Mort et naissance d'un monde

Mai 1916

L'Aisne n'a pas changé. C'est ce qui frappe Henri en reprenant le secteur - l'immobilité absolue de ce front qui est le même qu'en octobre 1914, les mêmes crêtes, les mêmes ravins, les mêmes distances entre les lignes. Dix-huit mois de guerre et pas un mètre de différence. Les tranchées sont mieux construites, plus profondes, mieux étayées. Les abris sont solides. Les réseaux de barbelés sont plus épais. Mais le paysage, lui, est identique - ce no man's land qu'Henri connaît par coeur, qu'il pourrait dessiner les yeux fermés, chaque trou d'obus, chaque piquet, chaque cadavre ancien qui n'est plus qu'un renflement dans la terre.

Les Allemands en face ne sont plus les Saxons d'avant. Ce sont des Wurtembergeois, des gens du sud de l'Allemagne, et le rapport avec l'ennemi est différent - plus tendu, plus imprévisible. L'arrangement tacite du "vivre et laisser vivre" n'existe pas avec ces troupes-là. Les Minenwerfer tombent sans horaire, les tireurs sont actifs, et les patrouilles nocturnes sont fréquentes. Henri adapte. C'est ce qu'il fait - il adapte, il observe, il ajuste. Le premier soir, il identifie les points de tir ennemis, les créneaux les plus exposés, les angles morts. Le deuxième soir, il a réorganisé les postes de garde. Le troisième soir, ses hommes connaissent le secteur comme s'ils y avaient toujours vécu.

Le berger s'est réinstallé. Sa cuisse le fait souffrir quand il marche trop longtemps, mais au créneau, accroupi, immobile, il est le même - cette présence massive et silencieuse qui rassure les hommes autour de lui sans qu'il ait besoin de parler. Le chat Verdun a repris ses habitudes, ses patrouilles nocturnes, ses siestes souveraines. L'escouade est intacte. C'est un mot qui ne devrait pas exister à la vingt-deuxième mois de guerre, et pourtant - le noyau dur est là. Le berger, Fayolle, Marcel, Pélissié, le chat. Les anciens. Ceux qui durent.


Verdun dévore.

En mai, les Allemands relancent l'offensive sur la rive droite de la Meuse. Le fort de Vaux est attaqué avec une fureur nouvelle. Le commandant Raynal et sa garnison résistent sept jours dans les galeries souterraines du fort, sans eau, sans vivres, avec les Allemands au-dessus d'eux qui injectent du gaz dans les couloirs et qui creusent des trous dans le béton pour jeter des grenades. Raynal envoie son dernier pigeon voyageur le 4 juin avec un message qui deviendra célèbre - le pigeon arrivera, mourant, intoxiqué par les gaz, et sera décoré de la Légion d'honneur. Le fort tombe le 7 juin. Raynal est capturé. Les Allemands, stupéfaits par sa résistance, le reçoivent avec les honneurs militaires.

Mais Henri n'est pas à Verdun. Il est sur l'Aisne, et sur l'Aisne, la guerre est celle de tous les jours - la guerre du détail, du quotidien, de la mort au compte-gouttes. Un homme tué par un tireur le 3 mai. Un blessé par un éclat le 7. Une section voisine qui perd quatre hommes d'un coup le 12, quand un Minenwerfer tombe dans un abri. Le ruissellement. Toujours le ruissellement.

Marcel sort le dixième numéro du Poilu du Causse. Dix numéros. Un an de journal. Marcel en est fier, à sa manière discrète, et Henri est fier de lui, à sa manière de sergent qui ne dit pas ces choses-là. Le dixième numéro contient un éditorial d'Henri sur l'enseignement - pas l'enseignement scolaire, l'enseignement de la guerre. Ce que la guerre enseigne aux hommes. "Elle nous apprend que nous pouvons supporter l'insupportable. C'est une leçon dont nous nous serions passés." Le commandant du bataillon lit l'éditorial et ne dit rien, ce qui est sa manière d'approuver.

Le numéro contient aussi la première contribution de Pélissié. Trois lignes, écrites de sa main, sous le titre "La saison" : "Les brebis mettent bas en mai. Ma femme s'en occupe. Les agneaux sont blancs sur le causse." Henri a corrigé une faute - "agnaux" sans le "e" - et Pélissié a recopié le texte entier plutôt que d'accepter la rature. Un homme qui écrit trois lignes dans un journal de tranchée, c'est un homme qui existe autrement que comme un numéro sur un registre. Henri le sait. C'est pour ça qu'il a créé le journal.


Mi-mai. Un événement qui ne concerne pas le front mais qui le changera.

L'accord Sykes-Picot est signé le 16 mai, en secret, entre la France et la Grande-Bretagne. C'est un partage du Moyen-Orient ottoman, tracé au crayon sur une carte, entre deux diplomates qui dessinent des frontières sur des pays qu'ils ne connaissent pas. La France aura la Syrie et le Liban. La Grande-Bretagne aura la Mésopotamie et la Palestine. Les peuples qui vivent là n'ont pas été consultés. Ils ne le seront pas.

Henri ne sait rien de Sykes-Picot. Aucun soldat ne sait rien de Sykes-Picot. C'est un secret, classé, enfermé dans les coffres du Quai d'Orsay. Mais le secret façonne un siècle, et les lignes tracées au crayon en mai 1916 engendreront des guerres qui dureront plus longtemps que celle-ci. L'histoire a ses ironies, et celle-ci est une des plus cruelles - pendant que des hommes meurent dans la boue pour des mètres de terrain en France, d'autres hommes dessinent au crayon des pays entiers dans des bureaux feutrés.


A Lyon, mai apporte une nouvelle qui bouleverse Jeanne.

Rose est enceinte.

C'est Rose elle-même qui le dit, un dimanche, dans la cuisine de Vaise, entre deux gorgées de café, avec la même franchise brutale qu'elle met dans tout. "Je suis enceinte. De trois mois." Jeanne repose sa tasse. Rose est veuve. Rose n'a pas de mari. L'arithmétique est simple, et Jeanne ne la fait pas à voix haute.

Rose la regarde et dit : "C'est le contremaître de l'atelier B. Celui de nuit. Pas Garnier - l'autre. Bertrand."

Jeanne ne dit rien. Elle attend.

"C'est pas ce que tu crois. Enfin si, c'est ce que tu crois, mais c'est pas forcé. Il m'a pas forcée. C'est arrivé, c'est tout. En janvier. J'étais seule, il était là, on a bu un coup après le service de nuit, et voilà." Rose hausse les épaules, mais le haussement est trop appuyé pour être sincère. "C'est un con, Bertrand. Mais c'est pas un mauvais homme. Il le sait pas encore."

Jeanne absorbe l'information. Elle ne juge pas. Pas parce qu'elle est tolérante par nature - elle est fille de son époque, et son époque juge. Mais quelque chose a changé en elle. L'usine, la guerre, les nuits seules, les femmes ensemble - tout ça a élargi le cadre. Une veuve qui couche avec un homme, en 1916, après deux ans de guerre, après avoir perdu un mari, après avoir élevé deux enfants seule, après avoir travaillé dix heures par jour debout puis assise sur un tabouret sans dossier, cette femme-là a le droit de chercher de la chaleur où elle la trouve.

"Tu vas le garder ?" demande Jeanne.

"Je vais le garder", dit Rose.

"Et Bertrand ?"

"Bertrand fera ce qu'il voudra. L'enfant sera le mien."

C'est dit. Jeanne prend la main de Rose sur la table, comme Louise avait pris la main d'Henri au café de Figeac, et elle la serre. Rose ne pleure pas. Rose ne pleure jamais. Mais ses doigts serrent en retour, fort, et ça suffit.


Henri ne sait rien de Rose, ni de Bertrand, ni de l'enfant à venir. Il sait que Jeanne travaille, que Jeanne se bat, que Jeanne est devenue quelqu'un d'autre - ou plutôt quelqu'un qui était déjà là et que la paix empêchait de sortir. Les lettres de Jeanne ont changé depuis un an. Plus assurées, plus longues, plus précises. L'ancienne Jeanne écrivait qu'il faisait beau et que le lilas était joli. La nouvelle Jeanne écrit les chiffres de production de l'usine, les revendications du syndicat, les prix du marché. Henri la reconnaît à peine et l'admire entièrement.

Il écrit à Jeanne, le 20 mai : "Tu sais que notre mère doit été fière de toi. Elle ne l'aura pas dit - les mères ne disent pas ces choses-là. Mais elle l'aura pensé si fort que tout le monde l'a entendu."

Jeanne reçoit la lettre le 27 et la range dans la boîte à biscuits qui déborde. Elle ne pleure pas. Elle a passé ce stade. Elle relit la phrase sur leur mère et sourit, parce qu'Henri a raison - leur mère ne dit jamais rien mais pensa si fort que les murs tremblent.


Fin mai, les nouvelles de Verdun se font plus sombres. Le fort de Vaux est tombé. Les Allemands sont à quatre kilomètres de la ville. Les communiqués parlent de "résistance héroïque", ce qui signifie que la résistance est désespérée. Pétain, depuis son poste élevé de commandant de groupe d'armées, continue de peser sur la bataille, mais c'est Nivelle qui commande directement, et Nivelle promet la contre-offensive. Bientôt. Toujours bientôt.

Les hommes d'Henri lisent les communiqués et se taisent. Ils savent ce que Verdun signifie. Ils y ont été, huit jours, en février, et ces huit jours sont gravés en eux comme une brûlure. Fayolle ne parle jamais de Verdun. Marcel en parle parfois, avec cette distance analytique qui est sa protection. Le berger n'en parle pas, mais la nuit il crie dans son sommeil, des mots sans suite, des ordres peut-être, et le chat Verdun se couche sur sa poitrine et reste là jusqu'à ce que les cris s'arrêtent.

Le petit Lucien, lui, dessine. C'est nouveau. Personne ne savait qu'il dessinait. Un soir, Henri le surprend dans un coin de l'abri, penché sur un bout de carton, un crayon à la main. Il dessine le chat. Pas un dessin d'enfant - un dessin précis, observé, avec le poil, la posture, l'oeil à demi fermé. Henri regarde et pense à Lucienne Marty, pour la deuxième fois en un mois. Le monde fabrique des artistes partout, dans les fermes du causse, dans les tranchées de l'Aisne, et le monde les écrase presque aussi vite qu'il les fabrique.

"C'est bien", dit Henri. Lucien rougit et cache le dessin. Henri ne le lui demande pas. Mais il note dans son carnet : "Lucien dessine. Le chat. Bien. A surveiller."

A surveiller. La phrase d'un instituteur qui ne peut pas s'empêcher d'être un instituteur, même dans un trou.


Le 31 mai, la nuit est douce sur l'Aisne. Mai qui finit, juin qui vient. L'été approche, et avec l'été la grande offensive de la Somme, dont tout le monde parle sans que personne ne sache rien de précis. Henri est au créneau. Le no man's land est calme, baigné de lune, presque beau si l'on oublie ce qu'il contient.

Le berger est à côté de lui, la jambe étendue sur la banquette de tir. Le chat est sur le parapet, les yeux phosphorescents. Quelque part dans la nuit, un rossignol chante. Un rossignol, en mai, sur l'Aisne. L'alouette au matin, le rossignol au soir - Shakespeare, la pièce dont Henri ne retrouvait pas le titre. Roméo et Juliette. C'est ça. L'alouette et le rossignol, le matin et le soir, la guerre et la paix, les amants qui se quittent à l'aube.

Henri pense à Louise. A la robe bleue. A la main sur la sienne au café de Figeac. Au mot "oui" sur la carte postale du pont de Capdenac. A l'avenir, ce pays lointain dont il ne connaît pas la carte mais dont il sait qu'il existe, parce que Louise lui écrit des lettres qui en sont la preuve.

Le rossignol chante. Le berger écoute.

"Bel oiseau", dit Lacombe.

C'est la phrase la plus longue qu'il ait prononcée depuis son retour de l'hôpital.

Henri hoche la tête. "Bel oiseau."

Ils écoutent ensemble, dans la nuit, le sergent et le berger, et le rossignol chante pour personne et pour tout le monde, et mai s'en va.