Mort et naissance d'un monde

Mai 1918

Le troisième coup tombe le 27 mai.

Pas en Picardie. Pas en Flandre. Sur l'Aisne. Sur le Chemin des Dames. L'endroit exact où Henri s'est battu un an plus tôt, l'endroit exact où Nivelle avait promis la percée en quarante-huit heures et livré le massacre. Les Allemands frappent là où personne ne les attend - ou plutôt là où tout le monde les attendait sans y croire, parce que le Chemin des Dames est un secteur défensif, une position forte, un endroit où l'on a mis les divisions fatiguées pour qu'elles se reposent.

Mais Henri n'est plus sur l'Aisne. Henri est en Picardie, à cent kilomètres au nord. Et c'est cette distance qui le sauve.

Le 27 mai, à une heure du matin, quatre mille canons allemands ouvrent le feu sur le Chemin des Dames. Le bombardement dure deux heures et quarante minutes - bref, intense, dévastateur, selon la méthode que les Allemands ont perfectionnée en mars. A trois heures quarante, l'infanterie sort du brouillard de gaz. Les lignes alliées - des divisions françaises et britanniques épuisées, placées dans ce "secteur calme" pour se refaire - sont submergées en quelques heures. Les Allemands franchissent l'Aisne, traversent le Chemin des Dames, déboulent dans la vallée de la Vesle. En un jour, ils avancent de vingt kilomètres. C'est la plus grande avance d'un seul jour depuis 1914.

Henri apprend la nouvelle le 28, par un communiqué lu à la hâte au poste de commandement. L'Aisne. Le Chemin des Dames. Les noms lui tombent dessus comme des pierres - le Boyau du Rat, la Place du Marché, le Café de la Paix, les tranchées qu'il a tenues en 1914, en 1915, les boyaux où il a appris la guerre, les abris où il a dormi contre le berger, les créneaux où il a monté la garde pendant des mois. Tout ça est tombé en quelques heures. Tout ça est allemand à nouveau.

Le berger voit le visage d'Henri et comprend. "L'Aisne ?" Henri hoche la tête. Le berger ne dit rien. Il n'y a rien à dire. L'Aisne est un morceau de leur histoire, un morceau de leur chair, et ce morceau vient d'être arraché.


Les Allemands avancent pendant une semaine. Ils traversent la Vesle, atteignent la Marne - la Marne, le fleuve de 1914, le fleuve du miracle. Le 3 juin, ils sont à Château-Thierry, à quatre-vingts kilomètres de Paris. Quatre-vingts kilomètres. C'est la distance la plus courte entre l'armée allemande et la capitale depuis septembre 1914.

Paris est bombardé. Pas par des avions - par un canon monstrueux, le "Pariser Kanone", qui tire des obus à cent vingt kilomètres. Les Parisiens entendent les explosions sans savoir d'où elles viennent. L'exode recommence - les gares sont bondées, les routes du sud encombrées. Le gouvernement envisage de partir pour Bordeaux, comme en 1914. Clemenceau refuse. Clemenceau ne partira pas. Clemenceau dit : "Je me bats devant Paris, je me bats dans Paris, je me bats derrière Paris." Et cette fois, cette phrase-là, cette brutalité-là, c'est exactement ce qu'il faut.

Verdier vit les derniers jours de mai dans un état de tension froide qu'il maîtrise par la méthode - ses calculs, ses cartes, ses rapports. L'offensive allemande est dangereuse, mais Verdier voit quelque chose que Ludendorff ne voit peut-être pas. Les Allemands s'étirent. Encore. Comme en mars, comme en avril. Ils avancent trop vite, trop loin, dans un saillant qui s'allonge et dont les flancs sont vulnérables. Et chaque jour qui passe, les Américains arrivent - dix mille par jour maintenant, par bateau, à Brest, à Saint-Nazaire, à Bordeaux. Dix mille par jour. Le sablier coule.


Henri n'est pas engagé dans la bataille de l'Aisne. Son régiment reste en Picardie, en réserve, prêt à être lancé dans n'importe quelle direction. L'attente est insupportable - pire que le combat, parce que le combat occupe le corps et que l'attente occupe l'esprit, et que l'esprit est un territoire plus dangereux que le no man's land.

Les hommes lisent les communiqués et se taisent. L'Aisne. La Marne. Château-Thierry. Des noms qu'ils connaissent, des lieux où certains ont combattu, des tranchées qu'ils ont creusées de leurs mains. Fayolle, qui a fait l'Aisne de septembre 1914 à avril 1915, regarde la carte du communiqué et trace du doigt la ligne du front. Son doigt passe sur l'endroit où se trouvait le Boyau du Rat, et il dit : "On l'avait creusé en deux jours, ce boyau. En octobre 14. Le sous-lieutenant était caporal."

Henri le regarde. Fayolle a de la mémoire. Fayolle a la mémoire de toute la guerre, enfouie sous la toux et la fatigue, intacte. Il se souvient du Boyau du Rat, et de la Place du Marché, et du premier Noël, et de la trêve qui n'en était pas une. Il se souvient de tout, ce qui est un fardeau, mais aussi une preuve - la preuve que ces choses ont existé, que ces lieux ont été tenus, que ces hommes ont vécu.

Le berger, lui, ne regarde pas la carte. Il lit le communiqué - il lit, maintenant, avec cette lenteur qui est la sienne mais sans aide, sans le doigt d'Henri sous les lignes. Il lit "nos troupes se sont repliées sur de nouvelles positions" et il dit, avec la même critique littéraire qu'en avril : "C'est des conneries." Puis il ajoute, plus bas : "Ils sont sur l'Aisne." Et dans sa voix il y a le même poids que dans la voix d'Henri, parce que l'Aisne est leur rivière, leur terrain, leur premier front.


Mais à Château-Thierry, quelque chose se passe que personne n'attendait - ou plutôt que tout le monde attendait sans y croire.

Les Américains se battent.

La 2e division américaine, dont une brigade de Marines, est jetée dans la bataille au début de juin, à l'ouest de Château-Thierry, dans le bois de Belleau. Les Marines avancent contre les positions allemandes avec une bravoure qui confine à l'inconscience - ils attaquent en terrain découvert, debout, comme les Français de 1914, comme les Britanniques du 1er juillet 1916. Ils prennent des pertes terrifiantes. Et ils ne reculent pas.

Le bois de Belleau deviendra le mythe fondateur de l'armée américaine en France. Trois semaines de combat pour un kilomètre carré de forêt. Les Marines y apprennent ce que les Français ont appris en 1914 et les Britanniques en 1916 - que le courage ne suffit pas, que les mitrailleuses ne respectent pas la bravoure, et que la guerre moderne est une affaire de tactique autant que de volonté. Mais ils apprennent vite. Plus vite que quiconque ne l'espérait. Et surtout, ils sont là. Ils sont là, avec leurs divisions fraîches, leurs munitions neuves, leur enthousiasme intact, et chaque division américaine qui entre en ligne est une division qui change le calcul de Verdier.

Verdier note, le 6 juin : "Les Américains se battent à Belleau. Bravement, mal, efficacement. Ils font les mêmes erreurs que nous en 14. Mais ils ont ce que nous n'avions pas en 14 : un allié expérimenté derrière eux qui sait comment on survit. Et ils ont le nombre. Mon Dieu, ils ont le nombre."


Mi-mai, avant le coup du 27, Henri reçoit une lettre de Lucien Combes.

"Mon lieutenant. L'école normale est formidable. Je lis, j'écris, je calcule, je fais des sciences, je fais de l'histoire. L'histoire surtout. Le professeur d'histoire parle de la Révolution et je comprends des choses que je ne comprenais pas avant, sur la liberté et l'égalité et la fraternité. Des mots qu'on écrit sur les frontons des mairies et qu'on lit sans les voir, et que maintenant je vois, parce que j'ai vu ce qui se passe quand ils n'existent pas.

Ma jambe va mieux. Je boite toujours mais moins. Le médecin dit que c'est le mieux que je puisse espérer. Je lui ai dit que j'avais espéré pire et obtenu mieux, et il n'a pas compris.

Lucienne Marty m'a écrit. Elle est à Cahors aussi, à l'école de dessin. On se voit le dimanche. Elle dessine tout le temps, partout, sur tout - des nappes de café, des marges de journaux, le dos des enveloppes. Je crois qu'elle est un peu folle. Je crois que c'est nécessaire.

Votre ancien élève. Lucien."

Henri lit cette lettre dans l'abri et la plie et la range et pense à deux choses en même temps. Lucien qui étudie l'histoire à l'école normale de Cahors. Et Lucien qui voit Lucienne Marty le dimanche. L'ancien soldat qui lisait Montaigne et l'ancienne élève qui dessinait des visages d'un trait. Deux graines plantées dans le Lot, l'une par Henri, l'autre par Louise, et les deux graines se sont trouvées.

Henri sourit. Le berger voit le sourire et dit : "Le petit ?"

"Le petit. Et la petite."

Le berger ne demande pas de précision. Il comprend, avec l'instinct du berger, que quand un petit et une petite se trouvent, c'est le bon ordre des choses.


A Lyon, mai apporte le retour de Paul - pas le retour physique, celui-là est fait depuis avril, mais le retour dans la vie. Paul commence à travailler.

Pas à l'usine - son bras ne le permet plus. Au syndicat. Le secrétaire de la section métaux, un vieux militant réformé, cherche quelqu'un pour tenir les permanences, rédiger les comptes rendus, classer les dossiers. Paul se présente. Il sait lire, écrire, compter. Il connaît les ateliers, les métiers, les revendications. Et il a un bras en écharpe qui dit mieux que n'importe quel discours d'où il vient et ce qu'il a donné.

Il commence le 6 mai. Deux francs par jour - moins que l'usine, moins que Jeanne, mais c'est un salaire, et surtout c'est une place. Paul s'assoit derrière un bureau, avec un dossier et un crayon, et il fait ce que Jeanne a fait à l'usine - il apprend. Les dossiers, les textes, les négociations, les procédures. La politique du travail, les conventions, les accords. C'est un monde qu'il connaissait de l'extérieur - le monde du syndicalisme, des assemblées, des meetings. Maintenant il le connaît de l'intérieur, avec ses papiers et ses compromis et ses lenteurs, et il découvre que changer le monde est un travail de bureau autant qu'un travail de tribune.

Jeanne le voit changer. Pas physiquement - Paul est toujours maigre, toujours marqué, le bras toujours raide. Mais quelque chose dans ses yeux s'est rallumé, quelque chose qui s'était éteint dans la tranchée et que le bureau du syndicat ravive. Paul a une raison de se lever le matin. Pas la guerre - le travail. Pas la survie - le sens.

Le soir, ils dînent ensemble. Pour la première fois depuis quatre ans, Paul et Jeanne dînent ensemble tous les soirs, à la même table, dans la même cuisine, et les frictions d'avril s'atténuent, lentement, remplacées par une routine nouvelle, maladroite, tâtonnante, mais une routine. Paul parle du syndicat. Jeanne parle de l'usine. Ils échangent des chiffres, des noms, des situations. Ils ne sont pas le même couple qu'en 1914 - ils sont un couple de 1918, formé par la guerre, déformé par l'absence, reformé par le retour.

Un soir, Paul dit à Jeanne : "Quand les hommes reviendront, ils voudront récupérer les postes des femmes. Le syndicat devra choisir."

"Choisir quoi ?"

"Choisir s'il défend tous les travailleurs ou seulement les hommes."

Jeanne le regarde. Paul soutient le regard. C'est le Paul de 1918, celui qui a écouté les femmes au syndicat, celui qui a dit "j'ai compris". Et c'est aussi le Paul d'avant, le militant, le syndicaliste, mais un syndicaliste qui a élargi son champ de vision pour y inclure la moitié de l'humanité qu'il ne voyait pas avant.

"Et tu choisiras quoi, toi ?" demande Jeanne.

Paul ne répond pas tout de suite. Puis il dit : "Tous."

C'est un mot. Un seul. Comme le "oui" de Louise, comme le "toujours" de Louise, comme le "papa" du berger. Les mots qui comptent sont toujours courts.


Fin mai. L'offensive allemande sur l'Aisne a percé, les Allemands sont sur la Marne, Paris est menacé, et le monde semble au bord du gouffre. Mais Henri est en Picardie, à l'écart du coup, et il utilise ce répit pour faire ce qu'il fait toujours - tenir, préparer, enseigner.

Le berger lit maintenant le communiqué seul chaque matin. C'est devenu son rituel - il se lève, va au poste de commandement, déchiffre le communiqué épinglé au mur, et revient dans l'abri avec sa lecture du monde. Sa lecture est celle d'un berger - directe, sans nuance, sans illusion. "Ils ont pris Soissons." "Les Américains sont à Château-Thierry." "Ça tient." Trois phrases. Le résumé le plus honnête de la situation qu'Henri entende de toute la journée, parce que le berger ne sait pas mentir et que les communiqués ne savent faire que ça.

Le 31 mai, le soir, Henri écrit dans son carnet.

"31 mai 1918. L'Aisne est tombée. La Marne est menacée. Paris est menacé. Et pourtant je suis calme. Pas le calme de la résignation - le calme du calcul. Les Allemands frappent fort mais ils ne percent pas. Ils avancent mais ils ne gagnent pas. Et chaque jour, les Américains arrivent. Dix mille par jour. Le sablier coule. Il coule dans le bon sens.

Le berger a lu le communiqué ce matin. Il a dit : 'Ils sont sur la Marne. C'est là qu'on les avait arrêtés la première fois.' Il a raison. C'est là qu'on les avait arrêtés en septembre 1914. Et c'est là qu'on les arrêtera à nouveau.

Je ne sais pas quand. Je ne sais pas comment. Mais je sais. Le berger sait. Fayolle sait. Pélissié sait. Le chat sait, mais le chat s'en fiche.

L'été vient. L'été sera décisif. Et nous serons là."