Mars 1917
Le printemps hésite. Il fait quelques pas, recule, revient. Un jour de soleil, trois jours de gris, une averse de neige qui fond en touchant le sol. Les tranchées oscillent entre la boue et le gel, incapables de choisir, comme le reste du monde.
Henri est revenu sur l'Aisne. Le régiment a suivi le repli allemand depuis la Somme, progressant prudemment dans le terrain dévasté, déminant, sondant, avançant. Et maintenant ils sont là, face à la crête du Chemin des Dames, face à ces positions qu'Henri a tenues en 1914, en 1915, du côté français, et que les Allemands tiennent depuis, fortifiées, bétonnées, creusées. Henri regarde la crête par son périscope et la reconnaît - cette ligne de collines boisées qui domine la vallée de l'Aisne, les villages accrochés aux pentes, les carrières de pierre dont les entrées noires percent la falaise comme des yeux.
Il dit au berger : "J'ai été ici. En 14. On était de l'autre côté."
Le berger regarde la crête et dit : "C'est haut."
C'est haut. C'est le problème. Attaquer en montant, contre des positions retranchées, contre un ennemi qui vous voit venir - Verdier l'a écrit dans ses notes, Henri le voit de ses yeux. Le terrain dit tout. Le terrain dit que l'assaut sera un massacre.
Les hommes le sentent. Pas par les ordres, qui ne disent rien encore. Par l'atmosphère. Les mouvements de troupes, les concentrations d'artillerie, les dépôts de munitions qui s'accumulent, les hôpitaux de campagne qui s'installent. Et les rumeurs, cette circulation souterraine d'informations qui est le vrai système nerveux de l'armée. On attaquera en avril. Le Chemin des Dames. La percée en quarante-huit heures.
Marcel ramène la rumeur un soir, après avoir parlé avec un sergent d'un régiment voisin. "Ils disent que Nivelle a promis la victoire en deux jours. Deux jours, mon lieutenant. Comme en 14. Comme si on n'avait rien appris."
Henri ne répond pas. Il n'a pas à commenter le commandement devant ses hommes. Mais son silence dit ce qu'il ne dit pas, et Marcel l'entend.
Le 8 mars, une nouvelle arrive qui secoue le monde sans secouer les tranchées.
La révolution russe s'approfondit. Le tsar a abdiqué le 2 mars - la date varie selon les calendriers. Un gouvernement provisoire, dirigé par le prince Lvov, prend le pouvoir. La Russie est une république, ou quelque chose qui y ressemble. Les journaux français saluent la révolution avec un enthousiasme qui surprend Henri - la chute d'un autocrate devrait plaire aux républicains français, et elle plaît, mais derrière l'enthousiasme il y a l'inquiétude. La Russie va-t-elle continuer la guerre ?
Le gouvernement provisoire dit oui. Kerenski, le ministre de la Guerre, jure que la Russie se battra jusqu'au bout. Les Alliés respirent. Mais Verdier ne respire pas. Il lit les rapports des attachés militaires à Petrograd et il voit ce que les politiques ne veulent pas voir - une armée qui se désagrège, des soldats qui fraternisent avec l'ennemi, des régiments qui refusent de monter en ligne. La Russie dit qu'elle se bat. La Russie ne se bat plus.
Marcel lit les nouvelles de Russie avec une attention que Henri surveille du coin de l'oeil. Marcel est un homme de gauche, un lecteur de Jaurès, un typographe qui rêve d'un journal ouvrier à Toulouse. La révolution russe résonne en lui comme un diapason. Les soldats russes qui refusent de se battre - est-ce du courage ou de la lâcheté ? Est-ce la trahison ou la lucidité ? Marcel ne pose pas ces questions à voix haute. Pas encore. Mais Henri les lit dans ses yeux, et il sait que ces questions, si elles se posent dans une tranchée française, seront plus dangereuses que les obus allemands.
Le 12 mars, Henri reçoit une lettre de Louise qui contient une phrase.
Une seule phrase, au milieu d'une lettre ordinaire sur l'école, les élèves, le jardin qu'elle prépare pour le printemps. Une phrase glissée entre deux autres, comme on glisse un billet dans un livre.
"Je crois que je suis enceinte."
Henri relit. Il repose la lettre. Il la reprend. Il relit la phrase. Les mots sont clairs, simples, français. Six mots. "Je crois que je suis enceinte." Pas "je suis enceinte" - "je crois". La prudence de Louise, son honnêteté, sa manière de ne jamais affirmer ce qui n'est pas certain.
Il s'assoit dans l'abri. Le chat est sur les genoux du berger. La bougie brûle. Dehors, un obus tombe à deux cents mètres, et la terre tremble, et Henri ne le sent pas, parce que la terre tremble déjà en lui, d'un tremblement qui n'a rien à voir avec la guerre.
Un enfant. Peut-être. Probablement. Conçu en décembre, à Figeac, dans la chambre sous les toits, dans les draps qui sentaient la lavande. Un enfant de Noël, un enfant de permission, un enfant de guerre. Un enfant qui naîtrait en septembre, si tout va bien, si Louise va bien, si le monde tient jusque-là.
Henri ne dit rien à personne. Pas encore. Pas tant que Louise n'est pas sûre. Il plie la lettre et la met dans sa poche de poitrine, avec les autres, et il touche l'alliance, et l'alliance est froide et ronde et certaine, et le monde a changé en six mots.
Il écrit à Louise le soir même. Une lettre brève, maladroite, qui tourne autour des six mots sans les répéter, parce que les répéter dans une tranchée serait les salir.
"Chère Louise. Ta lettre. Les six mots au milieu. Je les ai lus dix fois. Si c'est vrai - et j'espère que c'est vrai plus que je n'ai jamais espéré quoi que ce soit -, alors tout ce que j'ai fait dans cette guerre a un sens que je ne voyais pas. Prends soin de toi. Plus que d'habitude. Plus que de tout. Et dis-moi vite."
Le 20 mars, Louise confirme. Le médecin de Figeac a confirmé. Trois mois de grossesse. Tout va bien. L'enfant naîtra en septembre.
Henri lit la confirmation dans l'abri, le soir, et cette fois il ne peut pas garder le secret. Il lève les yeux et le berger le regarde et voit quelque chose sur le visage d'Henri qu'il n'a jamais vu - pas un sourire, pas de la joie, quelque chose de plus profond, de plus ancien, quelque chose qui vient de l'espèce et pas de l'individu.
"Mon lieutenant ?" dit Lacombe.
Henri dit : "Louise attend un enfant."
Le silence dure deux secondes. Puis Fayolle dit "putain" avec une tendresse que le mot n'a jamais eue. Marcel dit "félicitations" avec une gravité qu'Henri ne lui connaissait pas. Pélissié ne dit rien mais sort de sa musette une pomme - d'où vient cette pomme en mars 1917, c'est un mystère de Pélissié - et la pose devant Henri, comme une offrande.
Le berger dit : "Garçon ou fille ?"
Henri dit : "Je ne sais pas."
Le berger hoche la tête. "C'est pareil. Un petit, c'est un petit."
C'est la phrase la plus sage qu'Henri ait entendue depuis le début de la guerre, et elle vient d'un berger qui ne sait pas lire.
A Lyon, Jeanne apprend la nouvelle par une lettre d'Henri datée du 22 mars. Son frère va être père. La femme de son frère attend un enfant. Jeanne s'assoit dans sa cuisine et reste un moment, la lettre dans les mains, avec un sentiment qu'elle met du temps à identifier. La joie, oui. La joie pour Henri, pour Louise, pour l'enfant qui vient. Mais autre chose aussi. Quelque chose de plus personnel, de plus douloureux. La fausse couche de 1913. Le ventre qu'elle n'a pas eu. L'enfant qu'elle n'a pas porté.
Elle range la lettre et ne pleure pas. Les Castayrol ne pleurent pas. Mais elle écrit à Henri un mot - pas une longue lettre, un mot : "Je suis heureuse pour toi. Vous serez de bons parents. L'enfant aura de la chance."
Et elle écrit à Louise, une lettre plus longue, une lettre de femme à femme, une lettre qui ne parle pas de la fausse couche mais qui en porte l'ombre, dans les conseils qu'elle donne - mange bien, dors bien, ne porte pas de charges lourdes, ne reste pas debout trop longtemps. Des conseils de femme qui sait ce que c'est que perdre.
Rose, quand elle apprend, dit : "Ton frère fait des enfants pendant la guerre. C'est bien. C'est un pied de nez aux Boches." C'est la manière de Rose de dire que la vie est plus forte que la mort, et c'est la manière la plus juste.
Fin mars. L'offensive approche et tout le monde le sait et personne n'y croit.
C'est la différence entre 1917 et 1914. En 1914, les hommes croyaient. Ils croyaient à la guerre courte, à la victoire rapide, à l'élan. En 1917, ils ne croient plus à rien - sauf à la soupe du soir, au courrier du matin, et à la prochaine relève. La foi a été tuée par Verdun, par la Somme, par trente mois de promesses non tenues. Nivelle promet la percée en quarante-huit heures. Les hommes écoutent et haussent les épaules. Ils ont entendu la même promesse de Joffre, de d'Urbal, de Foch. La promesse est toujours la même. Le résultat aussi.
Henri sent cette incrédulité dans sa section comme un instituteur sent qu'une classe décroche. Ce n'est pas de la rébellion - pas encore. C'est pire. C'est de l'indifférence. Les hommes feront ce qu'on leur dira de faire, ils monteront à l'assaut, ils se battront. Mais ils ne croiront pas que ça servira à quelque chose. Et un homme qui se bat sans croire est un homme qui se bat à moitié.
Marcel pose la question que tout le monde pense : "Mon lieutenant, c'est vrai que Nivelle a dit quarante-huit heures ?"
Henri le regarde. "Je ne sais pas ce que Nivelle a dit."
"Mais vous savez ce que vous voyez."
Henri ne répond pas. Ce qu'il voit, c'est la crête du Chemin des Dames, là-haut, fortifiée, garnie de mitrailleuses, de canons, d'hommes qui les attendent. Ce qu'il voit, c'est le terrain qui monte, les fils de fer, les creutes dans la falaise qui sont des forteresses naturelles. Ce qu'il voit, c'est ce que Verdier voit dans ses rapports et ce que Nivelle refuse de voir dans ses plans.
Il dit : "On fera notre travail."
C'est la réponse d'un officier. Ce n'est pas une réponse. Marcel le sait. Henri le sait. Mais c'est la seule réponse possible dans une armée où la discipline est le dernier fil qui tient tout ensemble, et où couper ce fil serait pire que l'offensive elle-même.
Le 31 mars, Henri écrit dans son carnet. Pas à la bougie cette fois - à la lumière du jour, dans un abri de deuxième ligne, avec le soleil de printemps qui entre par l'ouverture et qui éclaire la page.
"31 mars 1917. Louise attend notre enfant. L'offensive approche. Les deux choses sont vraies en même temps, et je ne sais pas comment les tenir ensemble dans ma tête. D'un côté, le monde qui commence - un enfant, un septembre, un avenir. De l'autre, le monde qui peut finir - un assaut, une crête, des mitrailleuses.
J'ai peur. Pas comme avant. Pas la peur du bruit, des obus, de la mort. Une peur nouvelle. La peur de manquer. La peur de ne pas être là quand l'enfant viendra. La peur de ne pas voir son visage.
Avant, je tenais pour Louise. Maintenant je tiens pour quelqu'un que je ne connais pas encore, qui n'a pas de visage, pas de nom, qui est une idée dans le ventre de sa mère, et cette idée est plus forte que tout ce que j'ai connu.
Avril demain. Le Chemin des Dames. Quarante-huit heures, dit Nivelle.
Quarante-huit heures. On verra."
Il ferme le carnet. Le chat saute sur ses genoux. Henri le caresse. Le chat ronronne. Le soleil chauffe l'entrée de l'abri, et au loin la crête du Chemin des Dames se découpe contre le ciel bleu comme une mâchoire fermée.