Mort et naissance d'un monde

Octobre 1914

La pluie.

Elle commence dans les premiers jours d'octobre et ne s'arrête plus. Pas une pluie franche, pas un orage qui crève et qui passe - une pluie fine, continue, obstinée, qui s'infiltre partout. Dans les tranchées de l'Aisne, l'eau monte. D'abord les chevilles, puis les mollets. Les hommes pataugent dans une soupe grise où flottent des choses qu'il vaut mieux ne pas identifier. Les parois s'effondrent, les abris fuient, les sacs de sable se délitent. On reconstruit la nuit ce que l'eau a détruit le jour, et l'eau détruit la nuit ce qu'on a reconstruit le jour.

Henri découvre les pieds. Pas les siens en particulier - les pieds en général, comme problème, comme obsession, comme ennemi. Les brodequins ne sèchent plus. Les chaussettes pourrissent sur la peau. Les pieds gonflent, blanchissent, se couvrent de cloques puis de plaies. Le médecin du bataillon - un jeune toubib de Toulouse qui a vingt-six ans et l'air d'en avoir quarante depuis la Marne - appelle ça le "pied de tranchée" et dit qu'il faut changer de chaussettes, graisser les pieds, les sécher. Avec quoi ? Les chaussettes de rechange sont trempées dans le sac, la graisse n'existe pas, et sécher quoi que ce soit dans cet univers de boue relève du prodige.

Henri organise son escouade. C'est ce qu'il sait faire - organiser, expliquer, convaincre. Il instaure un roulement : chaque homme retire ses brodequins deux heures par jour, dans l'abri, pendant que les autres veillent. Il fait circuler le seul morceau de suif que le berger de Rocamadour a récupéré Dieu sait où. Il inspecte les pieds de ses hommes comme il inspectait les cahiers de ses élèves, avec la même attention minutieuse, et quand le petit Fayolle - un gosse de dix-neuf ans, fils de vigneron de Puy-l'Évêque, arrivé en renfort le 25 septembre - néglige les siens, Henri le lui dit avec la voix du maître d'école. Fayolle obéit. On obéit à Henri non pas parce qu'il est caporal, mais parce qu'il a cette autorité tranquille des gens qui savent de quoi ils parlent.


Le front ne bouge pas. C'est la grande découverte d'octobre - le front ne bouge pas. On tire, on est tiré, des hommes meurent chaque jour, par les obus, par les balles des tireurs embusqués, par les maladies, et rien ne change. Le paysage entre les tranchées - ce qu'on commence à appeler le no man's land, en empruntant l'expression aux Anglais qui tiennent le secteur plus au nord - est un désert de trous d'obus, de barbelés enchevêtrés et de corps que personne ne ramasse.

Henri n'a jamais vu un corps se décomposer. Maintenant il les regarde tous les jours, par-dessus le parapet, quand il monte au créneau. Des uniformes bleus, des uniformes gris, mêlés dans la même pourriture. L'odeur est la chose dont personne ne parle et que personne n'oublie. Douceâtre, entêtante, elle imprègne tout - les vêtements, la nourriture, le sommeil. Henri s'y habitue, ce qui est pire que de ne pas s'y habituer, parce que s'habituer à ça, c'est accepter que le monde a changé de nature.

Il écrit à Louise, le 8 octobre. Il a trouvé un rythme - une lettre par semaine, le mercredi soir, dans l'abri, à la bougie. Il ne parle toujours pas de ce qu'il voit. Il parle de ce qu'il lit - un camarade lui a prêté un Balzac abîmé, Le Médecin de campagne, et il le commente comme il l'aurait fait dans une lettre ordinaire, en temps de paix. Il parle du temps qu'il fait, de la nourriture qui est mauvaise, du courrier qu'il attend. Et puis, au détour d'une phrase, il glisse : "Je serai heureux de vous revoir, quand tout cela sera fini, si vous le voulez bien." C'est la première fois qu'il écrit quelque chose qui ressemble à un aveu, et il le fait avec la prudence d'un homme qui démonte une bombe.

Louise répond le 15. Elle dit qu'elle le veut bien. Elle dit aussi qu'elle a repris sa classe à Capdenac-Gare et que l'école est pleine d'enfants dont les pères sont partis. Elle dit qu'elle fait la leçon et qu'elle tient bon et que le soir elle lit les communiqués et qu'elle cherche le nom de son secteur sur une carte Vidal-Lablache accrochée au mur de sa classe. Elle ne dit pas qu'elle a peur. Elle n'en a pas besoin.


En Flandre, la guerre se déchaîne.

C'est la dernière tentative des deux camps pour percer avant que le front ne se fige définitivement. Les Allemands veulent Calais, les ports de la Manche, la coupure entre la France et l'Angleterre. Ils lancent l'offensive le 20 octobre, entre Nieuport et Ypres, avec des forces massives - et parmi elles, des régiments entiers composés de jeunes volontaires de dix-huit, dix-neuf, vingt ans, étudiants pour la plupart, à peine formés, bourrés de patriotisme et jetés dans l'attaque comme on jette du bois dans un feu.

C'est ce que les Allemands appelleront le Kindermord bei Ypern - le massacre des innocents à Ypres. Des milliers de jeunes hommes fauchés par les mitrailleuses anglaises et françaises en avançant bras dessus bras dessous, en chantant, dit la légende. La légende embellit, comme toujours. Ils ne chantaient probablement pas. Mais ils mouraient bien, ça oui.

Face à eux, les Britanniques tiennent Ypres. Les Français tiennent le sud du saillant. Les Belges, ce qui en reste, ont ouvert les écluses de Nieuport le 25 octobre et inondé la plaine entre l'Yser et la mer. L'eau contre l'armée. Le pays noyé pour ne pas être pris. C'est un geste de désespoir magnifique, et ça marche - les Allemands ne passeront pas par la côte.

Verdier suit la bataille d'Ypres depuis son poste sur l'Aisne, par les communiqués et les rapports qui filtrent. Il connaît le terrain - il est passé par Bruges en congés, avant la guerre, dans une autre vie. Il imagine les houblonnières et les champs de lin transformés en marécages, les fermes flamandes en ruines, les clochers abattus. Et il pense aux étudiants allemands de dix-huit ans qui meurent de l'autre côté, et cette pensée-là est plus dure que les autres, parce qu'elle oblige à reconnaître que l'ennemi aussi est fait de chair.


A Lyon, Jeanne a pris une décision.

C'est venu progressivement, pendant les longues journées d'octobre, entre le fer à repasser et les comptes du soir. L'argent ne suffit plus. Le repassage et les ménages ne couvrent pas le loyer, et Paul ne touche plus que sa solde de deuxième classe, un sou vingt-cinq par jour, une misère qu'on lui verse avec un retard bureaucratique abyssal. Autour d'elle, les femmes vont à l'usine. Les ateliers d'armement de Lyon embauchent - les usines Berliet à Vénissieux fabriquent des camions militaires, les poudreries tournent jour et nuit, les ateliers de confection cousent des uniformes par milliers. On prend les femmes. On les paie moins que les hommes, naturellement - la moitié, parfois le tiers -, mais on les prend.

Jeanne se présente le 12 octobre à l'usine Berliet. Elle ne sait rien faire d'industriel - elle sait coudre, repasser, tenir des comptes sur un bout de papier. On la met au contrôle des pièces. Assise sur un tabouret, dix heures par jour, elle vérifie des boulons à l'oeil et au pied à coulisse. C'est répétitif, c'est abrutissant, le bruit de l'atelier rend sourd, la poussière de métal irrite la gorge. Mais c'est trois francs cinquante par jour. Plus que le repassage. Plus que les ménages. Plus que ce qu'une femme de cheminot pouvait gagner avant la guerre dans un monde qui ne voulait pas d'elle.

Le premier soir, elle rentre à Vaise avec les mains noires de graisse et les oreilles qui bourdonnent. Elle fait chauffer la soupe, elle mange seule dans la cuisine vide, et elle s'assoit un moment avant de se coucher. Elle est épuisée. Mais il y a quelque chose d'autre, sous l'épuisement, qu'elle n'identifie pas tout de suite. De la fierté, peut-être. Ou quelque chose de plus sauvage. L'intuition qu'elle est en train de devenir quelqu'un qu'elle n'était pas, que la guerre lui prend son mari mais lui rend autre chose - un salaire, une place, une existence qui n'est plus définie par l'homme qui n'est pas là.

Elle n'en parle pas à Paul dans sa lettre. Elle écrit qu'elle va bien, que l'automne est doux à Lyon, qu'elle a mis de côté des noix pour quand il rentrera. Elle ne dit pas : je travaille à l'usine. Elle ne sait pas comment il le prendrait. Un homme de 1914, un ouvrier, un syndicaliste même, n'est pas nécessairement prêt à entendre que sa femme fait tourner une chaîne de production.


Henri reçoit un colis. De sa mère, à Cahors. Du saucisson, des noix, une paire de chaussettes en laine, et un mot : "Mon fils, couvre-toi bien. Ta mère qui prie pour toi." Henri n'a pas la foi - c'est un instituteur laïque, un républicain, un homme des Lumières. Mais il ne jette pas le mot. Il le plie dans sa poche de poitrine, contre le carnet où il note des choses qu'il ne mettra jamais dans ses lettres.

Ce qu'il note, le 22 octobre : "Le lieutenant Marsal tué ce matin par un tireur. Balle dans la tête, mort immédiat. Il avait vingt-six ans et lisait du Stendhal dans l'abri. Son Stendhal est taché de sang. Je l'ai ramassé et je ne sais pas quoi en faire."

Ce qu'il note, le 27 octobre : "Pris un secteur de tranchée allemande abandonnée. Trouvé des lettres, des photos de famille, un harmonica. Un soldat a joué de l'harmonica le soir. Personne n'a ri."

Ce qu'il note, le 30 octobre : "Le petit Fayolle a tué un homme aujourd'hui. Un Allemand qui dépassait du parapet. Fayolle l'a vu, il a visé, il a tiré. L'homme est tombé. Fayolle est venu me trouver après, blanc comme un linge, et il m'a dit : 'Caporal, j'ai tué quelqu'un.' Je n'ai pas su quoi répondre. Qu'est-ce qu'on répond à ça ? Bravo ? Pardon ? C'est la guerre ? J'ai mis ma main sur son épaule et on est restés là un moment."


Le 31 octobre, la bataille d'Ypres fait toujours rage. Le front tient. Les Allemands ne passeront pas. Mais le prix est effroyable - les Britanniques ont perdu la quasi-totalité de leur corps expéditionnaire professionnel, cette petite armée de métier qui était la meilleure d'Europe par homme. Les survivants sont des vétérans irremplaçables. Les remplaçants seront des volontaires, puis des conscrits, et il faudra des mois pour les former.

La guerre a deux mois et demi. La France a perdu plus de trois cent mille hommes - tués, blessés, prisonniers, disparus. Trois cent mille, en deux mois et demi. Le chiffre est si énorme qu'il en devient abstrait. On ne peut pas penser trois cent mille hommes. On peut penser le menuisier de Cahors, le lieutenant Marsal, l'Allemand de Fayolle. On peut penser un homme à la fois. C'est tout ce que le cerveau supporte.

Verdier le sait. C'est pour ça qu'il continue à travailler. Parce que s'il s'arrête de travailler, il devra penser, et s'il pense, il devra compter, et s'il compte, il deviendra fou.


Le soir du 31, dans la tranchée de l'Aisne, quelqu'un chante. C'est le berger de Rocamadour, qui a une voix étonnante, claire et juste, inattendue dans ce corps massif. Il chante une chanson du Quercy, en occitan, quelque chose sur les noyers et le vent d'automne, et les hommes écoutent en silence dans l'obscurité, serrés les uns contre les autres dans la boue, et pendant trois minutes la guerre n'existe pas.

Henri ferme les yeux. Il voit le causse. Il voit l'école. Il voit le visage de Louise à Figeac, dans le soleil de juin, quand elle souriait en rendant Bubu de Montparnasse.

Puis un obus tombe, à cent mètres, et la terre tremble, et le berger se tait, et la guerre revient.