Mort et naissance d'un monde

Janvier 1915

L'année commence dans le gel et le silence. Pas le silence de la paix - le silence de la guerre quand elle reprend son souffle, ce bourdonnement bas fait de bruits qu'on n'entend plus à force de les entendre : le grondement lointain de l'artillerie sur un secteur voisin, le claquement sec d'un tireur, le raclement des pelles dans la terre gelée. Henri vit dans ce bruit comme un marin vit dans le bruit de la mer. Il ne l'entend plus. C'est quand il s'arrête qu'il a peur.

Le petit Fayolle va mieux. La toux s'est calmée avec le froid sec de janvier, ce qui est paradoxal mais vrai - le gel a tué la boue, tué l'humidité, et les poumons qui souffraient de la flotte respirent mieux dans l'air coupant. Fayolle a vingt ans depuis le 3 janvier. Vingt ans dans une tranchée de l'Aisne, sans un verre de vin, sans une fille, sans rien. Henri lui a donné sa tablette de chocolat, celle du colis de marraine, et Fayolle l'a mangée en quatre bouchées avec les yeux d'un gosse. C'est un gosse. Ils sont presque tous des gosses, sauf le berger de Rocamadour qui a trente-cinq ans et qui en paraît cinquante.

Le berger s'appelle Antoine Lacombe. Henri a mis du temps à apprendre son nom, parce que tout le monde l'appelle "le berger" et que ça lui va comme un gant. Lacombe ne parle presque jamais de sa vie d'avant. Il a un troupeau - deux cents brebis sur le causse de Gramat, gardées par sa femme et son beau-père pendant qu'il est ici. Il a une fille dont il ne dit pas le prénom. Il a un chien, un patou, dont il dit le prénom - Flòc - et dont il parle avec plus de tendresse que de quoi que ce soit d'autre au monde. Quand Lacombe veut dire que les choses vont mal, il dit : "Flòc serait pas content." Quand les choses vont bien - ce qui est rare -, il dit : "Flòc aurait aimé ça." Le chien est sa boussole morale, son point fixe, et Henri se demande parfois si Lacombe ne survit pas pour le chien autant que pour la femme et les enfants.


Joffre prépare le printemps.

Depuis Chantilly, dans ce château qui sent la cire et le cuir des fauteuils, loin de la boue, loin du bruit, le commandant en chef planifie. Il veut attaquer. Il a toujours voulu attaquer. Le front est stable, les effectifs se reconstituent - les classes 1914 et 1915 arrivent, des jeunes de vingt ans qui n'ont pas fait la Marne, qui ne savent rien, qu'on forme en quelques semaines et qu'on envoie au front avec un Lebel et une prière. Joffre les veut pour le printemps, pour une grande offensive en Artois et en Champagne, une double attaque qui percera les lignes allemandes et relancera la guerre de mouvement.

C'est le rêve de Joffre. C'est le cauchemar de Verdier.

Verdier est convoqué à Chantilly le 12 janvier, pour une réunion d'état-major sur les moyens d'artillerie. Il entre dans le château avec ses bottes crottées, ses galons de commandant tout neufs, et une chemise cartonnée contenant ses calculs. Autour de la table, des colonels et des généraux en uniforme impeccable, rasés de frais, qui sentent l'eau de Cologne et pas la tranchée. Verdier expose. Pour percer une ligne de tranchées défendues sur un front d'un kilomètre, il faut - chiffres à l'appui - quatre cents pièces d'artillerie lourde et cent mille obus de gros calibre. L'armée française possède, en janvier 1915, trois cents pièces lourdes sur l'ensemble du front. Les usines produisent dix mille obus lourds par mois. Le calcul est simple. Il est impossible.

Un général lui répond que le 75 compensera. Que la cadence de tir du 75 - vingt coups minute - vaut dix obusiers lourds. Verdier serre les dents et ne répond pas ce qu'il pense, qui est que le 75 tire à plat sur ce qu'on voit et que les positions allemandes sont derrière des crêtes, dans des trous, sous du béton, là où le 75 ne peut rien. Il dit : "Mon général, le 75 est une arme magnifique pour un combat différent." Il y a un silence autour de la table. Verdier n'est pas réinvité.


A Lyon, janvier est le mois où Jeanne comprend que la guerre sera longue.

Ce n'est pas un raisonnement - c'est un constat physique. L'usine Berliet augmente la production. On ne double pas les équipes de nuit, on ne construit pas une extension d'atelier, on ne recrute pas deux cents femmes supplémentaires pour une guerre qui finira au printemps. Jeanne voit les murs monter, les machines arriver sur des camions, les contremaîtres tracer des lignes à la craie sur le sol du nouvel atelier. Et elle comprend. Ce n'est pas provisoire. Ce n'est pas en attendant. C'est la nouvelle vie, et elle durera ce qu'elle durera.

Elle s'y installe. Pas par résignation - par pragmatisme. Ce pragmatisme des femmes de 1915 qui n'a pas de nom, pas de théorie, pas de manifeste, et qui tient le pays debout plus sûrement que tous les discours de Viviani. Jeanne paie son loyer. Jeanne met de l'argent de côté - pas beaucoup, un franc par semaine, dans une enveloppe cachée dans la boîte à biscuits, entre les lettres. Jeanne mange à sa faim. Ce n'est pas la prospérité, c'est la survie digne, et pour une femme de cheminot en 1915, c'est déjà considérable.

Le dimanche, elle écrit. A Paul, toujours - des lettres régulières, brèves, rassurantes. A Henri, une fois par mois - des lettres plus longues, où elle parle de l'usine, du quartier, de Marie la voisine qui est enceinte et dont le mari est au front et qui ne sait pas comment elle fera. Les lettres de Jeanne à Henri sont les seules où elle dit la vérité entière. Avec Paul, elle ménage. Avec Henri, elle peut dire : "C'est dur, mais je tiens. L'usine me mange la vie mais elle me la donne aussi. Je ne sais pas comment dire ça autrement."

Henri comprend. Henri est le seul homme de sa vie qui comprenne, et il est à quatre cents kilomètres dans un trou.


Mi-janvier. Sur le front, la guerre quotidienne invente ses rituels.

Il y a les gardes - deux heures au créneau, l'oeil collé au périscope, les mains gelées sur le fusil. Il y a les corvées - la soupe à aller chercher, les sacs de sable à remplir, le boyau à réparer, les barbelés à poser la nuit dans le no man's land, accroupi dans le noir, le coeur qui cogne, pendant que les fusées éclairantes montent et retombent et que chaque seconde de lumière est une seconde de mort possible. Il y a les tours de repos - huit jours en première ligne, quatre en deuxième ligne, quatre au repos, et le cycle recommence, perpétuel, sans horizon.

Et il y a le courrier. Le courrier est la religion des tranchées. Le vaguemestre est son prêtre. Quand il arrive dans le boyau avec son sac, les hommes se taisent et attendent, et chaque nom prononcé est une grâce, et chaque silence après un nom qu'on n'a pas appelé est un petit deuil. Henri reçoit du courrier régulièrement - Louise, Jeanne, sa mère, parfois Émile le frère de Louise qui donne des nouvelles du Lot. Il est riche, en courrier. D'autres n'ont personne. Le berger de Rocamadour ne reçoit jamais rien, parce que sa femme ne sait pas écrire et que son beau-père non plus, et Henri a proposé un jour d'écrire pour lui, de prendre sous sa dictée, mais Lacombe a refusé d'un mouvement de tête. Ce qu'il dirait à sa femme ne regarde pas l'instituteur. Henri a compris et n'a pas insisté.

Louise écrit des lettres qui sont des pays. Henri les déplie dans l'abri, le soir, et il entre dedans comme on entre dans une maison. Elle raconte l'école - les enfants, les leçons, les mères qui viennent la voir pour lui demander si elle a des nouvelles du front, parce que l'institutrice sait des choses, forcément, elle qui lit les journaux et qui a un homme là-bas. Louise ne dit pas qu'Henri est "son homme". Mais les mères le savent, parce que les lettres arrivent au bureau de poste de Capdenac-Gare et que la postière connaît l'écriture, et dans un bourg de mille habitants en 1915, une lettre du front adressée à une jeune institutrice, c'est un roman que tout le monde lit par-dessus l'épaule.

Elle lui écrit, le 18 janvier : "Les enfants m'ont demandé si la guerre finirait bientôt. Je n'ai pas su quoi répondre. Je leur ai dit que les soldats se battaient pour eux, ce qui est vrai, et que la France gagnerait, ce que j'espère, et que leurs pères reviendraient, ce que je ne sais pas. Je mens à mes élèves, Henri. C'est la première fois de ma vie que je mens dans une salle de classe. Ça me rend malade."

Henri lit cette lettre deux fois, la plie dans sa poche, et ne répond que trois jours plus tard, parce qu'il cherche les mots. Ce qu'il finit par écrire : "Tu ne mens pas. Tu choisis ce qu'ils peuvent porter. C'est ce que nous faisons, nous, les instituteurs. La vérité entière n'est pas pour les enfants. Elle n'est pas pour les adultes non plus, d'ailleurs. Elle n'est pour personne. Mais il faut bien que quelqu'un la regarde en face, et c'est nous qui le faisons, toi là-bas, moi ici, chacun à sa manière."


Le 20 janvier, il neige. Une vraie neige, épaisse, lourde, qui recouvre tout en quelques heures - les tranchées, les barbelés, les trous d'obus, les corps. Le no man's land devient blanc et presque beau, comme un champ ordinaire en hiver, et pendant une heure Henri oublie ce qu'il y a dessous.

Les hommes ramassent la neige pour la faire fondre et avoir de l'eau propre, ce qui est un luxe. Le berger de Rocamadour fabrique une boule de neige, la regarde, la repose, et dit : "A Rocamadour, les brebis sont dedans en ce moment. Elles sentent le suint. Flòc dort avec elles." Personne ne rit. Ce n'est pas drôle. C'est la chose la plus triste qu'Henri ait entendue ce mois-ci, et il en a entendu.


La France de janvier 1915 apprend à vivre en guerre. C'est un apprentissage que personne n'a voulu, que personne n'enseigne, et que tout le monde fait en même temps. Les prix montent - le pain, le charbon, le sucre. Les tickets de rationnement ne sont pas encore là, mais ils viendront. Les magasins se vident de certains produits, se remplissent d'autres. Les femmes en noir sont partout - sur les marchés, dans les églises, dans les rues. Le noir est la couleur de 1915. Pas le noir élégant des Parisiennes d'avant - le noir épais, lourd, définitif du deuil.

Les journaux mentent et tout le monde le sait et tout le monde les lit quand même, parce qu'il n'y a rien d'autre. La censure coupe, barre, interdit. Les correspondants de guerre écrivent des fables héroïques depuis des châteaux de l'arrière, et les soldats en permission les lisent et les déchirent et les piétinent, et une fracture s'ouvre entre le front et l'arrière qui ne se refermera plus. Les hommes qui reviennent en permission ne parlent pas. Ils regardent les gens dans la rue, les cafés ouverts, les affiches de théâtre, et ils ne reconnaissent plus ce monde-là. Et ce monde-là ne les reconnaît plus.

Clemenceau continue de cogner. Dans L'Homme enchaîné, il dénonce la censure, l'incompétence, la mollesse. Il réclame des munitions, de l'artillerie lourde, un commandement digne de ce nom. Il a raison, comme toujours. Et comme toujours, avoir raison ne sert à rien quand on n'a pas le pouvoir. Mais Clemenceau sait attendre. C'est la seule patience qu'il ait.


Le 31 janvier, Henri est assis dans l'abri. La bougie est presque finie. Le berger dort. Fayolle dort. Les deux autres hommes de l'escouade - un plâtrier de Souillac et un fils de cafetier de Martel, arrivés en renfort en décembre - dorment aussi. Henri est seul éveillé. Il ouvre son carnet et écrit :

"Six mois. Je suis ici depuis six mois. Il me semble que j'ai toujours été ici. L'école, le causse, les narcisses - c'est un rêve que j'ai fait, ou une histoire qu'on m'a racontée. Ce qui est réel, c'est la terre, le froid, le bruit. Et les lettres de L. qui me prouvent que l'autre monde existe encore."

Il ferme le carnet. Il souffle la bougie. Il s'allonge contre le berger, qui grogne dans son sommeil mais ne se réveille pas.

Dehors, la neige tombe encore, et la guerre attend le printemps.