Juillet 1918
Ludendorff frappe une dernière fois.
Le 15 juillet, à minuit, l'artillerie allemande ouvre le feu en Champagne et sur la Marne. C'est la cinquième offensive, la dernière, celle que Ludendorff appelle Friedensturm - l'offensive de la paix, parce qu'il croit encore qu'un dernier coup suffira. Cinquante-deux divisions allemandes attaquent sur un front de quatre-vingts kilomètres, de Château-Thierry à l'Argonne.
Mais cette fois, les Alliés savent.
Pas par intuition - par renseignement. Des prisonniers allemands capturés le 14 ont parlé. L'heure de l'attaque, le secteur, la méthode. Pétain a eu le temps de préparer la défense en profondeur - les premières lignes sont presque vidées, les troupes reculées sur la deuxième et la troisième position, et quand le bombardement allemand tombe sur les tranchées avancées, il tombe sur des tranchées presque vides. Les Allemands tirent un million d'obus sur des fantômes.
Henri n'est pas en Champagne. Il est toujours en Picardie, en réserve. Mais il entend - toute la France entend, ce 15 juillet, le grondement qui vient de l'est. Le berger ouvre les yeux dans le noir de l'abri et dit : "Encore." Henri dit : "La dernière." Il ne sait pas pourquoi il dit ça. Il le sent, avec cette certitude du corps que quatre ans de guerre ont aiguisée jusqu'au tranchant. La dernière. Parce que les Allemands n'en ont plus d'autre. Parce que le sablier est presque vide.
A l'est de Reims, les Allemands sont arrêtés net. La défense en profondeur fonctionne. L'infanterie allemande avance dans un vide et se heurte à la deuxième position, intacte, garnie, meurtrière. Les pertes allemandes sont terrifiantes. Les divisions d'assaut, les dernières, les survivants de mars et d'avril et de mai, sont broyées contre un mur qu'elles n'attendaient pas.
A l'ouest de Reims, sur la Marne, les Allemands réussissent à franchir la rivière. Ils établissent des têtes de pont sur la rive sud. Mais la résistance est féroce - des divisions françaises, des divisions américaines, des divisions italiennes même, combattent côte à côte dans les vignes de Champagne, et les Allemands ne peuvent pas élargir leurs têtes de pont. En trois jours, l'offensive est stoppée. Partout. Sur tout le front.
Ludendorff a joué sa dernière carte. Elle n'a pas suffi.
Et le 18 juillet, la réponse.
Foch frappe. Sans prévenir. Sans préparation d'artillerie. A l'aube, dans le brouillard, sur le flanc ouest du saillant de la Marne, entre Soissons et Château-Thierry. Deux cent cinquante cinq chars Renault FT, cent vingt trois chars Schneider, et une centaine de chars Saint-Chamond sortent des bois et avancent en essaims vers les lignes allemandes. Derrière les chars, l'infanterie - des divisions françaises, des divisions américaines, des divisions marocaines. Les avions survolent le champ de bataille, mitraillent les routes, bombardent les réserves. C'est la guerre que Verdier avait rêvée dans ses rapports - les chars, l'aviation, l'artillerie, l'infanterie, tout ensemble, coordonné, synchronisé. La guerre du vingtième siècle qui naît dans les blés de Picardie.
Les Allemands sont surpris. Pour la première fois de la guerre, ce sont eux qui sont surpris. Pas de bombardement préalable pour les avertir. Pas de concentration de troupes visible. Juste les chars, surgis de nulle part, qui écrasent les barbelés et les mitrailleuses et qui avancent, et derrière eux les hommes qui avancent, et le front allemand qui craque.
L'avance est de huit kilomètres le premier jour. Le saillant de la Marne commence à se résorber. Les Allemands reculent. Pour la première fois depuis mars, ce sont les Allemands qui reculent.
Verdier est à l'état-major quand les rapports arrivent. Huit kilomètres. Quatre cent cinquante chars. La surprise totale. Il lit les chiffres et quelque chose se produit qu'il n'attendait plus - un sentiment. Pas de la joie, pas du triomphe. Du soulagement. Le soulagement d'un homme qui a attendu quatre ans que la machine fonctionne, et qui voit la machine fonctionner enfin. Les chars ont percé. L'infanterie a suivi. L'aviation a couvert. Le barrage roulant a accompagné. Tout a marché. Tout ce qu'il avait écrit, noté, proposé, calculé - tout a marché.
Il s'assoit à son bureau et reste immobile pendant trois minutes. Puis il ouvre son carnet et écrit une seule ligne : "18 juillet 1918. Ça a marché."
Henri est engagé le 20 juillet.
Son régiment est envoyé en renfort dans le saillant, pour élargir la brèche ouverte le 18. C'est la guerre de mouvement, encore, mais une guerre de mouvement qui avance au lieu de reculer. Henri mène sa section à travers un paysage qui n'est plus celui de la tranchée - des champs ouverts, des villages, des routes. Et partout les signes du recul allemand - des positions abandonnées, des dépôts brûlés, des canons encloués, des colonnes de prisonniers qui marchent vers l'arrière, les mains sur la tête, le visage gris.
Henri regarde les prisonniers. Des gosses, pour la plupart. Dix-huit, dix-neuf, vingt ans. L'Allemagne a envoyé ses derniers enfants, et ses derniers enfants ont les yeux des hommes qui savent que c'est fini. Pas fini aujourd'hui, pas fini demain. Mais fini. La certitude est dans leurs yeux comme elle est dans les yeux d'Henri, mais inversée - eux voient la défaite, lui voit la victoire.
La section avance de cinq kilomètres le 20, trois le 21, deux le 22. La résistance allemande se raidit - les arrière-gardes se battent avec acharnement, mitrailleuses et artillerie, pour couvrir le repli du gros des forces. Chaque village est une bataille, chaque bois une embuscade, chaque carrefour un piège. Henri perd deux hommes le 21 - des renforts, des visages neufs qu'il n'a pas eu le temps de connaître. Le carnet s'allonge.
Le berger avance avec sa canne et son chat et sa cuisse qui le lance. Il boite plus qu'avant, la fatigue de la marche réveillant la vieille blessure, mais il avance, parce que Lacombe avance toujours, parce que le troupeau est devant et que le berger suit le troupeau. Fayolle marche sans tousser - l'été sec de Picardie est bon pour ses poumons, et l'adrénaline fait le reste. Pélissié marche comme il fait tout, en silence, le fusil à l'épaule, les yeux sur le terrain.
Le 23 juillet, ils entrent dans un village que les Allemands viennent de quitter. Les maisons sont debout, les volets fermés, les rues vides. Pas de civils - ils sont partis ou cachés. Henri pousse la porte d'une maison et entre. Une cuisine. Une table. Des assiettes. Un pot de confiture ouvert, à moitié mangé - les Allemands ont mangé la confiture française avant de partir. C'est un détail minuscule, absurde, et Henri le note dans son carnet parce que la confiture à moitié mangée dit plus sur la guerre que tous les communiqués du monde.
Le berger entre derrière lui. Il regarde la cuisine, la table, les assiettes. Et il dit quelque chose qu'il n'a jamais dit en quatre ans de guerre : "On dirait chez moi."
Fin juillet, le saillant de la Marne est résorbé. Les Allemands sont repoussés au-delà de la Vesle, puis de l'Aisne. Soissons est libéré. Château-Thierry est libéré. La Marne est française à nouveau. Et le mouvement ne s'arrête pas - Foch pousse, partout, sur tout le front, avec des attaques successives qui ne laissent pas aux Allemands le temps de se regrouper.
La deuxième bataille de la Marne est la victoire décisive de la guerre. Pas la dernière bataille - il y en aura d'autres, pendant quatre mois encore. Mais la bataille qui brise le ressort allemand, qui retourne l'élan, qui transforme la défense en attaque et l'attaque en retraite. Après juillet 1918, les Allemands ne font plus que reculer. Lentement, en combattant, en infligeant des pertes. Mais reculer.
A Lyon, juillet apporte la chaleur et les nausées.
Jeanne est enceinte de deux mois et l'usine est un four. Quarante degrés dans l'atelier, la poussière de métal qui colle à la peau, l'odeur de graisse qui soulève l'estomac. Jeanne serre les dents et travaille, parce que c'est ce qu'elle fait, parce qu'elle ne sait pas faire autrement, parce que s'arrêter c'est perdre sa place et sa place est tout ce qu'elle a.
Rose la surveille. Rose a l'oeil - l'oeil des femmes qui ont porté des enfants et qui reconnaissent les signes. La pâleur, les pauses plus fréquentes, la main qui se pose sur le ventre sans y penser. Rose ne dit rien aux autres - c'est le secret de Jeanne, et les secrets de femmes se gardent entre femmes. Mais le dimanche, quand Jeanne vient manger chez Rose avec la petite Jeanne qui a maintenant vingt et un mois et qui court partout, Rose dit : "Faut que tu ralentisses."
Jeanne dit : "Je peux pas."
Rose dit : "Tu peux. Tu dois. T'as plus vingt-cinq ans, Jeanne. Et l'usine s'en fout de ton ventre."
Jeanne ne ralentit pas. Pas encore. Mais elle ajuste - les gestes, les postures, les pauses. Elle boit plus d'eau. Elle mange à midi, ce qu'elle ne faisait pas toujours. Elle s'assoit sur son tabouret - le tabouret qu'elle a gagné en 1916, celui de la victoire minuscule - et elle laisse le tabouret porter ce que ses jambes ne portent plus.
Paul, le soir, la regarde avec une inquiétude qu'il ne montre pas mais qu'elle devine. Paul qui a vu des hommes mourir, Paul qui a vu des corps se défaire, regarde le ventre de Jeanne avec la même peur que celle d'Henri devant les obus - la peur de perdre la seule chose qui compte.
Il ne dit rien. Il fait la cuisine. C'est nouveau - Paul qui fait la cuisine, de sa main droite, maladroitement, des plats simples, des soupes, des omelettes. Il fait la cuisine parce que Jeanne rentre épuisée et que la cuisine est la seule chose utile qu'un homme au bras cassé puisse faire pour une femme enceinte qui travaille dix heures par jour. C'est une révolution domestique, silencieuse, sans discours, sans théorie. Un homme fait la soupe. Le monde change.
Le 31 juillet, Henri écrit à Louise depuis un cantonnement de l'arrière, quelque part entre Soissons et Compiègne. La section est au repos, après dix jours de combats. Sept hommes perdus en juillet. Sept de plus pour le carnet. Mais les anciens sont là . Tous. Toujours.
"Chère Louise. Ça tourne. Je ne peux pas t'en dire plus, mais ça tourne. Pour la première fois en quatre ans, nous avançons. Pas de quelques mètres - de plusieurs kilomètres. Les Allemands reculent. Je vois leurs positions abandonnées, leurs canons laissés derrière, leurs prisonniers qui marchent vers l'arrière. Et dans leurs yeux je vois ce que je n'avais jamais vu - la défaite. Pas la nôtre. La leur.
Je ne sais pas quand ça finira. Mais ça finira. La fin est dans l'air comme le printemps est dans l'air en mars - on ne le voit pas encore, mais on le sent.
La petite Jeanne a dix mois. Ma soeur Jeanne attend un enfant pour janvier. Lucien prépare l'école normale. Lucienne dessine. Pélissié lit Montaigne. Le berger sait lire. Marcel a un journal. Fayolle a un poème publié. Le chat est gros et ingrat.
Tu vois ? Tu vois ce qui a poussé pendant que le monde brûlait ? C'est ça qu'on apportera à la maison. Pas des médailles, pas des galons. Des graines. Des graines qui ont poussé dans la boue et qui pousseront encore, après, dans la paix, dans le jardin de notre école, dans les haricots de tes élèves, dans les dessins de Lucienne, dans les lettres de Pélissié, dans le cahier du berger.
Je t'aime. Je reviens. Et cette fois, quand je le dis, je le crois."
Louise reçoit la lettre le 8 août, sous le figuier de la mercerie, la petite Jeanne sur les genoux. Les figues sont presque mûres. Le ciel est bleu. Et quelque part, de l'autre côté de la France, la guerre tourne.