Février 1918
La lettre de Madelou arrive le 3.
Pas une lettre dictée à la voisine, pas une lettre aidée par la maîtresse. Une lettre de Madelou à son père, en réponse à la lettre de son père. Et dans cette lettre, une phrase qui fait quelque chose au berger qu'Henri n'a vu aucun obus, aucun assaut, aucune bataille faire en trois ans et demi.
"Cher papa. J'ai lu ta lettre. C'est toi qui as écrit. Maman a pleuré."
Le berger écoute Henri lire ces mots - il ne sait pas encore lire assez vite pour les déchiffrer seul, mais il les entend, et entendre c'est suffisant. "Maman a pleuré." Trois mots. La femme de Lacombe, celle qui tient la ferme et le troupeau et les enfants depuis trois ans et demi, celle qui ne se plaint jamais, celle qui dicte ses lettres à la voisine parce que le berger ne savait pas lire et qui n'a jamais dit que le berger ne savait pas lire, cette femme-là a pleuré en voyant l'écriture de son mari pour la première fois.
Lacombe ne dit rien. Il prend la lettre des mains d'Henri, la plie, la met dans sa poche de poitrine - la même poche où Henri garde la photo de Jeanne et l'alliance et le chien de bois. La poche des choses sacrées. La poche des preuves que le monde existe.
Le soir, le berger sort l'ardoise. Sans qu'Henri le lui demande, sans consigne, sans leçon. Il écrit. Pas une lettre à Madelou - pas encore, il en écrira une dimanche. Autre chose. Les mêmes fragments qu'Henri a surpris en janvier, ces bouts de pensée que Lacombe trace dans son écriture de terrassier. Henri ne regarde pas. Il fait semblant de corriger une dissertation de Lucien Combes - la quatrième qu'il reçoit par la poste, celle-ci sur "le rôle de l'école dans la société", un sujet d'école normale que Lucien traite avec une maturité qui sidère Henri. Mais du coin de l'oeil, il voit les doigts du berger sur la craie, et il voit les mots se former, et il ne les lit pas, parce que ces mots ne sont pas pour lui.
Ce que Lacombe écrit, Henri ne le saura que plus tard. Beaucoup plus tard. Quand le berger lui donnera le cahier - un cahier d'écolier acheté au dépôt, couverture bleue, pages lignées - dans lequel il aura recopié, pendant des mois, les pensées qu'il traçait d'abord sur l'ardoise. Des pensées de berger. Des pensées de soldat. Des pensées d'homme.
"Les brebis savent quand l'orage vient. Elles se couchent. Les hommes ne se couchent pas. C'est pour ça qu'ils meurent plus."
"Le chat est le seul qui fait ce qu'il veut. Tout le monde obéit sauf le chat."
"Le sous-lieutenant dit que lire c'est la liberté. C'est vrai. Mais écrire c'est autre chose. Écrire c'est exister."
Mi-février. La tension monte comme une fièvre.
Les indices se multiplient. Les photographies aériennes montrent des mouvements massifs derrière les lignes allemandes - des colonnes de camions, des trains, des bivouacs. Les écoutes radio captent un trafic accru. Les prisonniers confirment : l'offensive approche. Mars. Peut-être fin mars. Le secteur de Saint-Quentin.
Henri n'est pas à Saint-Quentin. Il est sur l'Aisne, cinquante kilomètres plus au sud. Mais l'Aisne aussi se prépare - parce que personne ne sait si l'attaque ne frappera pas également ici, ou ici et là-bas en même temps, ou n'importe où sur les sept cents kilomètres de front. L'incertitude est l'arme des Allemands autant que leurs canons.
Les travaux de défense s'intensifient. Henri fait creuser des positions de repli, des tranchées de soutien, des abris profonds. Profonds - le mot de Verdier, le mot que Verdier répète depuis 1914. Creuser profond, comme les Allemands. Trois mètres, quatre mètres. Des rondins, des tôles, de la terre par-dessus. Pas du béton - on n'a pas le temps pour le béton, pas les moyens. Mais de la profondeur, de l'épaisseur, de la protection.
Les hommes creusent. C'est ce qu'ils font depuis trois ans et demi - creuser. Creuser des tranchées, creuser des boyaux, creuser des tombes. La pelle est l'outil de cette guerre autant que le fusil. Pélissié creuse comme il fait tout - sans un mot, avec une efficacité de machine. Le berger creuse malgré sa cuisse, plus lentement qu'avant, mais avec cette obstination qui est sa marque. Fayolle creuse en toussant, la sueur au front, le souffle court. Henri le regarde tousser et se promet de l'évacuer avant l'offensive. Il se le promet et sait qu'il ne le fera pas, parce que Fayolle refusera, comme le berger a toujours refusé.
Le 20 février, Verdier fait quelque chose qu'il n'a jamais fait. Il désobéit.
Pas une désobéissance spectaculaire, pas un refus d'ordre. Quelque chose de plus discret, de plus dangereux peut-être. Il envoie une copie de son rapport de janvier - celui qui prédit l'offensive allemande sur Saint-Quentin - directement à Clemenceau.
Clemenceau est président du Conseil depuis novembre 1917. A soixante-seize ans, le Tigre a enfin le pouvoir qu'il convoitait depuis le début de la guerre. Il gouverne avec la brutalité qui est sa nature, arrête les défaitistes, censure les pacifistes, soutient Pétain, et répète à qui veut l'entendre que la France ne lâchera pas, que la victoire viendra, que quiconque parle de paix négociée est un traître. C'est excessif, c'est injuste, et c'est exactement ce dont la France a besoin en février 1918 - un homme qui refuse de plier.
Verdier ne connaît pas Clemenceau personnellement. Il lui envoie le rapport par l'intermédiaire d'un ami civil, un ingénieur des Ponts qui connaît le secrétaire particulier du président du Conseil. C'est irrégulier. C'est contraire à la voie hiérarchique. C'est passible de sanctions. Verdier le fait quand même, parce qu'il sait que Pétain a lu le rapport et acquiescé, mais que Pétain ne concentre pas ses réserves, et que si Clemenceau ne pousse pas, personne ne poussera.
Le rapport arrive sur le bureau de Clemenceau le 22 février. Clemenceau le lit. Clemenceau lit tout. Et Clemenceau fait ce que Clemenceau fait - il convoque, il interroge, il tranche. Il convoque Pétain, il interroge Pétain, et Pétain confirme : l'offensive viendra en Picardie, probablement en mars. Clemenceau demande : les réserves sont-elles en place ? Pétain dit : pas entièrement. Clemenceau dit : faites-le.
Verdier ne saura jamais si son rapport a changé quoi que ce soit. Les décisions de cette ampleur sont le résultat de dizaines de rapports, de dizaines de conversations, de dizaines de pressions. Mais il a fait ce qu'il devait faire. Il a fait passer l'information par-dessus le mur. Pour la première fois en quatre ans, quelqu'un a lu sa note.
A Lyon, février apporte une nouvelle que Jeanne n'attendait pas.
Paul est blessé. A nouveau.
La lettre arrive le 15 - pas de Paul, de l'hôpital. Un formulaire imprimé, rempli à la main : "Le soldat Vauterin Paul, classe 1903, a été admis le 10 février à l'hôpital de campagne n° 34 pour blessure par éclat d'obus au bras gauche et à l'épaule gauche." Le bras gauche. Encore le bras gauche. Le même bras qu'en 1916. Comme si la guerre avait une préférence, une cible favorite, un acharnement.
Jeanne lit le formulaire dans la cuisine de Vaise. Elle le relit. Elle le pose sur la table. Elle reste un moment immobile, les mains à plat, et elle écoute le silence de l'appartement qui est le silence de l'absence, le silence de toutes les nuits sans Paul, de tous les matins sans Paul, et ce silence est si ancien maintenant qu'il fait partie des murs.
Elle ne pleure pas. Elle calcule. L'hôpital de campagne, c'est l'arrière du front, c'est loin des obus. Si le bras est touché mais pas le reste, Paul vivra. Paul reviendra à l'arrière. Paul sera peut-être réformé cette fois - deux blessures au même bras, les muscles déchirés deux fois, l'os peut-être touché. Réformé. Le mot qui terrifiait en 1914 et qui sauve en 1918.
Elle écrit à Henri : "Paul est blessé. Le bras gauche, encore. Pas grave d'après le formulaire. J'attends des nouvelles." Puis elle va chez Rose et dit la même chose, et Rose dit : "Le bras gauche, c'est le bon. C'est celui qu'on donne." Rose a cette sagesse amère des veuves qui mesurent les blessures à l'aune de la mort, et pour qui un bras touché est une victoire.
Trois jours plus tard, une lettre de Paul arrive. Pas un formulaire - une lettre, de la main droite, l'écriture penchée qu'elle connaît depuis la première blessure. "L'épaule est en vrac. Le bras aussi. Le toubib dit que c'est fini pour moi. Réformé. Je rentre."
Réformé. Il rentre. Deux mots qui sont la fin de la guerre de Paul, pas la fin de la guerre, mais la fin de sa guerre à lui, et Jeanne lit ces deux mots et pose la lettre et met ses mains sur son visage et reste comme ça, assise dans la cuisine de Vaise, les mains sur le visage, pendant une minute entière, et ce qu'elle fait derrière ses mains ne regarde personne.
Henri apprend la blessure de Paul par la lettre de Jeanne, le 22 février. Puis, deux jours plus tard, la réforme. Paul rentre. Paul est hors de la guerre. Henri reçoit ces nouvelles dans l'abri, entre deux gardes, et il éprouve la même chose que Jeanne - le soulagement brutal, animal, de savoir qu'un homme de sa famille est sorti vivant de la machine.
Il écrit à Paul - la première lettre qu'il adresse directement à son beau-frère depuis le début de la guerre. Une lettre courte, de sous-lieutenant à soldat, d'homme à homme.
"Cher Paul. Content que tu sois sorti. L'épaule se réparera, ou ne se réparera pas, mais tu es vivant et tu rentres chez toi et tu retrouves Jeanne et c'est l'essentiel. Quand tu seras debout, occupe-toi de ma soeur. Elle a plus besoin de toi qu'elle ne le dit. Et dis-lui de ma part qu'elle est la femme la plus forte que je connaisse, ce qui inclut pas mal de soldats.
Ton beau-frère. Henri."
Paul recevra cette lettre à l'hôpital, à Bourges, le bras en écharpe, l'épaule bandée. Il la lira de sa main droite, et il sourira, et le Stéphanois qui est à côté de lui - le Stéphanois qui est aussi blessé, une balle dans la jambe, rien de grave - le Stéphanois dira : "Bonne nouvelle ?" Et Paul dira : "Mon beau-frère. Il est bien." Et le Stéphanois dira : "C'est celui qui fait l'école ?" Et Paul dira : "C'est celui qui fait l'école."
Fin février, les jours s'allongent et la peur s'allonge avec eux.
Henri sait que l'offensive approche. Pas par les rapports d'état-major - par le corps. Le corps des soldats sait, comme le corps des animaux sait, quand le danger est proche. Les hommes dorment moins, mangent moins, parlent moins. Le berger caresse le chat plus lentement, avec des gestes qui sont des adieux répétés. Fayolle tousse et ne rit plus. Pélissié écrit des lettres plus longues - trente lignes, quarante, comme s'il voulait tout dire avant qu'il ne soit trop tard.
Henri prépare. Méthodiquement, calmement, avec la rigueur d'un instituteur qui prépare un examen. Les positions, les consignes, les replis. Les masques à gaz. Les grenades. Les munitions. Les pansements. Chaque chose à sa place, chaque homme à son poste, chaque geste prévu. Il ne peut pas prévoir l'imprévisible - la direction exacte de l'attaque, la puissance du bombardement, l'endroit où le premier obus tombera. Mais il peut préparer ses hommes à réagir, à s'adapter, à survivre. C'est ce qu'il fait depuis quatre ans. C'est tout ce qu'il sait faire.
Le 28 février, dernier jour du mois, Henri écrit à Louise. Pas une longue lettre - il n'a plus le temps pour les longues lettres. Un mot. Un seul paragraphe.
"Chère Louise. Le printemps arrive et il apportera des choses difficiles, je ne peux pas t'en dire plus. Sache que je pense à toi et à Jeanne chaque minute de chaque jour, et que cette pensée est mon abri. Plus solide que le béton. Plus profond que les tranchées. Embrasse la petite pour moi. Dis-lui 'ga' de ma part. Et attends-moi."
Louise reçoit la lettre le 8 mars. Elle la lit dans la cuisine de la mercerie, la petite sur les genoux, et elle comprend ce qu'Henri ne dit pas - que quelque chose vient, quelque chose de gros, et qu'Henri a peur, et que la peur d'Henri est sa manière à lui de dire qu'il tient à la vie plus que jamais.
Elle ne répond pas tout de suite. Elle prend la petite dans ses bras, sort dans la cour, s'assoit sous le figuier nu, et reste là un moment, l'enfant contre elle, les yeux sur les branches noires qui attendent le printemps. Puis elle rentre et écrit un mot - un seul mot, sur une carte postale, comme la première fois, comme le "oui" du pont de Capdenac.
"Toujours."
La carte arrive au front le 16 mars. Henri la lit dans l'abri et la met dans sa poche. Pas dans la poche de poitrine - celle-là est pleine. Dans la poche de pantalon, contre sa cuisse, contre sa peau. "Toujours." Un mot. Huit lettres. Le poids du monde.
Le 18 mars, l'artillerie allemande commence ses tirs de réglage sur les positions britanniques au nord de Saint-Quentin. Verdier lit les rapports et sait que c'est pour bientôt. Trois jours, peut-être. Peut-être moins.
Le printemps 1918 vient. Et il vient avec tout.