Mort et naissance d'un monde

Février 1915

La neige fond et la boue revient. C'est la loi de ce pays plat, de cette terre d'Aisne qui ne sait être que liquide ou gelée, jamais sèche, jamais stable. Les tranchées se remplissent à nouveau, les parois glissent, les abris suintent. Henri retrouve la boue comme on retrouve un ennemi intime - avec dégoût et résignation, dans cet ordre.

Mais février apporte autre chose que la boue. Février apporte les renforts.

Ils arrivent par paquets, des hommes neufs, la classe 1915 - des gamins de vingt ans qui débarquent dans les boyaux de communication avec des yeux immenses et des uniformes propres. Propres. Henri les regarde et se souvient de lui-même en août, le col serré, le fusil qui pesait, l'incompréhension totale de ce qui l'attendait. Six mois. Six mois le séparent de ces garçons, et c'est un siècle.

On lui en donne quatre. Quatre hommes pour compléter son escouade, qui est passée de huit à six depuis la Marne - le menuisier de Cahors, le lieutenant Marsal, les pertes ordinaires de l'automne, ce ruissellement discret de morts et de blessés évacués qui vide les rangs sans qu'on s'en aperçoive. Les quatre nouveaux sont un étudiant en droit de Montauban, un garçon coiffeur de Brive, un paysan de Saint-Céré qui ne parle que patois, et un typographe de Toulouse qui porte des lunettes presque identiques à celles d'Henri. Le typographe s'appelle Marcel Auriange. Il a vingt et un ans, il a lu Jaurès, il a lu Zola, il a lu Marx, et il pose des questions.

Henri aime les questions. C'est son métier, les questions. Mais les questions de Marcel Auriange ne sont pas celles d'un élève de certificat d'études. "Pourquoi on attaque si ça ne sert à rien ?" "Pourquoi les officiers mangent chaud et pas nous ?" "Pourquoi on n'a pas de grenades alors que les Boches en ont plein ?" Henri répond quand il peut, esquive quand il ne peut pas, et note dans son carnet que ce garçon ira loin ou mourra vite, et peut-être les deux.

Le berger de Rocamadour regarde les nouveaux avec la bienveillance distante d'un chien de troupeau. Il ne leur parle pas beaucoup. Il leur montre. Où mettre les pieds. Comment dormir sans dormir. Comment manger froid sans vomir. Comment chier dans une boîte de conserve quand les feuillées sont inaccessibles. Les choses que personne n'écrit dans les manuels et que la survie enseigne.


Le 16 février, Joffre lance la première offensive de Champagne.

C'est la répétition de décembre, en plus grand, en plus sanglant, en plus inutile. Des régiments entiers montent à l'assaut sur le front de Champagne, entre Reims et l'Argonne, dans un paysage de craie devenu lunaire à force d'obus. La préparation d'artillerie dure des heures - le 75 tonne, le sol tremble, les tranchées allemandes disparaissent sous la fumée. Et quand l'infanterie sort, baïonnette au canon, les mitrailleuses allemandes sont toujours là. Toujours. Les abris profonds les ont protégées. Les barbelés, mal coupés par les obus à balles du 75 qui n'ont pas la puissance de les arracher, sont toujours debout. Et les hommes en pantalon rouge tombent dans les fils de fer comme des insectes dans une toile d'araignée.

L'offensive durera jusqu'en mars. Elle gagnera quelques centaines de mètres, par endroits un kilomètre, au prix de dizaines de milliers de morts. Verdier lit les rapports depuis son secteur de l'Aisne et les classe dans le dossier qu'il a étiqueté "Offensives" avec un soin maniaque. Il ne commente plus. Il classe.

Henri n'est pas engagé en Champagne. Mais il en entend les échos, et surtout il en voit les conséquences. Les blessés qui transitent vers l'arrière, dans des ambulances hippomobiles qui cahotent sur les routes défoncées. Les renforts qui montent vers le nord-est, des colonnes d'hommes sur les routes, le pas lourd, le regard droit. Et les bruits - les bruits qui circulent dans les tranchées comme l'eau dans les boyaux, impossibles à arrêter, impossibles à vérifier, toujours exagérés, toujours vrais dans le fond : on a perdu le 152e. Le 56e a été décimé. Le colonel Untel est mort. Le capitaine Chose a été tué en montant à l'assaut.

Marcel Auriange écoute ces bruits et pose ses questions. "C'est vrai qu'on attaque sans artillerie lourde ?" Henri ne répond pas. Il n'a pas besoin de répondre. La réponse est dans le grondement qui vient de l'est, jour et nuit, ce roulement de tonnerre permanent qui est la voix de la guerre quand elle mange.


A Lyon, février est le mois où Jeanne rencontre Rose.

Rose Vigier. Trente-deux ans, veuve depuis octobre - son mari, sergent au 99e d'infanterie, tué à Arras pendant la course à la mer. Rose a deux enfants, cinq et trois ans, et elle est entrée à l'usine Berliet en décembre, au même atelier que Jeanne. C'est une femme petite, nerveuse, avec des mains rapides et une langue plus rapide encore. Elle dit ce qu'elle pense, ce qui est dangereux à l'usine et nécessaire partout ailleurs.

Jeanne et Rose se sont trouvées comme se trouvent les gens qui ont la même colère rentrée. Pas d'un coup - lentement, par petites touches, par des phrases échangées à la pause, par des regards quand le contremaître dit quelque chose d'idiot, par cette complicité muette des femmes qui savent qu'elles font le travail des hommes pour la moitié du salaire et qu'on ne leur en saura aucun gré.

Le dimanche 14 février, Jeanne invite Rose à prendre le café chez elle, à Vaise. Les deux enfants de Rose jouent par terre avec une casserole et une cuillère en bois. Rose raconte son mari. Pas sa mort - sa vie. Comment il riait. Comment il portait le petit sur ses épaules. Comment il sentait le tabac gris et le savon de Marseille. Elle en parle sans pleurer, avec une précision féroce, comme si chaque détail arraché à l'oubli était une victoire.

Jeanne écoute. Elle pense à Paul, qui est vivant, qui est quelque part, et elle mesure la distance entre sa peur à elle et la certitude de Rose. La peur est terrible. La certitude est pire.

Rose dit, en reposant sa tasse : "Le pire, c'est pas qu'il soit mort. Le pire, c'est que j'ai pas le droit de m'arrêter."


Henri reçoit une lettre de Louise qui le trouble.

Ce n'est pas ce qu'elle dit - c'est ce qu'elle ne dit pas. La lettre est plus courte que d'habitude, le ton plus sec, les phrases plus brèves. Louise parle de l'école, d'un inspecteur qui est passé et qui a critiqué sa méthode de lecture, d'un toit qui fuit dans la salle de classe, de l'hiver qui n'en finit pas. Elle ne dit pas "je pense à vous". Elle ne dit pas "revenez". Elle signe "Louise" sans le "votre" qu'elle avait commencé à mettre devant, timidement, depuis décembre.

Henri relit la lettre trois fois et ne comprend pas. Qu'est-ce qui a changé ? Qu'est-ce qu'il a écrit de mal ? Il retourne dans sa mémoire les phrases de sa dernière lettre et n'y trouve rien. Mais il sait - il sent, avec cette intuition que la guerre aiguise parce qu'elle oblige à lire les signes minuscules dont dépend la vie - que quelque chose s'est rétracté.

Ce qu'il ne sait pas, c'est que Louise est allée au cimetière de Capdenac-Gare le 2 février. L'enterrement du fils Pradel, vingt-trois ans, tué en Argonne. Sa mère a hurlé devant le cercueil - un cri animal, nu, qui a traversé Louise comme un courant électrique. Et depuis ce cri, Louise ne peut plus écrire "je vous attendrai" sans entendre la mère Pradel. Elle a peur. Pas peur de la guerre - peur de l'attente, peur de l'investissement dans un homme qui peut disparaître n'importe quel matin, peur de devenir Rose Vigier sans le savoir. Alors elle se rétracte. Un geste de protection, maladroit, instinctif. Elle ne sait pas que de l'autre côté, dans un trou de l'Aisne, un homme en lunettes rondes relit sa lettre et se sent plus seul qu'il ne l'a jamais été depuis août.

Henri ne répond pas immédiatement. Il attend cinq jours - cinq jours de tranchée, de boue, de tirs, de routine mortelle - et puis il écrit quelque chose qu'il n'aurait jamais écrit en temps de paix, parce que le temps de paix permet la prudence et que le temps de guerre ne permet que l'essentiel.

"Chère Louise. Je ne sais pas ce qui vous retient dans votre dernière lettre, et je ne vous le demande pas. Mais je veux que vous sachiez ceci : je tiens ici parce qu'il y a quelque chose après. Ce quelque chose, c'est vous. Si je me trompe, dites-le-moi et je comprendrai. Mais si je ne me trompe pas, ne vous retirez pas. Pas maintenant."

La lettre met huit jours. Louise la lit, assise dans sa cuisine de Capdenac, le soir, à la lampe. Et quelque chose cède en elle - le barrage de peur, le mur de prudence, la distance qu'elle avait commencé à construire. Elle répond le soir même, d'un trait, sans rature : "Vous ne vous trompez pas. Pardonnez-moi. J'ai eu peur, c'est tout. Ça ne se reproduira pas."


A Paris, la guerre continue de se politiser. La Chambre siège, le Sénat siège, et les parlementaires commencent à poser les questions que la censure empêche la presse de poser. Pourquoi manque-t-on d'obus ? Pourquoi les soldats n'ont-ils pas de grenades ? Pourquoi le pantalon rouge, qui tue autant que les mitrailleuses allemandes ? Pourquoi pas de casques, quand les éclats d'obus fracassent les crânes par milliers ?

Le pantalon rouge. C'est le symbole de tout. En 1911, quand un ministre de la Guerre avait proposé de le remplacer par une tenue moins visible, un député avait répondu : "Le pantalon rouge, c'est la France !" Trois ans plus tard, le pantalon rouge est une cible. L'armée le sait. Joffre le sait. Tout le monde le sait. En février, la décision est enfin prise - on produira des uniformes bleu horizon, la couleur du ciel de France, parce que la couleur du ciel tue moins que la couleur du sang. Les premiers arriveront au printemps. En attendant, les hommes meurent en rouge.

Clemenceau s'en empare, naturellement. Il s'empare de tout. Les obus, les grenades, le pantalon, les casques, l'intendance, la stratégie - tout est matière à éditorial rageur dans L'Homme enchaîné. La censure le suspend encore, dix jours cette fois. Il revient plus féroce. Il a compris que la guerre ne se gagne pas seulement au front - elle se gagne aussi à l'arrière, dans les usines, dans les ministères, dans cette machine bureaucratique colossale qu'est la France en guerre et qui grince de partout.


Verdier, lui, réfléchit aux grenades.

C'est un problème concret, immédiat, vital. Les Allemands ont des grenades - des Stielhandgranate, des engins à manche qu'on lance à trente mètres et qui explosent dans la tranchée adverse avec une efficacité terrifiante. Les Français n'en ont presque pas. Quelques modèles archaïques, dangereux pour le lanceur autant que pour la cible. Et dans une guerre de tranchées, où les lignes sont séparées par cinquante mètres parfois, la grenade est l'arme reine. Pas le fusil, pas le canon - la grenade. L'objet qu'un homme peut lancer par-dessus un parapet, dans un boyau, au coin d'une traverse.

Les soldats improvisent. Verdier a vu dans son secteur des grenades artisanales fabriquées avec des boîtes de conserve, de la poudre noire, des clous et une mèche. Des objets de fortune, bricolés par des hommes ingénieux et désespérés, qui explosent une fois sur trois et tuent parfois celui qui les lance. L'armée française, troisième puissance industrielle mondiale, en est réduite à fabriquer des grenades avec des boîtes de singe. Verdier note cela dans son rapport mensuel avec une ironie froide qui frôle l'insubordination.


Le 28 février, un samedi. Le secteur d'Henri est calme - "calme" au sens de 1915, c'est-à-dire que personne n'est mort aujourd'hui. Le soir tombe tôt. Henri est dans l'abri avec le berger, Fayolle et Marcel Auriange. Les autres sont au créneau. La bougie tremblote. Le berger répare un brodequin avec du fil de fer. Fayolle dort, la bouche ouverte. Marcel lit un journal de trois semaines, le seul qu'on ait, et marmonne.

Henri sort la dernière lettre de Louise. Il la relit, pour la quatrième ou la cinquième fois. "Vous ne vous trompez pas." Il sourit. C'est un sourire discret, presque invisible, que seul le berger surprend, et le berger ne dit rien parce que le berger ne dit jamais rien, mais il hoche la tête imperceptiblement, comme si un sourire dans une tranchée était la chose la plus naturelle du monde et la plus précieuse.

Dehors, la pluie reprend. Mars demain. Le printemps reviendra. Et avec le printemps, les offensives.

Henri le sait. Il ne pense pas au printemps comme un espoir. Il y pense comme une menace.