Mort et naissance d'un monde

Novembre 1917

La Russie tombe.

Le 7 novembre - le 25 octobre selon le calendrier russe, et l'histoire retiendra les deux dates comme si le temps lui-même ne savait plus compter -, les bolcheviks prennent le pouvoir à Petrograd. Le palais d'Hiver, résidence du gouvernement provisoire, est investi par les gardes rouges et les marins de Kronstadt. Kerenski fuit. Lénine proclame le pouvoir des soviets. Et le premier décret du nouveau gouvernement est un décret sur la paix - la paix immédiate, sans annexions ni indemnités, la paix que Jaurès avait rêvée et que Lénine impose avec la brutalité d'un homme qui ne rêve pas.

La nouvelle traverse l'Europe en quelques heures. A Paris, c'est la consternation. L'allié russe n'existe plus. Le front de l'est va disparaître. Les divisions allemandes vont affluer vers l'ouest. Tout ce que Verdier calculait depuis des mois devient réalité, d'un coup, comme un barrage qui cède.

Verdier reçoit la nouvelle dans son bureau, le 8 au matin, par un télégramme du Grand Quartier Général. Il lit le télégramme, le pose, sort sa carte du front de l'est, et trace une croix dessus. Le front de l'est est mort. Puis il sort sa carte du front de l'ouest et commence à calculer. Quarante divisions allemandes transférables. Peut-être cinquante. Délai de transfert : trois à quatre mois. Les premiers renforts allemands arriveront à l'ouest en février. La masse sera en place en mars, au plus tard en avril. L'offensive allemande viendra au printemps. C'est une certitude mathématique.

Et les Américains ? Verdier consulte les rapports. Cent mille Américains en France en novembre 1917. Mal formés, mal équipés, sans expérience. Il en faudra un million pour peser dans la balance. Un million d'hommes ne se forment pas en trois mois. L'armée américaine ne sera opérationnelle qu'en été 1918, au plus tôt.

La fenêtre. Verdier la voit se dessiner sur sa carte comme une faille dans un mur. Entre le printemps, quand les Allemands attaqueront avec leur supériorité retrouvée, et l'été, quand les Américains seront prêts, il y aura trois, quatre, peut-être cinq mois pendant lesquels la France et la Grande-Bretagne seront seules face à la plus grande concentration de forces que l'Allemagne ait jamais déployée à l'ouest.

Il écrit dans son carnet, le 8 novembre : "Fenêtre critique : mars-juillet 1918. Si on tient, on gagne. Si on ne tient pas, on perd tout. C'est aussi simple que ça. Toute la guerre, trois ans et demi de sang, se réduira à ces quelques mois."


Au front, la nouvelle de la révolution russe produit un effet étrange. Pas de la peur - de l'ambivalence. Les hommes de la tranchée savent que la chute de la Russie est une mauvaise nouvelle militaire. Mais les hommes de la tranchée sont aussi des ouvriers, des paysans, des employés, et la révolution russe parle un langage qu'ils comprennent - le langage de ceux qui en ont assez, qui refusent de mourir pour des chefs qui ne meurent pas, qui veulent la paix et le pain et la dignité.

Marcel aurait su quoi en penser. Marcel aurait eu les mots, la grille de lecture, l'analyse. Marcel est à Toulouse, le dos en miettes, dans un local de la rue des Filatiers où il monte son journal. Henri reçoit une lettre de lui le 12 novembre, la première depuis deux mois.

"Cher lieutenant. La révolution russe, tu en penses quoi ? Moi je pense que c'est la preuve que Jaurès avait raison - les peuples peuvent arrêter la guerre. Les Russes l'ont fait. La question est à quel prix, et si le prix vaudra le coup. Lénine est pas Jaurès. Jaurès croyait à la démocratie. Lénine croit au pouvoir. C'est pas la même chose.

La Voix du Midi sort le 1er décembre. Premier numéro. Quatre pages. J'ai trouvé une presse d'occasion et un apprenti qui ne sait rien mais qui veut apprendre. Il me rappelle quelqu'un. Moi, peut-être.

Garde la boîte. Un jour tu me la rendras et on boira un coup.

Ton typographe. Marcel."

Henri lit la lettre et sourit. Marcel est vivant, Marcel pense, Marcel monte son journal. Le monde tourne. Et la question que Marcel pose - la révolution russe, qu'est-ce qu'on en pense ? - est la question que personne ne pose à voix haute dans la tranchée et que tout le monde se pose en silence.


Henri ne pose pas la question. Pas à ses hommes, pas à lui-même. Il n'a pas le luxe de la pensée politique - il a le luxe de la survie, ce qui est un luxe suffisant. Mais il voit. Il voit les regards qui changent quand on parle de la Russie. Il voit les murmures aux cuisines, les conversations qui s'arrêtent quand un officier passe. Il voit la fissure de mai qui ne s'est pas refermée complètement, malgré Pétain, malgré les permissions, malgré le repos. L'armée française tient, mais elle tient comme un verre fêlé tient - tant qu'on ne tape pas dessus.

Fayolle pose la question un soir, dans l'abri, avec cette franchise de garçon de vingt-deux ans qui ne sait pas tourner autour des choses. "Mon lieutenant, si les Russes ont arrêté la guerre, pourquoi pas nous ?"

Le silence dans l'abri est total. Le chat lève la tête. Le berger ouvre les yeux. Pélissié arrête d'écrire.

Henri regarde Fayolle. Il voit le visage de ce garçon qui avait vingt ans quand il est arrivé en renfort en septembre 1914, qui a tué un homme à vingt ans, qui a fait Verdun et la Somme et le Chemin des Dames, et qui a maintenant vingt-deux ans et des yeux de quarante. Fayolle ne parle pas par provocation. Il parle par épuisement.

Henri choisit ses mots. Chaque mot compte. Un mot de trop et c'est la discipline qui craque. Un mot de moins et c'est la confiance qui casse.

"Parce que les Allemands sont en France. Pas en Russie. Si on s'arrête, ils restent. Et ils restent chez nous."

Fayolle réfléchit. C'est un argument simple, un argument de territoire, pas un argument de politique. Les Allemands sont en France. Dix départements occupés. Lille, Laon, Saint-Quentin, Cambrai. Des villes françaises sous botte allemande. Des civils français sous administration allemande. Si l'armée s'arrête, ils ne partiront pas. Si l'armée s'arrête, ils resteront, et la France sera coupée en deux, et ce qui reste de la France ne sera plus la France.

Fayolle dit : "Et quand les Américains arriveront ?"

"Quand les Américains arriveront, on finira. Ensemble. Et on rentrera."

"Quand ?"

Henri ne ment pas. Il ne sait pas mentir, et il ne veut pas mentir, et il ne peut pas mentir à un homme qui lui a fait confiance pendant trois ans. "Je ne sais pas. L'été prochain, peut-être. L'automne. Je ne sais pas."

Le berger, qui a écouté sans rien dire, intervient. Sa voix est basse, lente, avec l'accent du causse. "Les brebis, quand y a le loup, elles partent pas. Elles se serrent. Le loup est là. On se serre."

C'est la réponse du berger. Ce n'est pas de la politique. C'est de l'instinct. Et l'instinct, dans cette guerre, vaut mieux que toutes les analyses.

Fayolle ne dit plus rien. L'abri retrouve son silence habituel. Le chat se recouche. Pélissié reprend son écriture. La fissure n'a pas disparu. Mais elle ne s'est pas élargie. Pas ce soir.


A Lyon, novembre apporte le froid et un combat que Jeanne n'attendait pas.

La direction de Berliet annonce une réorganisation des ateliers. Trois ateliers de contrôle fusionnés en deux. Des postes supprimés. Et le poste de Jeanne - contrôleuse en chef de l'atelier C - est sur la liste.

Pas un licenciement. Un "reclassement". On lui propose un poste de contrôleuse ordinaire dans le nouvel atelier fusionné, au même salaire mais sans le titre, sans la responsabilité, sans le tampon. Un retour en arrière. Un effacement.

Jeanne reçoit la nouvelle un mardi matin, par une note du directeur adjoint. Elle lit la note debout dans le couloir de l'administration, et quelque chose en elle se raidit - pas de la colère, pas de la peur, quelque chose de plus dur, de plus froid. La certitude que ce qui se passe n'est pas une réorganisation mais un recul. Les hommes commencent à revenir - les réformés, les blessés légers reclassés, les affectés spéciaux. Et chaque homme qui revient est un poste de femme qui disparaît. Ce n'est pas dit comme ça. C'est dit en termes de "rationalisation" et de "compétences". Mais le mécanisme est clair.

Jeanne va voir Rose. Rose dit ce que Jeanne pense : "Ils nous dégagent. On a fait tourner leur usine pendant trois ans et maintenant que les hommes reviennent, on dégage."

Jeanne ne dégage pas. Elle demande un rendez-vous avec le directeur adjoint. Elle apporte ses chiffres - trois mois de rapports de production, de taux d'erreur, de comparaisons entre ateliers. Elle pose les chiffres sur le bureau et dit : "L'atelier C a le meilleur taux de qualité de l'usine. Si vous supprimez le poste de contrôleuse en chef, vous perdez le système qui produit ces résultats. C'est pas moi que vous perdez. C'est la méthode."

Le directeur adjoint regarde les chiffres. Il connaît les chiffres. Il sait que Jeanne a raison. Mais les chiffres ne sont pas les seuls paramètres - il y a la politique de l'entreprise, la pression des syndicats masculins qui veulent retrouver leurs postes, le gouvernement qui prépare le retour des démobilisés. Jeanne se bat contre un courant, et le courant est plus fort que les chiffres.

Le poste est supprimé le 25 novembre. Jeanne est reclassée contrôleuse ordinaire. Même salaire, même travail, moins de titre. Le tampon disparaît. Le "J. Castayrol" en caoutchouc bleu est rangé dans un tiroir de l'administration, et Jeanne le voit disparaître avec la conscience aiguë que ce tampon est plus qu'un tampon - c'est un nom, une existence, une preuve qu'elle était quelqu'un.

Rose dit : "C'est le début. Quand la guerre finira, ils nous vireront toutes."

Jeanne ne dit rien. Elle pense à ce que Paul a dit en octobre : "Quand je rentre, c'est toi qui m'apprends." Elle pense aux tabourets, à la crèche, aux combats gagnés. Et elle pense aux combats perdus, celui-ci, le tampon, le titre, la place. Et elle sait que Rose a raison - quand les hommes reviendront, les femmes reculeront. Pas toutes. Pas partout. Pas sans se battre. Mais le mouvement sera là, puissant, inévitable, porté par un monde qui n'est pas prêt à ce que les femmes soient autre chose que ce qu'elles étaient avant.

Elle écrit à Henri : "On m'a retiré mon poste. Pas mon travail, mon poste. Le titre, le tampon. Je suis redevenue contrôleuse, comme avant. C'est pas grave. C'est grave. Je sais pas comment le dire autrement."

Henri reçoit la lettre le 5 décembre. Il la lit et comprend, avec la précision d'un homme qui a vu des positions conquises être reprises par l'ennemi, que Jeanne vient de perdre un bout de terrain. Pas la guerre. Un bout de terrain. Et que les bouts de terrain, ça se reprend.

Il lui répond : "Ce qui est appris ne se désapprend pas. Ce qui est fait ne se défait pas. Ils peuvent retirer le tampon. Ils ne peuvent pas retirer ce que tu sais, ce que tu es, ce que tu as prouvé. Le tampon reviendra. Peut-être pas le même. Peut-être pas au même endroit. Mais il reviendra."


Le 20 novembre, les Britanniques font quelque chose qui change la guerre.

A Cambrai, sur un front de dix kilomètres, quatre cent soixante seize chars britanniques dont trois cent soixante dix-huit tanks Mark IV attaquent les lignes allemandes sans préparation d'artillerie. C'est la première attaque massive de chars de l'histoire. Les tanks avancent en formation, écrasent les barbelés, franchissent les tranchées, et l'infanterie suit, protégée par les monstres d'acier. En quelques heures, les Britanniques percent la ligne Hindenburg sur huit kilomètres de profondeur - la percée la plus profonde depuis la Marne.

Les cloches sonnent en Angleterre. Pour la première fois depuis le début de la guerre, les cloches sonnent pour une victoire. Mais la victoire ne dure pas. Les réserves manquent, les tanks tombent en panne, et les Allemands contre-attaquent le 30 novembre et reprennent la moitié du terrain conquis. Cambrai se termine en match nul.

Verdier lit les rapports de Cambrai avec une intensité fébrile. Trois cent soixante-seize tanks. La percée de la ligne Hindenburg. En quelques heures. Sans préparation d'artillerie. C'est la preuve. La preuve que les tanks peuvent percer le front, que la tranchée n'est pas invincible, que l'acier peut vaincre le béton. La preuve que la guerre peut changer de nature.

Il écrit dans son carnet : "Cambrai prouve tout ce que j'écris depuis deux ans. Les tanks sont l'arme décisive. Pas ces tanks-ci, trop lents, trop fragiles. Les tanks qui viendront. Plus rapides, plus fiables, en plus grand nombre. Mille tanks sur un front de vingt kilomètres, avec l'infanterie derrière et l'artillerie au-dessus et les avions devant. C'est ça, la victoire. Pas le courage. L'acier."

Il ajoute, en dessous : "Mais il faut tenir jusqu'à ce que les tanks soient là. Et tenir signifie survivre au printemps 1918."


Le berger en est aux phrases.

Des phrases courtes, simples, maladroites. "Le chien est blanc." "La maison est grande." "Madelou est belle." Chaque phrase est un monde, chaque mot un pas sur un chemin que Lacombe parcourt avec la lenteur obstinée qui est sa nature et que rien - ni la guerre, ni les obus, ni la fatigue - ne peut accélérer. Henri ne l'accélère pas. Il sait, d'instinct d'instituteur, que chaque homme a son rythme et que forcer le rythme c'est casser l'élan.

Le soir du 28 novembre, le berger écrit sa première phrase sans aide. Henri n'est pas dans l'abri - il est au poste de commandement, en réunion avec le commandant du bataillon. Quand il revient, le berger est assis sur sa couchette, l'ardoise sur les genoux, le chat à côté. L'ardoise porte une phrase de six mots, tracée en lettres bancales, énormes, qui débordent du cadre.

"Je pense à toi Madelou."

Henri regarde l'ardoise. Le berger le regarde. Ses yeux sont clairs, plus clairs qu'ils ne l'ont été depuis des mois, et dans ces yeux il y a la même chose que dans les yeux de Pélissié quand il avait écrit sa première lettre, la même chose que dans les yeux de Lucien quand il lisait Montaigne - la fierté. Pas l'orgueil. La fierté. Celle de l'homme qui a fait quelque chose de difficile et qui sait qu'il l'a fait.

Henri dit : "C'est presque Noël. Tu seras prêt."

Le berger hoche la tête. "Je serai prêt."

Fayolle, couché sur sa couchette, dit : "Putain, Lacombe, tu sais écrire." Le berger ne répond pas. Mais le chat ronronne, ce qui est une réponse suffisante.


Le 30 novembre. L'abri. La bougie. Le carnet.

"30 novembre 1917. Bientôt trois ans et demi. L'année se termine sur des ruines et des promesses. La Russie est tombée. Les Américains arrivent. Cambrai a montré que les tanks peuvent percer. Le berger écrit des phrases. Ma fille a presque trois mois. Louise tient. Jeanne tient, malgré le tampon perdu.

Décembre demain. Noël. Le berger m'a dit qu'il serait prêt. Prêt à écrire une lettre à sa fille. Onze ans, Madelou. Onze ans, et son père ne lui a jamais écrit. Demain, ou le mois prochain, ou à Noël, il lui écrira. De sa main. Avec son écriture de berger, ses mots de berger, sa tendresse de berger.

Et moi, qu'est-ce que j'écrirai à ma fille, quand elle saura lire ? Qu'est-ce que je lui dirai de cette guerre ? Je ne sais pas. Peut-être rien. Peut-être que je lui montrerai la boîte à cigares de Marcel, et les lettres de bois de Lacombe, et le dessin de Lucienne, et la lettre de Pélissié, et je lui dirai : voilà. Voilà ce que les hommes ont fait dans la boue. Pas tuer. Pas détruire. Apprendre. Écrire. Dessiner. Tenir.

Voilà ce que ton père a fait pendant la guerre. Il a fait l'école."