Août 1918
Le 8 août, l'armée britannique attaque à Amiens.
C'est le coup de Foch - le vrai, le grand, celui qui change tout. Quatre cent cinquante chars, deux mille avions, des divisions britanniques, australiennes, canadiennes, lancées dans le brouillard du matin sur un front de vingt kilomètres, sans préparation d'artillerie, avec la surprise totale. Les Allemands sont écrasés. En quelques heures, le front est percé sur douze kilomètres de profondeur. Des divisions entières sont capturées. Quinze mille prisonniers le premier jour. Quatre cents canons pris.
Ludendorff appellera le 8 août "le jour noir de l'armée allemande". Pas à cause des pertes - les pertes, l'Allemagne en a eu de pires. A cause de ce que les pertes signifient. Des unités qui se rendent en masse. Des soldats qui refusent de monter en ligne. Des renforts accueillis par les cris de "briseurs de grève" et "prolongeurs de guerre" de la part de leurs propres camarades. L'armée allemande se fissure de l'intérieur, comme l'armée française s'était fissurée en mai 1917, et cette fissure est le vrai signe de la fin.
Verdier lit les rapports du 8 août avec un calme qui surprend ses collègues. Pas d'excitation, pas de triomphe. Le calme de l'homme qui a vu la solution se dessiner pendant des années et qui la voit enfin appliquée. Les chars en masse. La surprise. La coordination. Tout est là. Tout ce qu'il avait écrit.
Il note dans son carnet, le 8 août : "Amiens. Quatre cent cinquante chars. Percée sur douze kilomètres. Ludendorff dira que c'est un jour noir. Il a raison. Mais pour nous, c'est le premier jour blanc depuis quatre ans."
Henri est engagé le 10.
Pas à Amiens - plus au sud, en Picardie, dans une offensive française qui accompagne le coup britannique. Foch ne laisse pas de répit. Il frappe partout, successivement, alternant les secteurs, empêchant les Allemands de concentrer leurs réserves. Chaque coup porte, chaque coup repousse, et l'ensemble crée un mouvement général de recul que les Allemands ne peuvent plus arrêter.
Henri avance. Ce mot, après quatre ans de "tenir", de "creuser", de "résister", ce mot - avancer - a un goût que les hommes découvrent avec une stupeur émerveillée. On avance. On marche vers l'est, pas vers l'ouest. Les villages qu'on traverse ne sont pas des villages qu'on abandonne - ce sont des villages qu'on libère. Et dans les villages libérés, il y a des gens.
Henri entre dans un bourg de Picardie le 12 août, avec sa section. Les Allemands l'ont quitté dans la nuit, en hâte, laissant derrière eux des caisses de munitions, des cuisines roulantes encore tièdes, des journaux allemands du matin. Et sur le pas des portes, les civils. Des femmes, des vieux, des enfants. Des gens qui ont vécu quatre ans sous l'occupation, quatre ans de réquisitions, de travail forcé, de couvre-feu, de faim. Des gens qui regardent les soldats français entrer dans leur village avec des yeux qu'Henri ne sait pas décrire - pas de la joie, pas encore, quelque chose avant la joie, un ébahissement, une incrédulité, comme si la liberté était un animal sauvage qu'on n'ose pas approcher de peur qu'il ne s'enfuie.
Une vieille femme sort de sa maison, s'approche d'Henri, et lui touche la manche. L'étoile de sous-lieutenant, le tissu bleu horizon. Elle le touche comme on touche une relique, pour vérifier que c'est réel. Puis elle dit, d'une voix rouillée par le silence : "C'est fini ?"
Henri la regarde. Il voudrait dire oui. Il ne peut pas. "Pas encore, madame. Mais bientôt."
La vieille hoche la tête. Elle ne pleure pas. Elle a passé l'âge des larmes, ou peut-être elle les a toutes versées pendant quatre ans. Elle rentre chez elle et ferme la porte, et Henri reste dans la rue avec cette phrase - "c'est fini ?" - qui résonne comme le premier mot d'un monde nouveau.
Le berger entre dans le village derrière Henri. Il regarde les maisons, les gens, la rue. Et il dit, avec l'émerveillement du berger qui retrouve un pâturage perdu : "Y a des poules." Il y a des poules. Dans la cour d'une ferme, des poules qui picorent, indifférentes à la libération, à la guerre, à tout. Des poules. Le berger les regarde comme il regarderait ses brebis, avec cette tendresse du paysan pour les animaux domestiques qui survivent à tout. Le chat Verdun, dans la musette, sort la tête et regarde les poules avec un intérêt professionnel que Lacombe tempère d'un "toi, tu restes là".
L'avance continue. Pas à la vitesse de mars - l'armée française est fatiguée, les hommes sont amaigris, les effectifs fondus. Mais l'avance continue, lente, méthodique, irrésistible. Village après village, bois après bois, rivière après rivière. Les Allemands se battent en retraite avec l'énergie du désespoir - des arrière-gardes acharnées, des mitrailleuses dans chaque clocher, des pièges dans chaque carrefour. Chaque kilomètre coûte des hommes. Henri le sait. Chaque kilomètre de liberté est payé au même prix que chaque kilomètre de boue, et le carnet s'allonge.
Le 15 août, l'Assomption, Henri perd un homme.
Pas un renfort. Pas un visage neuf. Fayolle.
C'est un éclat de mortier, à l'entrée d'un village, au moment où la section avance sur une route bordée de peupliers. Le mortier tombe à dix mètres de Fayolle, et l'éclat le prend dans la poitrine, du côté gauche, là où les poumons sont déjà abîmés par quatre ans de toux, par la bronchite de 1914, par la dysenterie de 1916, par tout ce que ce corps de vingt-trois ans a enduré depuis qu'il est sorti du Lot en septembre 1914.
Fayolle tombe. Henri est sur lui en cinq secondes. Le sang est partout - noir, épais, pulsé par le coeur qui bat encore. Le visage de Fayolle est blanc, ses yeux sont ouverts, et il regarde Henri avec une expression que Henri reconnaît, parce qu'il l'a vue cent fois, l'expression de l'homme qui sait.
"Sergent", dit Fayolle. Pas lieutenant. Sergent. Le grade d'Henri quand Fayolle est arrivé, le grade de leur première rencontre, le grade du début.
Henri presse le pansement sur la poitrine. Le sang traverse le tissu, traverse ses doigts, coule dans la poussière de la route. Les brancardiers arrivent. Ils prennent Fayolle, le soulèvent, le posent sur le brancard. Fayolle attrape la main d'Henri - comme le menuisier de Cahors en août 1914, comme tous les blessés attrapent la main la plus proche, parce que la main est le dernier lien avec le monde.
Henri tient la main de Fayolle. Le berger est derrière, immobile. Pélissié est derrière, immobile. Le chat est quelque part, invisible. Les brancardiers emportent Fayolle, et Henri lâche la main, et la main retombe sur le brancard, et le brancard s'éloigne sur la route, entre les peupliers, et Henri reste debout dans la poussière avec le sang de Fayolle sur les doigts.
Le berger pose sa main sur l'épaule d'Henri. La même main qu'Henri avait posée sur l'épaule de Lacombe quand Flòc était mort. Le même geste, inversé. Le berger ne dit rien. Il n'y a rien à dire.
Henri ne saura pas avant cinq jours. Cinq jours d'avance, de combats, de villages libérés, de vieilles femmes qui touchent sa manche, cinq jours avec le sang de Fayolle séché sous ses ongles, dans les plis de ses mains, qu'il ne lave pas parce que laver c'est effacer. Et le cinquième jour, le coureur arrive avec le message. Fayolle est vivant. Évacué. L'éclat a perforé le poumon gauche, celui qui ne fonctionnait déjà plus très bien, et le chirurgien a opéré, et Fayolle est vivant.
Vivant. Avec un poumon en moins. A vingt-trois ans.
Henri s'assoit contre un mur et ferme les yeux. Le berger est à côté de lui. Le chat est sur les genoux du berger. Pélissié est debout, un peu plus loin, le fusil à l'épaule, en sentinelle, parce que Pélissié veille quand les autres ne peuvent plus.
"Il s'en sort", dit Henri.
Le berger dit : "Je sais." Comme s'il avait toujours su. Comme si la mort de Fayolle était une impossibilité que le berger avait refusée d'avance, par la force de sa volonté de berger qui ne perd pas ses bêtes.
A Lyon, août apporte la chaleur et l'espoir.
Les communiqués ont changé de ton. Plus de "nos troupes résistent avec acharnement" - maintenant c'est "nos troupes progressent", "nos troupes ont libéré", "nos troupes ont capturé". Les mots de la victoire, prudents encore, mesurés, mais les mots de la victoire quand même. Jeanne lit les communiqués à l'usine, pendant la pause, et les femmes lisent avec elle, et pour la première fois depuis quatre ans les visages ne sont pas fermés en lisant. Quelque chose s'ouvre. Pas un sourire - pas encore. Une détente. Un relâchement des mâchoires. La fin est dans l'air.
Paul lit les communiqués au syndicat, avec l'oeil du soldat. Il dit à Jeanne, un soir : "Ils reculent. Pour de vrai. C'est pas un repli tactique comme en 17. Ils reculent parce qu'ils ne peuvent plus tenir." Et dans la voix de Paul, Jeanne entend quelque chose qu'elle n'a pas entendu depuis août 1914 - non pas la joie, pas encore, mais la possibilité de la joie. L'idée que la joie pourrait revenir. Un jour. Bientôt.
Jeanne est enceinte de trois mois. Le ventre ne se voit pas encore, mais le corps sait - les nausées du matin, la fatigue du soir, les seins qui tirent. Paul fait la cuisine, toujours, de sa main droite, avec une compétence qui s'améliore semaine après semaine. Sa soupe est devenue mangeable. Ses omelettes sont presque bonnes. Jeanne ne le lui dit pas, parce que Paul n'a pas besoin de compliments - il a besoin de savoir que sa femme mange, et elle mange.
Rose, quand elle voit Jeanne à l'usine, dit : "Tu grossis." Jeanne dit : "Ça se voit ?" Rose dit : "Pour moi, oui. Pour les autres, pas encore. Mais ça viendra." Ça viendra. Et quand ça viendra, Jeanne devra choisir - continuer à travailler ou s'arrêter, garder sa place ou la perdre, le salaire ou le ventre. Le choix que toutes les femmes de 1918 font sans que personne ne le leur facilite.
Fin août, Henri écrit à Louise. Pas de l'abri - il n'y a plus d'abri, plus de tranchée. D'un cantonnement, dans une maison libérée, assis à une vraie table, dans une vraie chaise, avec un vrai toit au-dessus de sa tête. Il écrit avec un stylo trouvé dans un tiroir du bureau de la maison - un stylo civil, un stylo de paix, pas un crayon de tranchée.
"Chère Louise. Fayolle est blessé. Vivant, mais blessé. Le poumon. Il ne reviendra pas. C'est le dernier des premiers - le dernier homme arrivé en septembre 1914 qui était encore avec moi. Restent le berger et Pélissié. Trois, sur les trente qui sont montés en août 14. Trois.
Je ne peux pas penser à ça. Si je pense à ça, je m'arrête, et je ne peux pas m'arrêter, parce que les hommes ont besoin que je marche et que je marche devant.
Mais je peux te dire autre chose. Nous avançons. Nous libérons des villages. Et dans les villages, il y a des gens qui nous regardent comme s'ils avaient oublié que nous existions, et qui nous touchent pour vérifier que nous sommes réels. Et les poules picorent dans les cours. Et le berger regarde les poules avec des yeux de berger, ce qui veut dire avec amour.
La petite Jeanne a onze mois. Dans un mois, ce sera son premier anniversaire. J'essaierai d'être là. J'essaierai. C'est le seul mot qui reste - essayer. Pas promettre. Essayer.
Embrasse-la. Dis-lui que le chat est gros et ingrat et que les poules sont vivantes et que les figues seront bientôt mûres sur le mur de la cour. Dis-lui que son père rentre."
Le 31 août, le soir. Un cantonnement picard. Une maison avec un toit. Le berger est assis dans la cuisine, le chat sur la table, et il écrit. Dans son cahier bleu. Henri est en face de lui, le carnet ouvert, le stylo civil à la main.
Ils écrivent en même temps, en silence, le berger et l'instituteur, chacun dans son cahier, chacun avec ses mots. Deux hommes qui écrivent dans une cuisine de Picardie, en août 1918, pendant que la guerre recule. Pélissié dort dans la pièce à côté, l'ardoise posée contre le mur, une lettre terminée dans l'enveloppe, prête pour le vaguemestre.
Le berger lève les yeux de son cahier et dit : "Mon lieutenant."
Henri lève les yeux.
"On rentre quand ?"
C'est la première fois en quatre ans que le berger pose cette question. Pas "est-ce qu'on rentre" - "quand". La question contient sa propre réponse. On rentre. C'est certain. La seule inconnue est le quand.
Henri dit : "Bientôt."
Le berger hoche la tête. Il baisse les yeux sur son cahier et reprend l'écriture. Henri baisse les yeux sur le sien. Et dans cette cuisine, dans cette maison, sous ce toit qui ne fuit pas, avec cette table qui ne tremble pas, deux hommes écrivent vers la même chose - la fin, la maison, le retour.
Le chat ronronne sur la table, entre les deux cahiers. Dehors, la nuit d'août est chaude et silencieuse, et le front est à dix kilomètres vers l'est, et il s'éloigne.
Il s'éloigne.