Juillet 1917
L'été s'installe et la guerre change de visage.
Pas sur le front français - le front français est immobile, convalescent, tenu par un Pétain qui refuse de bouger et qui a raison de refuser. Mais ailleurs. En Flandre, les Britanniques préparent une offensive massive autour d'Ypres - la troisième bataille d'Ypres, celle qu'on appellera Passchendaele, du nom d'un village belge qui n'existe déjà plus. En Russie, Kerenski lance une dernière offensive désespérée contre les Allemands, qui échoue en une semaine et achève de désintégrer l'armée russe. Et sur l'Atlantique, les sous-marins allemands coulent des navires par centaines, essayant d'affamer la Grande-Bretagne avant que les Américains n'arrivent.
Henri ne sait presque rien de tout ça. Henri sait que son secteur est calme, que la soupe est passable, que les permissions tombent, et que Louise est enceinte de sept mois. Son monde s'est rétréci aux dimensions de sa tranchée et de sa correspondance, et c'est un monde suffisant, un monde à taille humaine dans une guerre qui a perdu toute mesure humaine.
Il reçoit une lettre de Louise le 3 juillet qui le fait rire - un vrai rire, le genre de rire qui surprend le berger et fait lever la tête au chat.
"Mon cher Henri. Ton enfant a décidé que ma vessie était un tambour. Il joue du tambour à trois heures du matin, ce qui n'est pas une heure décente pour un musicien. Ta mère dit que tu faisais pareil. Je commence à comprendre d'où vient ton obstination."
Henri montre la lettre à Fayolle, qui rit aussi, et à Pélissié, qui ne rit pas mais dont les yeux se plissent, ce qui est l'équivalent d'un éclat de rire chez un homme qui ne rit jamais. Le berger demande : "Il joue du tambour ?" Henri explique. Le berger hoche la tête et dit : "Les agneaux font pareil. Ils poussent." C'est une comparaison que Louise trouverait discutable, mais dans l'univers de Lacombe c'est un compliment - les agneaux qui poussent sont les agneaux qui vivent.
Le 4 juillet, un bataillon américain défile à Paris.
Le 14 juillet, fête nationale.
C'est la troisième fête nationale de la guerre, et celle-ci a un goût particulier. Les Américains sont là. Pas en nombre - quelques régiments, à peine formés, débarqués en juin. Mais ils sont là, et les Parisiennes jettent des fleurs, et les journaux titrent sur la fraternité des démocraties, et pour un jour, un seul jour, la France croit à nouveau que la victoire est possible.
Au front, le 14 juillet est un jour comme les autres, avec un supplément de pinard. Henri distribue la ration supplémentaire à sa section et porte un toast sobre : "A la République." Les hommes boivent. Le berger boit. Le chat ne boit pas mais renifle le vin avec un dédain qui confirme son statut de seul être sensé du régiment.
L'après-midi, Henri fait quelque chose qu'il n'a pas fait depuis longtemps. Il s'assoit dans un coin de l'abri de deuxième ligne, sort un crayon et du papier, et écrit. Pas une lettre - un texte. Le premier depuis la disparition du Poilu du Causse. Ce n'est pas un article de journal, pas un éditorial. C'est autre chose, quelque chose qui n'a pas de forme précise, qui tient du témoignage et de la réflexion, qui parle de l'école du soir, de Pélissié, de Lucien, des hommes qui apprennent à lire dans les tranchées.
Il écrit pendant deux heures, rature, reprend, rature encore. Ce n'est pas de la littérature - c'est un instituteur qui essaie de dire ce que l'enseignement signifie dans un monde qui détruit tout. Il ne sait pas à qui c'est destiné. Peut-être à Louise. Peut-être à lui-même. Peut-être à l'enfant qui naîtra dans deux mois et qui demandera un jour à son père ce qu'il a fait pendant la guerre.
Il finit le texte le soir, à la bougie, et le plie dans sa poche sans le relire. Il le relira plus tard. Ou pas. L'écriture est un acte, pas un résultat. L'acte suffit.
Le 20 juillet, les nouvelles de Russie arrivent comme un coup de tonnerre.
L'offensive Kerenski a échoué. L'armée russe se désintègre. Des régiments entiers désertent, des soldats rentrent chez eux à pied, des officiers sont lynchés par leurs propres hommes. La révolution dévore l'armée de l'intérieur, et les Allemands avancent à l'est sans résistance. La Russie, l'alliée, le rouleau compresseur, le contrepoids qui obligeait l'Allemagne à se battre sur deux fronts, est en train de mourir.
Verdier lit les rapports et fait le calcul qu'il fait depuis janvier. Si la Russie tombe, l'Allemagne libère cinquante divisions, peut-être plus. Cinquante divisions transférées à l'ouest, c'est un million d'hommes supplémentaires face aux Français et aux Britanniques. Les Américains ne seront pas prêts avant le printemps 1918 au plus tôt. Il y aura donc une fenêtre - entre la chute de la Russie et l'arrivée des Américains - pendant laquelle l'Allemagne aura la supériorité numérique à l'ouest pour la première fois depuis 1914.
Verdier écrit dans son carnet : "La course. Tout se réduit à une course. Les Allemands contre le temps. Nous contre les Allemands. Les Américains contre la distance. Celui qui arrivera le premier gagnera."
Il ne sait pas encore que cette course se jouera au printemps 1918, dans les plaines de Picardie, et qu'elle sera la plus grande bataille de la guerre. Mais il le pressent, avec cet instinct du soldat qui a passé trois ans à lire l'avenir dans les colonnes de chiffres.
Fin juillet, quelque chose arrive à Henri qui ne figure dans aucun rapport, dans aucun communiqué, dans aucune histoire officielle. Quelque chose de petit, de personnel, de définitif.
Le berger reçoit une lettre.
Pas une lettre dictée à la voisine, comme d'habitude. Une lettre écrite par sa fille. Sa fille, onze ans, qui a appris à écrire à l'école du village et qui écrit à son père pour la première fois.
"Cher papa. C'est moi, Madelou. La maîtresse m'a aidé un peu mais c'est moi qui écris. Maman va bien. Les brebis vont bien. Nòu est grand maintenant, il garde le troupeau avec pépé. Il est blanc avec une tache noire sur l'oreille. Il est gentil mais il mange les chaussures. Maman dit que tu reviens bientôt. C'est vrai ? Ton Madelou qui t'aime."
Henri lit la lettre à voix haute, dans l'abri, comme il lit toutes les lettres du berger. Il lit lentement, clairement, avec la voix de l'instituteur. Et en lisant, il voit le visage de Lacombe changer. Pas bouger - changer. Comme si quelque chose sous la peau se déplaçait, quelque chose d'enfoui depuis des mois, depuis la mort de Flòc, depuis le mur, depuis le silence. Quelque chose qui remonte.
Quand Henri finit de lire, le silence dure cinq secondes. Puis le berger dit : "Relis."
Henri relit. Tout. Depuis le début. "Cher papa. C'est moi, Madelou."
Le berger écoute, les yeux fermés. Le chat est sur ses genoux. Les hommes de l'escouade sont là, autour, et personne ne bouge, parce que tout le monde comprend que ce qui se passe est sacré, aussi sacré qu'un mariage ou une naissance - un homme qui entend la voix de sa fille pour la première fois de sa vie, une voix écrite, une voix de lettres tracées sur du papier par une main de onze ans.
Quand Henri finit la deuxième lecture, le berger ouvre les yeux. Il regarde Henri. Et il dit quelque chose qu'Henri n'oubliera jamais, quelque chose qui justifie toutes les écoles du soir, tous les cours dans les granges, toutes les ardoises et toutes les bougies :
"Apprends-moi."
Henri ne montre rien. Pas devant les autres. Mais ses mains tremblent un peu quand il range la lettre de Madelou, et le berger le voit, et ils savent tous les deux ce qui vient de se passer.
Le soir même, après la garde, Henri sort l'ardoise. Celle de Pélissié, usée, craquée, avec les traces de cent leçons écrites et effacées. Il la pose devant le berger. Le berger la regarde comme il regarderait un outil inconnu - avec respect et méfiance.
"A", dit Henri. Et il trace la lettre sur l'ardoise.
Le berger prend la craie. Ses doigts sont épais, caleux, des doigts de berger qui ont tenu des agneaux nouveau-nés et des piquets de clôture et un fusil Lebel pendant trois ans. La craie disparaît dans sa main. Il trace un A. Mal. Énorme. Bancal. Mais un A.
"A", dit le berger.
Pélissié, qui écrit ses lettres dans son coin, lève la tête et regarde. Il ne dit rien. Mais dans ses yeux de paysan, Henri voit quelque chose qui ressemble à de la fierté - la fierté d'un homme qui sait que le chemin est possible, parce qu'il l'a fait lui-même.
Fayolle, couché sur sa couchette, dit : "Bienvenue au club, Lacombe."
Le berger ne répond pas. Il regarde le A sur l'ardoise et il le refait. Et il le refait encore. Et la bougie brûle, et le chat dort, et la guerre attend dehors, et dans un abri de l'Aisne un berger de trente-sept ans apprend la première lettre de l'alphabet, parce que sa fille de onze ans lui a écrit et qu'il veut lui répondre de sa main.
A Lyon, juillet apporte la chaleur et une lettre de Paul qui inquiète Jeanne.
Paul écrit peu. Ses lettres sont courtes, factuelles, un bilan de santé et un mot d'affection, rien de plus. Mais la lettre de mi-juillet est différente. Plus longue. Plus sombre. Paul parle de la fatigue - pas la fatigue physique, celle-là il ne la mentionne jamais, mais l'autre, celle qui n'a pas de nom, celle qui fait que les jours se ressemblent et que l'avenir est un mur blanc sans porte.
"Je sais plus pourquoi je suis là. Avant, je savais. Pour la France, pour toi, pour les copains. Maintenant je suis là parce que je suis là, et c'est la seule raison. Le Stéphanois dit pareil. On fait ce qu'on fait, on le fait bien, et on attend. Mais attendre quoi ?"
Jeanne lit cette lettre trois fois. Elle reconnaît les mots - ce sont les mêmes que ceux des femmes de l'usine quand la fatigue les prend, quand les journées sont trop longues et le sens trop court. L'épuisement du pourquoi. La fatigue de ne plus savoir à quoi sert l'effort.
Elle ne sait pas quoi répondre. Les mots de réconfort sont usés, les promesses sont vides, et Jeanne n'est pas femme à dire des choses qu'elle ne pense pas. Elle écrit ce qu'elle a : les faits. La crèche qui fonctionne. Rose et la petite Jeanne qui vont bien. Henri et Louise qui attendent l'enfant. Les tabourets de l'atelier. Les chiffres de production. Le tampon avec son nom.
Elle lui écrit le monde tel qu'il est, pas tel qu'il devrait être. Et à la fin, elle ajoute : "Tu me demandes attendre quoi. Attendre de rentrer. Attendre de me retrouver. Attendre de voir tout ce qu'on a construit pendant que tu te battais. C'est pas rien, Paul. C'est pas rien du tout."
Elle poste la lettre et marche jusqu'au tramway dans le soir de juillet, et Lyon est chaud et lumineux et plein de femmes en blouses qui rentrent de l'usine, et Jeanne est l'une d'elles, et elle marche avec elles, et elles ne sont pas rien.
Le 31 juillet, Henri est dans l'abri. La bougie. Le carnet. L'écriture de nuit.
"31 juillet 1917. Le berger apprend à lire. Il en est au E. A, B, C, D, E. Cinq lettres en dix jours. C'est lent. C'est immense. Ses mains qui tiennent la craie sont les mêmes mains qui tuent des hommes et qui caressent un chat. Tout tient dans ces mains-là. Toute la guerre. Toute la paix.
Louise entre dans son huitième mois. L'enfant bouge beaucoup, elle dit. Surtout la nuit. Un insomniaque, comme son père. Pierre ou Jeanne. Septembre.
Marcel m'a écrit. Il sort de l'hôpital le mois prochain. Il va à Toulouse. Il a déjà un local pour son journal. Il dit qu'il l'appellera La Voix du Midi. Il dit que le premier numéro portera un sous-titre : 'Fondé dans une tranchée'. Je crois qu'il plaisante. Avec Marcel, je ne suis jamais sûr.
La guerre attend. Elle attend les Américains. Elle attend les chars. Elle attend que les Allemands bougent. Tout le monde attend. Et pendant qu'on attend, le berger apprend le E, et l'enfant donne des coups de pied, et quelque part à Toulouse un typographe cherche un local pour un journal.
C'est ça, la guerre en juillet 1917. L'attente. Et dans l'attente, la vie qui pousse."