Mort et naissance d'un monde

Août 1915

La carte arrive le 5.

Henri est dans l'abri, en deuxième ligne, quand le vaguemestre passe. "Castayrol." Henri prend le courrier - deux lettres de Jeanne, une de sa mère, et une carte postale. Le pont de Capdenac, en sépia. Il retourne la carte. Un mot. "Oui." L'écriture de Louise, rapide, penchée, le "O" un peu tremblé, le "i" sans point.

Il regarde la carte. Il la retourne. Le pont. Le mot. Il la remet à l'endroit. Le pont de Capdenac enjambe le Lot, et le Lot coule entre des falaises, et les falaises sont blanches, et le ciel est blanc, et le mot est là.

Marcel le regarde depuis l'autre bout de l'abri. "Bonne nouvelle, caporal ?" Henri met la carte dans sa poche de poitrine, avec les lettres, le carnet, le mot de sa mère. Il dit : "Oui." Marcel sourit. Le berger, qui dormait, ouvre un oeil, évalue la situation, et le referme. Tout va bien.


Mais tout ne va pas bien.

Joffre prépare la grande offensive d'automne. Pas une attaque locale, pas un grignotage - la percée, la vraie, la définitive. Deux attaques simultanées, en Champagne et en Artois, avec des moyens colossaux. Tout l'été est consacré à cette préparation. Les trains roulent jour et nuit, chargés d'obus, de canons, de régiments frais. Les dépôts s'emplissent. Les routes de l'arrière sont des fleuves de matériel. L'armée française va frapper avec tout ce qu'elle a, et cette fois, jure Joffre, ce sera suffisant.

Verdier reçoit les ordres préparatoires à l'état-major de la 10e armée. Il les lit. L'attaque en Artois se fera en septembre, sur le même secteur qu'en mai - la crête de Vimy, les faubourgs de Lens, la plaine de Douai au-delà. Mais avec plus de tout. Plus de canons - mille deux cents pièces d'artillerie sur vingt kilomètres de front. Plus d'obus - des stocks accumulés pendant trois mois. Plus d'hommes - dix-sept divisions pour la 10e armée seule, auxquelles s'ajoutent les Britanniques qui attaqueront sur le flanc nord, à Loos.

Verdier fait ses calculs. C'est ce qu'il fait, Verdier - il calcule. Et pour la première fois, les chiffres ne sont pas absurdes. Il y a presque assez de canons lourds. Presque assez d'obus. Presque assez de réserves. Presque. Le mot revient dans chaque colonne de son tableau, et Verdier sait que "presque" est le mot le plus dangereux de la langue française, parce qu'il autorise l'espoir sans garantir le résultat.

Il prépare les plans de feu avec une rigueur nouvelle. Il a appris de mai. Il sait maintenant que la préparation d'artillerie doit durer des jours, pas des heures. Que les fils de fer doivent être coupés par des obus spéciaux, pas par des shrapnels. Que les abris profonds ne cèdent qu'au 220 et au 270. Que les réserves doivent être proches, prêtes, et que les communications doivent être doublées, triplées. Il sait tout ça. La question est de savoir si le système est capable de l'appliquer.


Le régiment d'Henri est retiré de la ligne mi-août pour se préparer à l'offensive. Encore un cantonnement de l'arrière, encore des granges, encore l'attente. Mais cette fois l'attente a une couleur différente. Les hommes savent qu'ils vont attaquer. Ils ne savent pas où ni quand, mais ils voient les signes - les renforts qui arrivent, les exercices d'assaut qu'on leur fait répéter dans des champs transformés en terrain d'entraînement, les tranchées factices qu'ils prennent et reprennent sous le regard d'officiers qui notent, chronomètrent, corrigent.

Henri fait répéter son escouade. Sortir de la tranchée, progresser par bonds, se coucher, se relever, lancer la grenade, avancer, occuper la position. Les gestes de la mort, chorégraphiés, méthodiques. Le berger s'exécute sans un mot. Fayolle est rapide, agile - la guerre l'a musclé, durci, transformé. Le gosse de Puy-l'Évêque a disparu. A sa place, un soldat. Marcel observe, exécute, et le soir il dit à Henri : "On répète notre propre enterrement, caporal." Henri ne relève pas. Il sait que Marcel a besoin de dire ces choses, comme une soupape, et que les dire ne l'empêchera pas de se battre le moment venu.

Le paysan de Saint-Céré - Pélissié, c'est son nom, un homme noueux qui ne parle que patois et qui a appris à utiliser un fusil comme on apprend à utiliser une faux, par le geste et la répétition - Pélissié est devenu, sans que personne ne s'en rende compte, le meilleur tireur de l'escouade. Il ne rate rien. Les officiers l'ont remarqué, il a son brevet de bon tireur, le cor de chasse cousu sur la manche, et maintenant ils veulent en faire un tireur d'élite, un de ces solitaires qui rampent dans le no man's land avec un fusil à lunette et qui tuent un homme par jour, méthodiquement. Pélissié refuse. Il ne dit pas pourquoi - il ne dit jamais pourquoi - mais Henri comprend. Tuer à distance, dans un créneau, c'est un acte de guerre. Tuer en visant un homme dans la tête, en voyant son visage, en choisissant sa cible, c'est autre chose. Pélissié ne veut pas de cette autre chose. Henri appuie son refus auprès du lieutenant. Pélissié reste dans l'escouade.


A Lyon, Paul guérit.

Le bras cicatrise, lentement. Le médecin de l'hôpital du Parc dit que le muscle est endommagé mais que la fonction reviendra, pas entièrement, pas comme avant, mais suffisamment. Paul fait ses exercices - serrer une balle de caoutchouc, lever le bras, tourner le poignet. C'est douloureux et il ne se plaint pas, parce que se plaindre d'un bras qui guérit quand d'autres ont perdu les deux est indécent.

Mais le bras n'est pas le problème. Le problème, c'est le reste. Les nuits. Les cris. Ce regard absent qui prend Paul par surprise, au milieu d'un repas, d'une conversation, d'une promenade, et qui le transporte ailleurs - dans un endroit que Jeanne ne peut pas atteindre et dont il ne parle pas. Paul ne parle pas de la guerre. Pas un mot. Quand Jeanne essaie, doucement, avec précaution, il se ferme comme un coffre et change de sujet. Quand des voisins demandent, il dit "ça va" et s'en va.

Jeanne apprend à vivre avec ce silence. C'est un deuxième apprentissage, après celui de l'absence - l'apprentissage de la présence vide, de l'homme qui est là sans être là, du corps retrouvé et de l'esprit perdu. Elle ne sait pas comment faire. Personne ne sait comment faire. Il n'y a pas de mode d'emploi pour vivre avec un homme que la guerre a cassé, pas de livret, pas de consigne. Chaque femme invente, seule, dans sa cuisine, la manière de ramener un homme d'où il est parti.

Ce qu'elle trouve, par instinct, c'est la routine. Le pot-au-feu, le café, le journal du soir, la promenade au parc quand le temps le permet. Les gestes ordinaires, répétés, comme des berceaux. Paul s'y accroche, lentement, maladroitement. Un matin de la troisième semaine, il descend acheter le pain. C'est la première fois qu'il sort seul. Il revient avec le pain et une expression sur le visage que Jeanne n'avait plus vue - pas un sourire, pas encore, mais l'esquisse d'un homme qui se souvient qu'il sait marcher dans une rue.

Rose passe le dimanche. Elle regarde Paul avec la franchise des veuves qui n'ont plus de comptes à rendre à la politesse. Elle dit à Jeanne, dans la cuisine, pendant que Paul est dans la cour : "Il reviendra. Pas le même, mais il reviendra." Jeanne hoche la tête. Elle voudrait y croire. Elle y croit à moitié, ce qui est beaucoup en août 1915.


Et Paul pose une question qui change la donne.

Un soir, à table, en coupant son pain de la main droite - le couteau dans la main droite, le pain coincé contre la poitrine, un geste de manchot qu'il a appris à l'hôpital -, il dit : "Tu travailles à l'usine."

Ce n'est pas une question. C'est un constat. Il le sait depuis les lettres de Jeanne, mais il ne l'a jamais mentionné, et Jeanne n'a pas osé en parler, attendant qu'il aborde le sujet. Le voilà.

"Oui."

Paul coupe une tranche. Lentement. "Ça te plaît ?"

Jeanne cherche ses mots. Plaît, ce n'est pas le mot. On ne fait pas le contrôle qualité de boulons dix heures par jour parce que ça plaît. Mais il y a autre chose. "Ça me tient."

Paul hoche la tête. Il mâche. Il avale. Puis il dit quelque chose que Jeanne n'attendait pas, quelque chose qui vient de l'homme d'avant, du syndicaliste, du militant : "Ils te paient combien ?"

"Quatre francs."

"Un homme touche combien pour le même poste ?"

"Six."

Paul repose le couteau. Il regarde Jeanne. Et dans ses yeux, pour la première fois depuis son retour, quelque chose s'allume. Pas la chaleur d'avant, pas la douceur. Autre chose. La colère. La bonne colère, celle qui construit, celle qu'il avait en écoutant Jaurès à la Bourse du Travail, un siècle plus tôt, en janvier 1914.

"C'est dégueulasse", dit-il.

Jeanne le regarde. Et elle sourit. Parce que l'homme qui dit "c'est dégueulasse" en parlant d'une injustice, c'est Paul. Pas le fantôme. Paul.


Le 25 août, Henri est promu sergent.

La promotion tombe avec une note sèche, trois lignes au rapport du bataillon. "Le caporal Castayrol Henri, classe 1910, est promu sergent à compter du 25 août 1915, en raison de sa conduite au feu et de ses qualités de commandement." Le commandant du bataillon, celui qui avait lu le Poilu du Causse, a transmis son nom. L'officier de compagnie a appuyé. Voilà.

Henri coud les galons sur sa manche avec du fil emprunté au berger - Lacombe a toujours du fil, de la ficelle, du cuir, ces matériaux de la vie pastorale qu'il transporte partout comme des talismans. Deux galons dorés sur fond bleu horizon. C'est dérisoire et c'est immense. Dérisoire parce que les galons ne changent rien à la boue, au bruit, à la mort. Immense parce qu'Henri a maintenant la responsabilité d'une section entière - trente hommes au lieu de dix. Trente vies qui dépendent en partie de ses décisions, de sa vigilance, de son instinct.

Marcel est le premier à le féliciter, avec son ironie bienveillante : "Sergent Castayrol. L'école de la République mène à tout." Henri sourit. Le berger dit : "Ça change rien, hein." Ce n'est pas une question. Henri dit : "Ça change rien." Et c'est vrai - entre eux, ça ne change rien. La hiérarchie de l'escouade n'est pas celle des galons. C'est celle de la confiance.

Il écrit à Louise - sa fiancée, il peut dire le mot maintenant, même si les fiançailles ne sont qu'un "oui" sur une carte postale. Il lui dit la promotion. Il ne lui dit pas que la promotion signifie plus de responsabilité, plus de présence en première ligne, plus de risque. Il dit : "On m'a donné des galons. Je ne sais pas si je les mérite, mais je ferai de mon mieux." C'est la phrase d'un instituteur, pas d'un guerrier. C'est exactement ce qu'il est.


Fin août. L'armée se tend comme un arc. Tout le monde sent que l'offensive approche. Les permissions sont suspendues. Les entraînements s'intensifient. Les colonnes d'artillerie remontent vers le front, interminables, dans la poussière d'été, les chevaux en sueur, les servants assis sur les caissons.

Henri reçoit l'ordre le 28. Son bataillon attaquera en septembre, dans le secteur de Souchez, au pied de la crête de Vimy. Il ouvre la carte - une carte au 1/20 000, la première qu'on lui confie en tant que sergent - et il voit le terrain. Les tranchées allemandes, une, deux, trois lignes successives, avec des fortins, des boyaux de communication, des nids de mitrailleuses. Et derrière, la crête. La crête d'où l'on voit la plaine, les terrils, les routes. L'objectif.

Il replie la carte et la range dans sa musette. Il ne dit rien à ses hommes. Pas encore. Ils savent, de toute façon. Les hommes savent toujours avant qu'on leur dise. C'est un des mystères de l'armée - l'information circule par des canaux que personne ne contrôle, des regards, des silences, des rumeurs, et quand l'ordre tombe il ne surprend personne.

Le berger, ce soir-là, sort un morceau de lard qu'il gardait depuis Dieu sait quand et le fait griller sur le réchaud de Marcel. L'odeur du lard chaud remplit l'abri. Les hommes mangent. Personne ne parle de septembre.

Dehors, les étoiles. La nuit d'été, immense, indifférente.

Le 31 août, Henri écrit dans son carnet : "Un an de guerre demain. Sergent. Fiancé. Vivant. C'est déjà trois choses de plus que ce que j'espérais."