Mort et naissance d'un monde

Novembre 1918

Les premiers jours sont les plus dangereux.

Pas parce que les combats sont plus intenses - ils le sont moins, jour après jour, la résistance allemande s'effritant comme un mur de sable sous la pluie. Mais parce que la fin est visible, palpable, à portée de main, et que les hommes qui voient la fin commencent à penser à l'après, et qu'un homme qui pense à l'après est un homme qui hésite une seconde de trop avant de se coucher, qui lève la tête un centimètre de trop au-dessus du parapet, qui ralentit un pas de trop en traversant un carrefour. La mort des derniers jours est la plus obscène, parce qu'elle est la plus évitable, et qu'elle ne l'est pas.

Henri le sait. Il le dit à ses hommes, avec la voix de l'instituteur qui répète une consigne pour la centième fois : "On continue comme avant. Les fusils propres, les têtes basses, les yeux ouverts. On ne relâche rien. Rien. Pas maintenant."

Le berger hoche la tête. Lacombe n'a jamais relâché quoi que ce soit de sa vie. Pas avec les brebis, pas avec le chat, pas avec les lettres de l'alphabet. Le berger est un homme de constance, et la constance est la vertu qui sauve quand toutes les autres vacillent.

Pélissié hoche la tête aussi. Pélissié ne relâchera rien parce que Pélissié ne sait pas relâcher - c'est un homme d'une seule vitesse, la sienne, et cette vitesse ne change pas selon les circonstances. Pélissié fera la même chose le dernier jour que le premier - il marchera, il tirera si on tire sur lui, il écrira sa lettre le soir, et il dormira avec l'ardoise à côté de lui, l'ardoise dont il n'a plus besoin mais qu'il garde comme un talisman, comme Henri garde le chien de bois et la boîte à cigares.


Le 3 novembre, l'Autriche-Hongrie signe l'armistice. L'Empire des Habsbourg, six cents ans d'histoire, s'effondre en une semaine. Les peuples se séparent - les Tchèques, les Hongrois, les Yougoslaves, les Polonais. La carte de l'Europe se redessine à la vitesse d'un tremblement de terre, et les frontières qui tenaient depuis des siècles sautent comme des coutures sous la pression.

Le même jour, les marins allemands de Kiel se mutinent. Ils refusent de sortir pour une dernière bataille navale que l'amirauté a ordonnée - une bataille inutile, suicidaire, conçue pour sauver l'honneur de la flotte. Les marins n'ont pas envie de mourir pour l'honneur de l'amirauté. Ils forment des conseils de soldats, prennent le contrôle de la ville, et la révolte se propage, en quelques jours, à Hambourg, à Brême, à Munich, à Berlin. L'Allemagne est en révolution.

Henri apprend ces nouvelles par les communiqués, par les journaux qui arrivent avec un jour de retard, par les rumeurs qui circulent dans les cantonnements. Les nouvelles sont si énormes, si rapides, si incroyables, que les hommes ne savent pas quoi en faire. Un empire qui tombe. Des marins qui se révoltent. Des rois qui abdiquent. Le monde de 1914, celui qui avait déclenché la guerre, ce monde de couronnes et de trônes et d'alliances dynastiques, ce monde-là est en train de mourir, et il meurt plus vite que les hommes dans les tranchées.

Marcel aurait su quoi en penser. Henri pense à Marcel, à Toulouse, devant sa presse, qui doit composer les titres les plus importants de sa vie de typographe. Il imagine les caractères de plomb alignés dans le composteur - A-R-M-I-S-T-I-C-E -, et il sourit, parce que Marcel a attendu ce mot depuis quatre ans, et que ce mot-là, Marcel le composera avec amour.


Le 7 novembre, l'avance s'accélère. Les Allemands ne résistent presque plus. Les unités se rendent par bataillons entiers, des hommes gris, épuisés, affamés, qui lèvent les mains sans qu'on le leur demande et qui marchent vers l'arrière avec le soulagement des hommes pour qui la guerre est finie, enfin finie, quelle que soit la forme de la fin.

Henri avance en Belgique, vers Mons - Mons, la ville où les Britanniques s'étaient battus pour la première fois en août 1914, et où les Britanniques se battront pour la dernière fois en novembre 1918. Le cercle. Toujours le cercle.

Le 8 novembre, l'Allemagne envoie ses plénipotentiaires. Un train traverse les lignes, dans la forêt de Compiègne, et des hommes en civil descendent sur un quai de fortune, dans une clairière, et s'assoient en face de Foch dans un wagon-restaurant, et les négociations commencent. L'armistice. Les conditions. La fin.

Henri ne sait pas que les négociations ont lieu. Il sait que quelque chose se passe parce que les ordres changent - on avance encore, mais prudemment, en limitant les risques, en évitant les engagements inutiles. Le commandement sait. Le commandement protège ce qui reste. Chaque mort, maintenant, est un mort de trop.

Le 9 novembre, le Kaiser abdique. Guillaume II, l'empereur allemand, celui dont le portrait pendait dans les salles de classe allemandes comme le portrait de Marianne pendait dans les salles de classe françaises, Guillaume II part en exil aux Pays-Bas, et l'Allemagne devient une république, comme la Russie est devenue une république, comme l'Autriche est devenue une république. Le monde des rois s'effondre.

Henri apprend l'abdication le 10, par un communiqué lu à voix haute au poste de commandement. Les hommes écoutent. Personne ne réagit. C'est trop gros, trop loin, trop abstrait. Le Kaiser est un nom, un visage sur les caricatures des journaux, pas un homme réel. Ce qui est réel, c'est le froid de novembre, la boue belge, le bruit des canons qui s'amenuise mais qui ne s'arrête pas. Pas encore.


Le 10 novembre. L'avant-dernier jour.

Les combats continuent. C'est l'aspect le plus cruel de la fin - les combats continuent alors que tout le monde sait que l'armistice est en cours de signature, alors que les plénipotentiaires sont dans le wagon de Compiègne, alors que les conditions sont presque réglées. Les combats continuent parce que l'armistice n'est pas signé, et que tant qu'il n'est pas signé la guerre est la guerre, et que les ordres sont les ordres, et que les obus ne font pas de distinction entre le dernier jour et le premier.

Henri avance. La section traverse un village belge, le dernier village avant la ligne de front, et derrière le village il y a un bois, et dans le bois il y a des Allemands, une arrière-garde, une mitrailleuse, des hommes qui n'ont pas reçu l'ordre de se rendre et qui tirent encore parce que l'ordre est de tirer.

Henri s'arrête. Il regarde le bois. La mitrailleuse est à trois cents mètres, dans un trou, derrière un abattis. Le tir est sporadique, mal ajusté - les tireurs sont fatigués ou inexpérimentés ou les deux. Henri pourrait attaquer. Il a les hommes, les grenades, l'expérience. Il pourrait prendre cette position en une heure, peut-être moins.

Ou il pourrait attendre.

Attendre. Le mot que la guerre ne connaît pas, le mot qui est l'ennemi de l'offensive, le mot que Joffre et Nivelle et tous les généraux de l'élan ont maudit pendant quatre ans. Attendre. Ne pas attaquer. Ne pas risquer. Ne pas perdre un homme de plus pour un bois qui sera français demain, ou après-demain, sans qu'une seule goutte de sang ne soit versée.

Henri regarde le berger. Le berger regarde le bois. Le berger dit : "On attend."

Henri ne répond pas tout de suite. Il est officier. Un officier ne prend pas ses ordres d'un soldat de deuxième classe, même si ce soldat est Antoine Lacombe, même si ce soldat est le berger de Rocamadour. Mais un officier écoute, et ce qu'Henri entend dans la voix du berger n'est pas de la lâcheté - c'est de la sagesse. La sagesse de l'homme qui a survécu quatre ans et qui refuse de mourir pour un bois le dernier jour.

Henri envoie un coureur au commandant du bataillon. Le message : "Position ennemie identifiée. Propose contournement et attente. Demande instructions." Le coureur revient une heure plus tard avec la réponse : "Contournez. N'engagez pas. Tenez la position."

Tenez la position. N'engagez pas. Les mots de Pétain, pas de Nivelle. Les mots de la prudence, pas de l'élan. Les mots qui sauvent.

Henri contourne le bois. La section s'installe sur les deux flancs, à distance, hors de portée de la mitrailleuse. Et ils attendent. Le bois est là, avec ses Allemands, et la section est là, avec ses Français, et personne ne tire, et la nuit tombe, et le froid monte, et le berger sort le chat de sa musette et le pose sur ses genoux, et le chat ronronne.

Personne ne dort cette nuit-là. Pas à cause du danger - il n'y a presque plus de danger. A cause de l'attente. L'attente de quelque chose que personne n'ose nommer, de peur de le faire disparaître.


Le 11 novembre 1918.

A cinq heures du matin, dans le wagon de Compiègne, les plénipotentiaires allemands signent l'armistice. Le cessez-le-feu prendra effet à onze heures. Six heures de guerre encore. Six heures pendant lesquelles des hommes mourront, parce que l'information met du temps à descendre, parce que certains commandants veulent un dernier coup, parce que la machine ne sait pas s'arrêter d'un coup.

Henri apprend la nouvelle à six heures trente, par un coureur qui arrive en courant, hors d'haleine, le visage rouge, et qui crie avant même d'arriver au poste de commandement : "L'armistice ! L'armistice est signé ! A onze heures c'est fini !"

Les hommes entendent. Ils entendent le mot. Armistice. Ils l'entendent et ne bougent pas. Pas un cri, pas un geste, pas un mouvement. Ils restent immobiles, debout ou assis, là où ils sont, et le mot flotte dans l'air froid de novembre comme une bulle qui pourrait éclater si on la touche.

Henri regarde ses hommes. Vingt visages. Le berger, assis contre un arbre, le chat dans les bras. Pélissié, debout, le fusil à l'épaule, les yeux sur le bois où les Allemands sont toujours. Les renforts, les nouveaux, ceux qui n'ont que quelques mois de guerre et qui ne savent pas ce que ce mot signifie pour ceux qui ont quatre ans.

Henri dit : "On attend onze heures. Personne ne bouge. Personne ne tire. On attend."

Ils attendent.


Les heures sont les plus longues de la guerre. Plus longues que les nuits de Verdun, plus longues que les jours de la Somme, plus longues que l'attente avant le Chemin des Dames. Parce que ces heures sont les dernières, et que les dernières heures sont éternelles.

Le berger caresse le chat. Geste mécanique, régulier, comme le balancier d'une horloge. Le chat ronronne. Le bâtard noir est couché à côté, la tête sur les pattes, les yeux mi-clos.

Pélissié s'assoit. C'est la première fois qu'Henri voit Pélissié s'asseoir pendant le service. Pélissié, qui ne s'assoit jamais, qui est toujours debout, en sentinelle, le fusil prêt. Pélissié s'assoit contre le mur d'une maison belge, pose son fusil à côté de lui - pas sur l'épaule, à côté -, et sort de sa musette son ardoise. L'ardoise. Celle du début, celle de l'école du soir, celle qui porte les traces de cent leçons. Il la pose sur ses genoux et la regarde.

Henri regarde Pélissié regarder son ardoise, et il comprend que l'ardoise n'est pas un outil - c'est un morceau du chemin, un morceau du voyage entre l'homme qui ne savait pas écrire et l'homme qui écrit des lettres de trente lignes et qui lit Montaigne. L'ardoise est la preuve que le chemin existe.

A dix heures, le berger dit : "Une heure."

A dix heures trente, les canons se taisent. Pas tous - il y a encore des tirs, loin, vers le nord, des commandants qui veulent leur dernière salve, leur dernier obus, leur dernière trace dans l'histoire. Mais dans le secteur d'Henri, les canons se taisent, un par un, comme des bougies qu'on souffle.

A dix heures quarante-cinq, le silence est presque complet. Un silence qu'Henri n'a pas entendu depuis août 1914. Pas le silence de la pause entre deux bombardements. Le silence. Le vrai silence. Celui qui n'attend rien. Celui qui est.

A dix heures cinquante-cinq, Henri se lève. Il regarde sa montre. Les aiguilles tournent. Chaque seconde est un pas. Chaque pas est un homme qui ne mourra pas.

A dix heures cinquante-neuf, le berger se lève aussi. Pélissié se lève. Les hommes se lèvent. Vingt hommes debout, en ligne, le visage tourné vers l'est, vers le bois où les Allemands sont toujours, et le silence est total, et le monde retient son souffle.

Onze heures.


Le son des cloches.

Quelque part, dans un village belge, une cloche sonne. Puis une autre, dans un autre village. Puis une autre. Les cloches de Belgique sonnent l'armistice comme elles avaient sonné le tocsin en août 1914, mais le son est différent - pas le glas, pas l'alarme. Un son clair, pur, qui monte dans l'air froid de novembre et qui dit un seul mot dans toutes les langues du monde.

Fini.

Henri reste debout, la montre dans la main, les yeux sur les aiguilles qui passent onze heures et qui continuent de tourner, et les aiguilles tournent dans un monde qui n'est plus en guerre, et ce monde est le même monde qu'avant mais il est un autre monde, et Henri le sait, et il ne sait pas quoi en faire.

Le berger est à côté de lui. Lacombe a posé le chat par terre et le chat marche dans l'herbe mouillée de novembre avec la dignité d'un animal qui n'a jamais compris pourquoi les humains faisaient autant de bruit. Le bâtard noir lève la tête vers les cloches et dresse les oreilles.

Pélissié est immobile, le fusil à côté de lui, l'ardoise dans les mains. Il regarde l'ardoise et il regarde le ciel et il regarde Henri, et sur son visage de paysan passe quelque chose qui pourrait être un sourire, si les muscles de Pélissié savaient encore sourire.

Personne ne crie. Personne ne chante. Personne ne pleure. Pas tout de suite. Les cris, les chants, les pleurs viendront plus tard, dans les heures et les jours qui suivent, quand la nouvelle aura eu le temps de pénétrer, de s'infiltrer dans les os et les muscles et le cerveau, de défaire les noeuds que quatre ans de guerre ont serrés. Pour l'instant, il n'y a que le silence, et les cloches, et les hommes debout qui ne savent pas quoi faire de leurs mains.

Henri range sa montre. Il regarde le berger. Le berger le regarde. Et entre eux passe quelque chose qui n'est pas un mot, pas un geste, pas un regard - quelque chose de plus vieux que tout ça, quelque chose qui est la reconnaissance de deux hommes qui ont traversé l'enfer ensemble et qui sont de l'autre côté, debout, vivants, avec un chat et une ardoise et un cahier bleu et un chien de bois et une boîte à cigares et une alliance de trois grammes.

Henri dit : "Lacombe."

Le berger dit : "Mon lieutenant."

Puis le berger fait une chose qu'il n'a jamais faite. Il tend la main à Henri. Pas un salut - une poignée de main. Une main de berger, épaisse, calleuse, qui a tenu des agneaux et des fusils et un crayon et les lettres de bois de l'alphabet. Henri la prend. La main de l'instituteur, maigre, tachée d'encre, qui a tenu des cahiers et des grenades et une boîte à cigares et le front d'un homme qui mourait.

Ils se serrent la main, une fois, fort, et ils se lâchent.


Dans le bois, les Allemands sortent. Un par un, les mains levées, le visage gris, les yeux pleins de quelque chose qui ressemble au soulagement des condamnés à mort graciés. Ils sont sept. Sept hommes avec une mitrailleuse, qui ont tenu ce bois pendant les dernières heures de la guerre, et qui posent leur arme et lèvent les mains et marchent vers les Français.

Henri les regarde venir. Il ne dit rien. Il ne donne pas d'ordre. Les sept Allemands arrivent devant la section française, et personne ne pointe un fusil, et personne ne crie, et les cloches sonnent toujours.

Un des Allemands - un caporal, la trentaine, des lunettes cassées rafistolées avec du fil de fer, comme celles d'Henri - ce caporal s'arrête devant Henri et le regarde. Ils se regardent. Deux hommes en uniforme, deux ennemis, deux instituteurs peut-être - les lunettes rafistolées, les mains d'encre, qui sait. Le caporal dit un mot en allemand qu'Henri ne comprend pas, et Henri dit un mot en français que le caporal ne comprend pas, et les deux mots sont probablement le même mot.

Le berger sort le chat de nulle part - personne n'a vu le chat revenir dans la musette - et le pose par terre, entre les deux groupes, les Français et les Allemands, et le chat regarde les uns, regarde les autres, et s'assoit exactement au milieu, et commence à se lécher la patte, avec cette indifférence parfaite qui est la seule sagesse que la guerre n'ait pas détruite.

Un des Allemands rit. Un Français rit. Puis un autre. Et le rire monte, lentement, pas un rire de joie, pas un rire de triomphe, un rire de délivrance, le rire de ceux qui ont porté un poids trop lourd pendant trop longtemps et qui le posent, enfin, et qui découvrent que leurs épaules existent encore sous le poids.


A Lyon, les cloches sonnent aussi.

Jeanne est chez elle, dans la cuisine de Vaise, le ventre de cinq mois sous la robe, quand les cloches commencent. Elle est assise à la table, un bol de soupe devant elle, et elle entend les cloches, et elle ne comprend pas tout de suite, parce que les cloches sonnent pour beaucoup de raisons - les messes, les enterrements, les mariages, les heures. Puis la voisine du dessus cogne au plafond - trois coups, le signal - et Jeanne se lève et ouvre la fenêtre.

La rue de la Claire est pleine de gens. Sortis de partout, des maisons, des ateliers, des boutiques. Des femmes surtout - les hommes sont au front, ou à l'hôpital, ou au syndicat, et ce sont les femmes qui remplissent la rue, en blouse, en tablier, les mains encore sales de l'atelier ou de la cuisine, et elles se regardent, et elles ne disent rien, et puis quelqu'un dit le mot, le mot que tout le monde attend, et le mot passe de bouche en bouche comme une flamme.

"L'armistice."

Jeanne reste à la fenêtre. Elle met ses mains sur son ventre. L'enfant est là, dans le ventre, l'enfant de janvier, l'enfant de Paul, l'enfant d'après. Et la guerre est finie. La guerre qui a pris Paul et qui l'a rendu cassé, la guerre qui a pris Henri et qui ne l'a pas encore rendu, la guerre qui a pris le mari de Rose et qui ne le rendra jamais, la guerre est finie.

Paul arrive quarante minutes plus tard, essoufflé, le bras en écharpe qui bat au rythme de la course. Il a couru depuis la Bourse du Travail, de sa main droite tenant sa casquette, de sa main gauche ne tenant rien parce qu'elle ne tient plus rien. Il entre dans l'appartement, il voit Jeanne à la fenêtre, le ventre rond, les mains sur le ventre, et il s'arrête.

"C'est fini", dit-il.

"C'est fini", dit-elle.

Ils se regardent. Pas d'embrassade, pas de cri. Ils se regardent comme deux survivants d'un naufrage qui se retrouvent sur la plage, trempés, épuisés, incapables de croire que le sol sous leurs pieds est du sol et pas de l'eau. Puis Paul traverse la cuisine et prend Jeanne dans son bras - son bras droit, le seul - et il la serre, et elle le serre, et le ventre entre eux est dur et rond et vivant, et les cloches sonnent.

Rose arrive une heure plus tard, la petite Jeanne sur la hanche, les deux aînés par la main, le visage mouillé de larmes qu'elle ne reconnaît pas comme les siennes. Rose qui ne pleure jamais, Rose qui a enterré son mari sans une larme, Rose qui a accouché seule et travaillé seule et vécu seule - Rose pleure dans l'escalier de Vaise, et Jeanne ouvre la porte et la prend dans ses bras, et les deux femmes restent là, dans l'encadrement de la porte, avec les enfants entre leurs jambes et le ventre de Jeanne entre elles, et elles pleurent ensemble, sans bruit, sans mot, comme on pleure quand c'est fini et qu'on mesure seulement maintenant ce que "fini" veut dire.

Ce que "fini" veut dire, c'est que le mari de Rose ne reviendra pas. Jamais. La paix ne rend pas les morts. La paix rend les vivants, et les vivants devront vivre avec les morts, et les morts ne s'en iront pas parce que les cloches sonnent.


Henri n'écrit pas dans son carnet le 11 novembre. Pas le soir, pas le lendemain. Il n'écrira pas pendant une semaine. Le carnet reste fermé, dans la musette, à côté de la boîte à cigares et du Montaigne et du Goethe, et Henri ne l'ouvre pas, parce que les mots ne sont pas encore là, parce que le silence est le seul langage qui convienne à ce qui vient de se passer.

Ce qu'il fait, le 11 novembre au soir, c'est écrire à Louise. Une lettre. La dernière lettre de guerre. Sur du papier trouvé dans la maison belge, avec le stylo civil, à la lumière d'une lampe qui n'est pas une bougie mais une vraie lampe, avec un abat-jour, dans une pièce qui a un plafond et des murs et une fenêtre avec des rideaux.

"Chère Louise. C'est fini.

Je ne sais pas quoi écrire d'autre. C'est fini. Les cloches ont sonné à onze heures et le monde s'est arrêté et a recommencé en même temps. Les hommes sont debout. Le berger est debout. Pélissié est debout. Le chat est gros et vivant. Et moi je suis debout, avec ton alliance au doigt et la photo de notre fille dans ma poche et le bruit des cloches dans la tête.

Je ne sais pas quand je rentrerai. Bientôt. Les jours, les semaines - je ne sais pas. Mais je rentrerai. Cette fois, quand je dis je rentrerai, ce n'est plus une promesse. C'est un fait. Je rentrerai parce que la guerre est finie et que plus rien ne m'empêche de rentrer.

Prépare le jardin. Achète des graines de haricots. Et dis à la petite Jeanne que son père rentre, pour de vrai, pas en permission, pas pour quatre jours - pour toujours.

Pour toujours. C'est la première fois que j'écris ces mots depuis quatre ans. Pour toujours.

Je t'aime. Je rentre.

Henri."