapports arrivent. Quatre kilomètres. En une matinée. Son coeur accélère - pas d'excitation, pas de joie, mais quelque chose qui ressemble à un espoir prudent, dangereux. Si les réserves suivent, si on exploite maintenant, tout de suite, dans les heures qui viennent, avant que les Allemands ne se ressaisissent...
Les réserves ne suivent pas.
C'est le drame de mai 1915. C'est le drame de toute la guerre, concentré en une journée. Les réserves sont trop loin. Les routes sont encombrées. Les communications sont coupées - les fils téléphoniques, posés au sol, sont sectionnés par les obus, et les ordres mettent des heures à arriver. Le commandement ne sait pas ce qui se passe en première ligne. La division marocaine attend des renforts qui ne viennent pas. Les heures passent. Les Allemands se ressaisissent, amènent leurs propres réserves, contre-attaquent. La brèche se referme.
Verdier regarde les rapports arriver, heure par heure, et voit la percée se transformer en impasse. A cinq heures du soir, il sait que c'est fini. La fenêtre s'est fermée. On a eu la victoire dans la main et on l'a laissée filer, parce que la machine est trop lourde, trop lente, trop bête pour exploiter ce que les hommes ont conquis avec leur sang.
Il sort du poste de commandement. Il marche jusqu'à un arbre, un tilleul, le seul qui reste debout dans le jardin d'une ferme. Il s'appuie contre le tronc et reste là cinq minutes, les yeux fermés. Puis il rentre et reprend le travail.
Henri monte le 10 mai.
La deuxième vague, la sienne, est jetée dans la fournaise pour élargir et consolider les gains de la veille. Le régiment avance en terrain conquis - c'est-à-dire en terrain détruit, un chaos de tranchées éventrées, de cadavres français et allemands mêlés, de fil de fer tordu, de cratères fumants. L'odeur est indescriptible. Henri respire par la bouche et avance.
L'objectif est un ouvrage allemand sur le plateau de Notre-Dame-de-Lorette, un éperon calcaire qui domine la plaine et que les Allemands tiennent depuis l'automne. L'ouvrage a un numéro - les ouvrages ont des numéros dans les rapports d'état-major. Pour les hommes qui doivent le prendre, c'est un mur de sacs de sable et de béton, avec des créneaux d'où sortent des canons de mitrailleuses.
L'assaut a lieu le 10 mai à quinze heures. Henri mène son escouade - le berger, Fayolle, Marcel, le plâtrier de Souillac, le fils de cafetier de Martel, le paysan de Saint-Céré, l'étudiant en droit de Montauban. Dix hommes. Ils sortent de la tranchée conquise la veille et courent - courent, le mot est excessif, ils avancent courbés, trébuchant dans les trous d'obus, le fusil dans une main, une grenade dans l'autre.
Les mitrailleuses ouvrent le feu.
Le plâtrier de Souillac tombe le premier. Une rafale dans les jambes, il s'effondre en criant, un cri aigu qu'Henri entendra dans ses cauchemars pendant des années. L'étudiant en droit tombe ensuite, sans un bruit, une balle dans la tête, mort avant de toucher le sol. Henri se jette dans un trou d'obus et y reste, le visage dans la terre, pendant que les balles claquent au-dessus de lui comme des coups de fouet.
Le berger est à côté de lui. Fayolle aussi, blanc comme un mort mais vivant. Marcel est dix mètres plus loin, dans un autre trou, et Henri le voit lever le bras pour lancer une grenade - un geste précis, maîtrisé, étonnamment calme. La grenade explose contre les sacs de sable. Une deuxième suit. Puis une troisième, lancée par un homme qu'Henri ne voit pas, et quelque chose change dans le bruit - la mitrailleuse se tait.
Ils se lèvent. Ils avancent. Ils entrent dans l'ouvrage. Ce qui se passe ensuite, Henri ne l'écrira jamais, ni dans son carnet, ni dans ses lettres, ni nulle part. Il y a des choses que l'écriture ne peut pas porter.
L'ouvrage est pris. Le plâtrier est évacué. L'étudiant est mort. Sur dix, ils sont huit. Notre-Dame-de-Lorette est un mot qui ne sortira plus de la bouche d'Henri sans que sa mâchoire se crispe.
L'offensive continue tout le mois de mai. C'est une boucherie méthodique. La crête est prise, perdue, reprise, reperdue. Chaque mètre de terrain coûte des hommes. Les régiments se relaient, montent, tombent, sont remplacés. Les communiqués parlent de "progrès continus". La réalité, c'est un charnier sur un plateau de craie où les corps s'accumulent plus vite qu'on ne peut les enterrer.
Le 7e régiment est relevé le 17 mai, après une semaine en ligne. Henri fait le compte. Sur la compagnie de deux cents hommes qui est montée le 10, il en reste cent trente-huit. Soixante-deux manquent - tués, blessés, disparus. En une semaine. Le berger est vivant, avec un éclat dans l'épaule gauche qu'il a refusé de faire soigner autrement qu'avec un bandage serré. Fayolle est vivant, il tousse toujours. Marcel est vivant, intact, avec dans les yeux quelque chose de nouveau qu'Henri reconnaît - ce regard fixe, légèrement absent, des hommes qui ont vu de trop près.
Le fils de cafetier de Martel est à l'hôpital, les deux pieds brisés par un éclat d'obus. Il ne reviendra pas au régiment. Il ne reviendra pas non plus au café de Martel - pas sur ses pieds, en tout cas.
Henri n'écrit pas pendant une semaine. Pas à Louise, pas à Jeanne, pas à sa mère. Il ne peut pas. Les mots sont cassés.
A Lyon, Jeanne fait ce que Rose proposait.
Le 20 mai, vingt-sept femmes de l'atelier de contrôle de l'usine Berliet demandent collectivement une augmentation. Pas une grève - personne ne prononce le mot. Une demande. Une pétition, rédigée par Rose, signée par toutes, remise au contremaître qui la transmet au chef d'atelier qui la transmet à la direction.
Le texte est simple. Elles gagnent trois francs cinquante par jour. Les hommes qui faisaient le même travail avant la guerre gagnaient six francs. Elles demandent quatre francs cinquante. C'est modeste. C'est raisonnable. C'est révolutionnaire.
La direction ne répond pas immédiatement. Le contremaître fait la gueule pendant trois jours. Un ingénieur descend dans l'atelier, regarde les femmes travailler, prend des notes, repart. Et le 28 mai, la réponse tombe : quatre francs. Pas quatre cinquante. Quatre.
Rose est furieuse. "Quatre francs, c'est une aumône. C'est pour nous faire taire." Jeanne, elle, calcule. Quatre francs au lieu de trois cinquante, six jours par semaine, ça fait trois francs de plus par semaine. Douze francs par mois. Douze francs, c'est le prix de deux paires de chaussures, c'est un mois de charbon, c'est la différence entre compter et respirer. Elle dit à Rose : "On prend. Et on redemandera."
Rose la regarde. "T'es plus dure que t'en as l'air, Jeanne." Jeanne ne répond pas. Elle ne se trouve pas dure. Elle se trouve vivante.
Le 25 mai, Henri écrit enfin. A Louise, une lettre courte, la plus courte qu'il ait jamais envoyée.
"Chère Louise. Je suis vivant. J'ai perdu des hommes. Je ne peux pas en dire plus. Les haricots de tes élèves - est-ce qu'ils poussent ? Dis-moi qu'ils poussent."
Louise reçoit la lettre le 2 juin. Elle la lit debout dans la cour de l'école, entre deux récréations. Les enfants jouent autour d'elle. Le soleil brille. Les haricots poussent.
Elle répond le soir même : "Ils poussent. Les radis aussi. Marthe Bouyssou a mangé le premier et elle a fait une grimace parce qu'il piquait. Les enfants rient, Henri. Les enfants rient encore."
Verdier rédige le bilan de l'offensive d'Artois dans les premiers jours de juin, mais c'est un bilan de mai. Les chiffres sont les suivants : cent deux mille pertes françaises en un mois. Pour un gain territorial de trois kilomètres sur un front de dix. Cent deux mille hommes. Trois kilomètres.
Il referme le dossier. Il le range à côté des dossiers de Champagne, de décembre, de février. L'étagère se remplit.
Et il pense à cette demi-heure du 9 mai où la percée était possible, où quatre kilomètres de profondeur étaient ouverts, où la victoire attendait au bout de la route - si les réserves avaient été là, si les communications avaient fonctionné, si le commandement avait osé. Si, si, si. Les si de mai 1915 hanteront Verdier jusqu'à la fin de la guerre et au-delà.
Il écrit dans son carnet, le 31 mai : "Nous savons maintenant percer. Nous ne savons pas encore exploiter. La première question est technique. La seconde est humaine. C'est la seconde qui nous tuera."