Mort et naissance d'un monde

Septembre 1918

La petite Jeanne a un an.

Le 9 septembre, dans la cour de la mercerie de Figeac, sous le figuier chargé de fruits mûrs, Louise pose un gâteau sur la table - un gâteau aux pruneaux, le même que celui du mariage, fait par la mère de Louise avec la farine qu'on trouve et le sucre qu'on ne trouve plus. Une bougie. Une seule. La petite Jeanne est assise sur les genoux de sa grand-mère et regarde la flamme avec des yeux immenses, bleus, graves, les yeux d'Henri derrière les traits de Louise.

Henri n'est pas là.

Il est quelque part en Picardie, à cent kilomètres au nord de Paris, et il avance. Toute l'armée française avance. Les Britanniques avancent. Les Américains avancent. Sur tout le front, de la mer aux Vosges, les Alliés poussent, et les Allemands reculent, et le mouvement est celui d'une marée qui monte et que rien ne peut inverser.

Henri sait que c'est l'anniversaire de sa fille. Il le sait parce qu'il a noté la date dans son carnet, cerclée au crayon, avec un mot - "Jeanne, 1 an". Et le 9 septembre, en marchant sur une route de Picardie, entre deux villages libérés, il sort la photo de sa poche et la regarde. La photo de décembre 1917, Louise et la petite devant la mercerie. La petite avait trois mois sur la photo. Elle en a douze maintenant, et Henri ne sait pas à quoi elle ressemble à douze mois, parce qu'il ne l'a pas vue depuis septembre 1917, depuis la permission de la naissance, depuis la chambre sous les toits et le figuier et le "ga" devant le chat.

Un an. Sa fille a un an et il ne connaît pas son visage d'un an. C'est la blessure qu'il a dite à Louise en août - la seule blessure de cette guerre qu'il ne guérira pas. Le temps perdu. Les mois volés. Les premiers pas qu'il n'a pas vus, les premiers mots qu'il n'a pas entendus, les premiers rires qu'il n'a pas provoqués. Ce temps-là ne reviendra pas. On ne rattrape pas la première année d'un enfant. Elle passe une fois, et si le père n'est pas là, elle passe sans lui.

Henri range la photo et continue de marcher. Le berger est derrière lui, le chat dans la musette, la canne de frêne qui frappe le sol à chaque pas. Pélissié est à côté, silencieux comme toujours. Les renforts suivent - des hommes neufs, des visages que Henri connaît depuis quelques semaines, quelques mois, pas davantage. L'escouade de 1914 n'existe plus. Le berger et Pélissié sont les derniers. Fayolle est à l'hôpital, un poumon en moins. Marcel est à Toulouse, le dos en miettes. Les autres sont morts, ou blessés, ou dispersés dans les hôpitaux et les dépôts de l'arrière.

Trois. Sur trente. Trois hommes debout, après quatre ans.


L'avance de septembre est différente de celle d'août. Plus lente, plus dure, plus coûteuse. Les Allemands se sont repliés sur la ligne Hindenburg - cette ligne que Verdier avait étudiée en 1917, ce chef-d'oeuvre de fortification, les tranchées profondes, le béton armé, les champs de barbelés de cinquante mètres. La ligne Hindenburg est le dernier rempart. Si elle tombe, plus rien ne se tient derrière, et les Allemands le savent, et ils la défendent avec l'énergie du dernier carré.

Foch veut la percer. Pas la contourner, pas l'assiéger - la percer, d'un coup, sur tout le front, avec tout ce qu'il a. Français, Britanniques, Américains, Belges, tous ensemble, simultanément, pour que les Allemands ne puissent pas transférer leurs réserves d'un secteur à l'autre. C'est l'offensive finale. La dernière. Celle qui finira la guerre ou qui ne la finira pas.

Verdier travaille jour et nuit. Les plans de l'offensive convergent sur son bureau depuis des semaines - les axes d'attaque, les concentrations d'artillerie, les mouvements de chars, les horaires de barrage. C'est le travail le plus important de sa carrière, le travail de toute sa guerre, et Verdier le fait avec la rigueur glaciale qui est sa nature, en sachant que chaque chiffre dans ses tableaux est un homme, et que chaque erreur dans ses calculs est une mort.

Il a quarante-six ans. Il en avait quarante-deux quand la guerre a commencé. Quatre ans de sa vie - quatre ans de notes, de rapports, de carnets, de dossiers qui remplissent une étagère entière. Quatre ans à calculer la guerre, à la mesurer, à la peser. Et maintenant, peut-être, à la finir.


Le 12 septembre, les Américains attaquent seuls pour la première fois.

A Saint-Mihiel, au sud de Verdun, la 1re armée américaine du général Pershing lance une offensive contre un saillant allemand qui existe depuis 1914 - quatre ans. Cinq cent mille Américains, quinze cents avions, deux cent soixante-sept chars. L'attaque réussit en trente-six heures. Le saillant est effacé. Seize mille prisonniers. C'est une victoire modeste par rapport aux batailles géantes de la Somme ou de Verdun, mais c'est une victoire américaine, la première, et elle dit au monde que l'armée américaine est arrivée.

Henri ne participe pas à Saint-Mihiel. Il est en Picardie, face à la ligne Hindenburg, et il prépare l'assaut. L'assaut qui viendra fin septembre, début octobre, celui qui percera la ligne ou ne la percera pas.

Il prépare comme il a toujours préparé - les positions, les objectifs, les consignes. Mais la préparation de septembre 1918 est différente de toutes les précédentes, parce que pour la première fois Henri prépare un assaut en croyant qu'il peut réussir. Pas en espérant - en croyant. La croyance est revenue, lentement, village après village, kilomètre après kilomètre, portée par l'avance, par les prisonniers, par les yeux des vieilles femmes qui touchent sa manche, par le recul allemand qui ne s'arrête plus.

Le berger le sent. Le berger sent tout. Un soir, dans le cantonnement, il dit à Henri : "C'est la dernière fois qu'on monte." Ce n'est pas une question. C'est une affirmation de berger, fondée sur l'instinct et l'observation et cette sagesse animale qui vaut tous les rapports de Verdier.

Henri dit : "Je crois aussi."

Pélissié, qui écrit dans son coin, lève la tête. Il regarde Henri, il regarde le berger, et il dit - Pélissié qui ne dit jamais rien, Pélissié qui parle avec ses mains et son fusil et son ardoise - il dit : "Tant mieux."

C'est la phrase la plus longue que Pélissié ait prononcée depuis la prise de la tranchée allemande en septembre 1914. Deux mots. Quatre ans entre les deux mots. Et les deux mots disent tout.


A Lyon, septembre apporte le tournant que Jeanne redoutait.

Son ventre se voit. Pas beaucoup - quatre mois, une bosse discrète sous la blouse de travail, que la ceinture dissimule encore. Mais Rose voit, et ce que Rose voit, d'autres verront bientôt. Et quand les autres verront, les questions viendront. Et après les questions, les décisions.

Jeanne n'a pas dit à la direction qu'elle est enceinte. Pas par dissimulation - par calcul. Elle sait ce qui arrivera quand elle le dira : on la reclassera, on la mettra à un poste "adapté", on réduira ses responsabilités, et peut-être, probablement, on la poussera vers la sortie. Pas brutalement - avec les mots de la sollicitude. "Pour votre bien, madame Castayrol." "Dans votre état, madame Castayrol." Les mots de la bienveillance qui masquent les mots du pouvoir : vous n'êtes plus utile, rentrez chez vous, votre ventre n'a pas sa place ici.

Paul dit : "Dis-leur. Avant qu'ils le voient."

Jeanne dit : "Si je dis, ils me virent."

"Ils peuvent pas te virer. T'es enceinte."

"Ils peuvent me reclasser. Me mettre au balayage. Me baisser le salaire."

Paul la regarde. Il connaît les usines. Il connaît les patrons. Il sait que Jeanne a raison. Et il sait aussi que le silence ne protège pas - il retarde. Le ventre grandira. Le secret tombera. Et quand il tombera, la direction aura un argument de plus : elle nous a menti.

Jeanne réfléchit pendant une semaine. Puis elle va voir le directeur adjoint. Celui des chiffres, celui du chauffage, celui des deux jours de permission pour le mariage d'Henri. Elle entre dans le bureau et dit : "Monsieur, je suis enceinte de quatre mois. Je continue à travailler. Ma productivité n'a pas baissé. Voici les chiffres du mois d'août." Elle pose les chiffres sur le bureau. Les chiffres sont bons. Les chiffres sont toujours bons, parce que Jeanne est Jeanne et que les chiffres sont son arme.

Le directeur adjoint regarde les chiffres. Il regarde Jeanne. Il dit : "Félicitations." Puis il dit : "Vous pourrez continuer jusqu'à quand ?"

"Jusqu'à ce que je ne puisse plus."

"Et quand vous ne pourrez plus ?"

"Je m'arrêterai."

"Et après ?"

"Je reviendrai."

Le directeur adjoint la regarde. Il sait que "après" est un mot compliqué en 1918. Après, les hommes reviendront. Après, les femmes partiront. Après, Jeanne n'aura peut-être plus de poste. Mais le directeur adjoint est un homme pragmatique, et une contrôleuse qui produit ces chiffres-là est une contrôleuse qu'on ne remplace pas facilement.

"D'accord", dit-il. "On verra."

On verra. Le mot de la guerre. Jeanne sort du bureau et ne triomphe pas. Elle a gagné du temps, pas la bataille. Le temps suffira peut-être. Peut-être pas.


Le 26 septembre, l'offensive générale commence.

C'est le coup final de Foch. Sur tout le front, du nord au sud, les armées alliées attaquent simultanément. Les Américains en Argonne, les Français en Champagne, les Britanniques en Artois et en Picardie, les Belges en Flandre. Un million d'hommes en mouvement. Des milliers de chars. Des milliers d'avions. Le barrage roulant sur des centaines de kilomètres. C'est la plus grande opération militaire de l'histoire, et elle frappe une armée allemande qui n'a plus les moyens de résister partout en même temps.

Henri attaque le 29 septembre, dans le secteur de Saint-Quentin, face à la ligne Hindenburg. Le barrage roulant tonne devant lui, les chars avancent, l'infanterie suit. C'est le même ballet qu'en juillet, le même ballet qu'en août, mais perfectionné, affiné, rodé. L'armée française de septembre 1918 est une machine de guerre d'une précision que l'armée française d'août 1914 n'aurait pas imaginée - et cette précision a été payée par quatre ans de sang.

La ligne Hindenburg résiste. Elle résiste parce qu'elle a été conçue pour résister, parce que le béton est épais et les mitrailleuses nombreuses et les défenseurs désespérés. Mais elle cède. Par endroits, par morceaux, un blockhaus après l'autre, un village fortifié après l'autre. Les chars passent où l'infanterie ne peut pas passer. L'artillerie écrase ce que les chars ne peuvent pas écraser. Et l'infanterie entre dans les trous que les chars et l'artillerie ont ouverts, et elle tient, et elle avance.

Henri mène sa section à travers un réseau de tranchées bétonnées qui ressemble à ce qu'il a vu de l'autre côté pendant quatre ans - les abris profonds, les couchettes, les étagères. Il entre dans un abri allemand et retrouve le même décor qu'en octobre 1915 - le livre abandonné, la photo de famille retournée, le miroir fêlé. Les mêmes objets, les mêmes vies, le même gâchis. Mais cette fois, Henri ne reste pas. Il traverse et continue.

Le berger traverse derrière lui, le chat dans la musette, la canne de frêne qui bat le béton. Lacombe regarde les abris allemands et dit : "Ils avaient mieux que nous." C'est vrai. Les Allemands ont toujours eu mieux - des abris plus profonds, du béton plus épais, des tranchées mieux construites. Et ça n'a pas suffi. Le mieux n'a pas suffi, parce que le mieux ne compte pas quand le nombre change, quand les Américains arrivent par millions, quand les chars arrivent par centaines, quand le temps joue contre vous.

La ligne Hindenburg est percée le 5 octobre. Pas partout - sur plusieurs secteurs, suffisamment pour que la ligne ne soit plus une ligne mais un archipel de positions isolées que les Alliés contournent et réduisent une à une. Derrière la ligne Hindenburg, il n'y a rien. Pas de deuxième ligne, pas de position de repli. Le terrain ouvert. La plaine. Et au-delà de la plaine, l'Allemagne.


Verdier voit la ligne Hindenburg tomber sur sa carte, secteur par secteur, comme un mur qui s'effrite. Il enlève les épingles rouges - les positions allemandes - et pose des épingles bleues - les positions alliées. Les bleues avancent. Les rouges reculent. La carte change de couleur, jour après jour, et le mouvement est irréversible.

Il écrit dans son carnet, le 5 octobre : "La ligne Hindenburg est percée. Il n'y a plus de ligne derrière. L'Allemagne n'a plus de position fortifiée entre le front et le Rhin. C'est fini. Pas aujourd'hui, pas demain. Mais c'est fini. La question n'est plus militaire. Elle est politique. Quand les Allemands demanderont-ils l'armistice ?"

Quand. Le même mot. Le seul mot qui reste.


Le 30 septembre, Henri est au repos. Deux jours. Deux jours dans un village libéré, avec un toit, une table, des poules dans la cour. Le berger est assis dehors, le chat sur les genoux, le bâtard noir de Picardie - un chien errant qui a suivi la section depuis août, un animal maigre et obstiné que Lacombe a adopté sans le dire - couché à ses pieds.

Henri s'assoit à côté du berger. Ils regardent la cour, les poules, le chien, le chat. Le soleil de septembre est doux, la lumière est dorée, et le bruit du front est loin - si loin qu'on pourrait l'oublier, si on ne savait pas qu'il est là.

Le berger ouvre son cahier bleu. Il écrit. Henri ne regarde pas - il a appris à ne pas regarder, à respecter ce qui s'écrit dans le cahier du berger. Mais Lacombe arrache la page et la tend à Henri.

Henri prend la page. Il lit.

"Le sous-lieutenant dit que lire c'est la liberté. Écrire c'est exister. Mais rentrer c'est vivre. Bientôt."

Henri replie la page et la met dans sa poche. Contre l'alliance. Contre la photo. Contre la lettre de Pélissié. Contre le chien de bois. Contre tout.

Le berger reprend son cahier et écrit autre chose, qu'Henri ne verra pas. Quelque chose pour Madelou. Quelque chose pour la femme. Quelque chose pour le chiot Nòu qui est maintenant un chien, un vrai patou, qui garde le troupeau sur le causse de Gramat pendant que son maître garde les hommes dans la boue de Picardie.

Le chat ronronne. Le chien dort. Les poules picorent. Et le front recule, et la guerre finit, et le berger écrit.