Septembre 1915
La préparation d'artillerie commence le 22 septembre.
Pendant les trois semaines qui précèdent, Henri vit dans l'attente. L'attente qui est pire que l'assaut, parce que l'assaut au moins occupe le corps. L'attente laisse le corps inerte et l'esprit libre de tourner en rond, de calculer les chances, de compter les morts à venir. Henri ne compte pas. Il prépare. Il vérifie les équipements de sa section, inspecte les grenades, s'assure que chaque homme a ses cartouches, sa gourde pleine, son pansement individuel. Il étudie la carte. Il repère les objectifs, les lignes de progression, les positions de repli. Il fait tout ce qu'un bon sergent doit faire, méthodiquement, comme il préparait le certificat d'études de ses élèves - un programme, des étapes, une méthode.
Mais le certificat d'études ne tuait personne.
Le berger, pendant ces trois semaines, se tait plus que d'habitude, ce qui est dire. Il passe des heures à entretenir son fusil, à graisser ses brodequins, à vérifier les coutures de son sac. Des gestes de berger qui prépare la transhumance - le soin minutieux de l'outil avant la montagne. Fayolle écrit beaucoup. Des lettres à ses parents, des lettres à une fille de Puy-l'Évêque dont il n'a jamais parlé et dont Henri découvre l'existence par hasard, en voyant l'adresse sur une enveloppe. Marcel, lui, compose un numéro spécial du Poilu du Causse, le sixième, qu'il tire à la main parce que la presse est restée dans le village précédent. Trente exemplaires, laborieux, illisibles pour la moitié, avec un éditorial d'Henri qui dit simplement : "On fera ce qu'on a à faire."
Le 21 septembre au soir, Henri rassemble sa section dans un abri de deuxième ligne. Trente hommes assis ou accroupis dans la pénombre, les visages éclairés par deux bougies. Des visages qu'il connaît maintenant un par un - le berger, Fayolle, Marcel, Pélissié, et les autres, les renforts de l'hiver et du printemps, les survivants de Notre-Dame-de-Lorette, les nouveaux de juillet. Trente hommes qui le regardent comme ses élèves le regardaient quand il expliquait le théorème de Pythagore, avec cette attente muette qui dit : dis-nous que ça ira.
Henri ne dit pas que ça ira. Il dit ce qu'il sait. L'heure de l'attaque, la direction, les objectifs. La première tranchée, la deuxième, le boyau de communication. Les consignes - avancer par bonds, ne pas se regrouper, utiliser les trous d'obus, lancer les grenades avant d'entrer. Il parle clairement, sans trembler, avec cette voix d'instituteur qui porte sans crier. Et à la fin, il ajoute une chose qui n'est pas dans les ordres : "On reste ensemble. Quoi qu'il arrive, on reste ensemble."
Le berger hoche la tête. C'est la seule approbation dont Henri a besoin.
Le 22 au matin, l'artillerie ouvre le feu.
C'est un barrage d'une puissance que personne dans le régiment n'a encore connue. Mille deux cents canons sur vingt kilomètres, du 75, du 155, du 220, et pour la première fois des 270 et des 370, ces monstres d'acier qui crachent des obus d'une demi-tonne à quinze kilomètres. Le sol tremble sans discontinuer. L'air vibre. Le bruit n'est plus un bruit, c'est une pression physique, une main géante qui appuie sur la poitrine, sur les tympans, sur le ventre. Les hommes dans les tranchées de départ restent accroupis, les mains sur les oreilles, la bouche ouverte pour compenser la pression, et ils attendent.
La préparation dure trois jours. Trois jours de bombardement continu. Henri ne dort pas. Personne ne dort. On somnole par intervalles, entre deux séries de tirs, quand le rythme faiblit une minute, et on se réveille en sursaut quand il reprend. La nourriture arrive froide et personne n'a faim. L'eau est rationnée. Les latrines sont inaccessibles, on se soulage dans les boyaux, dans les boîtes de conserve, n'importe où.
Verdier est au poste de commandement de la 10e armée, dans une cave renforcée, à cinq kilomètres derrière le front. Il suit le bombardement sur ses tableaux, heure par heure, batterie par batterie. Il a conçu une partie du plan de feu lui-même - les créneaux horaires, les concentrations sur les points forts, les pauses calculées pour attirer les Allemands hors de leurs abris avant de reprendre le tir. C'est un travail d'horlogerie meurtrière, et Verdier le fait avec la précision froide qui est sa nature. Mais la nuit, quand les autres dorment, il sort dans la cour et regarde l'horizon nord où le ciel clignote sans arrêt, orange et blanc, comme un orage qui ne passe pas, et il sait que sous ces lueurs des hommes meurent dans des trous.
Le 25 septembre au matin, le bombardement se lève.
Six heures vingt-cinq. Les sifflets.
Henri sort de la tranchée.
C'est le troisième assaut de sa guerre, et il n'est pas plus facile que le premier. Les jambes tremblent, le coeur cogne, le souffle est court - le corps sait ce qui l'attend même quand l'esprit fait semblant de l'ignorer. Mais Henri est sergent maintenant, et un sergent ne tremble pas devant ses hommes. Il se lève, il enjambe le parapet, et il avance.
Le terrain entre les lignes est méconnaissable. Trois jours de bombardement l'ont transformé en un paysage lunaire - des cratères partout, si serrés qu'ils se chevauchent, la terre retournée à trois mètres de profondeur, les barbelés réduits en lambeaux, les tranchées allemandes éventrées. Et les corps. Des corps allemands dans les décombres de la première ligne, des hommes qui n'ont pas eu le temps de descendre dans les abris, ou dont les abris se sont effondrés. Henri les enjambe.
La première tranchée est prise sans résistance. Ou plutôt, il n'y a plus de première tranchée - juste un fossé écroulé, plein de gravats et de morts. La section progresse vers la deuxième ligne, cinq cents mètres plus loin. Et c'est là que les mitrailleuses se réveillent.
Elles sont dans les flancs, dans des positions que le bombardement n'a pas touchées, des abris latéraux, des blockhaus enterrés sous trois mètres de béton et de terre. Le feu croisé est instantané, précis, mortel. Henri se jette dans un cratère et crie à ses hommes de se coucher. Ils se couchent. Mais deux ne se couchent pas - le garçon coiffeur de Brive est touché au ventre, il tombe en avant, les mains sur le ventre, et il fait un son qu'Henri ne peut pas décrire et ne décrira jamais. Un autre, un renfort de juillet dont Henri ne connaît même pas le nom de famille, est tué net, une balle dans le coeur.
Le berger est à côté d'Henri, dans le même cratère. Fayolle est vingt mètres à droite, dans un autre trou, vivant. Marcel est quelque part derrière, Henri ne le voit pas. Pélissié, le tireur silencieux, est couché à plat ventre au bord du cratère et il tire, méthodiquement, sur les créneaux du blockhaus, sans aucune chance de percer le béton mais avec la discipline d'un homme qui fait ce qu'il sait faire.
Henri évalue. Deux options. Rester dans le cratère et attendre des renforts qui viendront peut-être. Ou avancer, contourner le blockhaus par la droite, où le terrain est un chaos de tranchées détruites qui offre du couvert. Il choisit. "Lacombe, Pélissié, avec moi. Les autres, feu de couverture."
Ils rampent. Cinquante mètres dans la boue, à plat ventre, le fusil dans les coudes, pendant que les balles claquent au-dessus d'eux. Le berger rampe comme il marche - sans grâce, sans bruit, avec une efficacité animale. Ils atteignent un boyau effondré qui mène vers l'arrière du blockhaus. Henri dégoupille une grenade. Le berger en dégoupille une autre. Ils lancent en même temps, dans l'ouverture du boyau, et la double explosion secoue l'air. La mitrailleuse se tait.
Ils entrent dans le blockhaus. Trois Allemands morts, deux vivants qui lèvent les mains. Des gosses, comme les leurs. Blonds, sales, terrifiés. Henri dit : "A l'arrière." Pélissié les escorte. Le berger s'assoit contre le mur de béton et souffle, une minute, les yeux fermés.
La première journée est un succès. Relatif, limité, payé cher - mais un succès. Le 7e régiment a pris la deuxième ligne allemande sur un front de huit cents mètres. A gauche et à droite, d'autres régiments ont fait autant, ou moins, ou plus. L'ensemble du front d'attaque a avancé de un à trois kilomètres. La crête de Vimy est proche. Elle est là, devant, à quelques centaines de mètres.
Mais la suite ne vient pas.
C'est mai à nouveau. C'est toujours mai. Les réserves sont en retard. Les boyaux de communication sont détruits par le bombardement français lui-même - les obus qui ont labouré le terrain allemand ont aussi labouré le terrain entre les lignes, et les troupes de soutien pataugent dans un chaos de cratères boueux, sous le feu de l'artillerie allemande qui se réveille et qui tape sur les arrières. Les ordres n'arrivent pas - les lignes téléphoniques sont coupées, les coureurs se perdent, les signaux optiques sont invisibles dans la fumée. Le commandement ne sait pas où sont ses troupes. Les troupes ne savent pas ce que veut le commandement.
Verdier voit le scénario de mai se reproduire, heure par heure, avec la précision d'un cauchemar récurrent. Les rapports arrivent - fragmentaires, contradictoires, en retard. Ici on a percé, là on est arrêté, là-bas on ne sait pas. La crête de Vimy est à portée de main, et personne n'arrive à y envoyer assez d'hommes assez vite. Les Allemands réagissent - ils amènent des réserves par les routes de la plaine, ils contre-attaquent, ils bouchent les trous. La fenêtre se ferme.
Le 28 septembre, Verdier écrit dans son carnet : "Même échec. Mêmes causes. On n'apprend pas."
Ce n'est pas tout à fait vrai. On apprend. Mais on apprend trop lentement, et chaque leçon coûte des milliers de morts.
En Champagne, l'autre mâchoire de l'offensive mord dans le vide. La 2e et la 4e armées françaises attaquent sur un front de trente-cinq kilomètres et avancent de trois à quatre kilomètres en trois jours - un gain spectaculaire, le plus important depuis la Marne. Mais devant la deuxième position allemande, l'assaut s'arrête. Les mêmes causes, les mêmes effets. L'artillerie lourde ne peut pas suivre, les réserves sont trop loin, les Allemands se rétablissent.
L'offensive de septembre 1915 - Artois et Champagne combinées - coûtera à la France cent quarante-trois mille hommes en un mois. Le gain territorial sera de quelques kilomètres sur deux portions de front, aussitôt fortifiés par les Allemands en deuxième et troisième ligne. C'est le troisième échec stratégique de l'année, après Champagne en février et Artois en mai. Le quatrième si on compte les attaques locales de l'hiver. La percée est un mirage qui recule chaque fois qu'on avance.
Henri est relevé le 30 septembre. Sa section a perdu huit hommes - trois tués, cinq blessés. Le garçon coiffeur de Brive est mort à l'hôpital de campagne le 26, de sa blessure au ventre. Il avait vingt et un ans et il coupait les cheveux des camarades le dimanche, avec des ciseaux qu'il avait gardés dans sa musette depuis la mobilisation, comme un talisman de sa vie d'avant.
Le berger est vivant, l'éclat à l'épaule de mai ne l'a pas empêché de ramper dans la boue de septembre. Fayolle est vivant, intact, avec dans les yeux cette dureté nouvelle des hommes de vingt ans qui ont fait deux assauts. Marcel est vivant, un pansement au front - un éclat superficiel, rien de grave, un centimètre de plus et c'était l'oeil. Pélissié est vivant. Le paysan de Saint-Céré est vivant, et il a même parlé - en français, pas en patois -, le 25 au soir, dans le blockhaus conquis, une seule phrase adressée à Henri : "C'est bien ce que vous avez fait, sergent." C'est la première phrase complète que Pélissié ait prononcée en présence d'Henri depuis février.
Henri s'assoit dans une grange de l'arrière, le dos contre un mur de briques. Il enlève ses brodequins. Ses pieds sont blancs, gonflés, crevassés. Il les regarde comme s'ils appartenaient à quelqu'un d'autre. Le berger s'assoit à côté de lui et enlève les siens. Ils restent là, pieds nus, dans la paille, et le berger dit : "Flòc aurait pas aimé ça."
Henri rit. Un rire court, sec, surprenant. Le berger le regarde et ne sourit pas, mais ses yeux disent quelque chose qui ressemble à de la satisfaction. Faire rire le sergent, c'est faire rire le berger de rire.
A Lyon, Jeanne ne sait pas que son frère vient de prendre un blockhaus à la grenade. Elle sait que l'offensive a lieu - les journaux en parlent, triomphalement, comme toujours. "Grande victoire en Champagne." "Progression importante en Artois." Les mots sont les mêmes qu'en mai, qu'en février. Jeanne ne les croit plus.
Paul, lui, lit les communiqués avec la rage froide de celui qui sait. Son bras va mieux. Il serre la balle de caoutchouc cent fois par jour, le muscle revient, la force revient. Le médecin dit qu'il sera apte au service dans un mois. Apte au service. C'est-à-dire renvoyé. C'est-à-dire la tranchée à nouveau, les obus, le bruit, les nuits.
Jeanne ne dit rien. Elle regarde Paul serrer sa balle de caoutchouc et elle pense à la lettre qu'elle devra écrire à Henri quand Paul sera reparti, la lettre qui dira "il est remonté", et la peur revient, intacte, comme si elle ne l'avait jamais quittée.
Le 30 septembre au soir, Paul dit à Jeanne : "Quand je remonterai, va voir le syndicat. Si les femmes veulent se battre pour le salaire, il faut que le syndicat les soutienne. C'est pas une faveur. C'est un droit."
C'est la phrase la plus longue que Paul ait prononcée depuis son retour. Jeanne le regarde. L'homme devant elle n'est plus le fantôme de juillet. C'est Paul. Abîmé, changé, mais Paul. Et il vient de lui donner la seule chose qu'il sache donner - un combat.