Mort et naissance d'un monde

Février 1914

La pluie n'a pas cessé depuis trois jours sur Lyon et Jeanne remonte la montée de la Grande-Côte avec un panier qui lui scie le bras. Chez les Bernardin - les soyeux de la Croix-Rousse -, Madame lui a donné deux chemises usées de Monsieur, "pour votre mari, ma pauvre Jeanne, ça peut encore servir". Jeanne a remercié avec le sourire qu'il faut. Dans la rue, elle a regardé les chemises. Elles sont plus fines que tout ce qu'elle a jamais porté. Elle les défera pour en tirer du tissu.

Paul est rentré avec une nouvelle, ce soir-là. La CGT appelle à un grand meeting contre la loi de trois ans, salle de la Bourse du Travail. Jaurès doit venir parler à Lyon en personne. Paul veut y aller. Jeanne voit ses yeux qui brillent, ce qui est suffisamment rare pour qu'elle dise oui, va, je t'attendrai.


A Paris, l'affaire Caillaux dévore tout. Le Figaro publie, jour après jour. Calmette a trouvé son rythme - un article le matin, une insinuation le soir, le tout enveloppé dans une prose de procureur mondain. Caillaux est accusé de tout : d'avoir trahi les intérêts de la France dans les négociations avec l'Allemagne en 1911, d'avoir protégé des fraudeurs fiscaux, d'être un homme à femmes et un politique sans scrupules. Les faits sont mêlés aux ragots, les documents vrais aux interprétations fausses, et le public adore ça.

Dans les salons, on ne parle que de ça. Au Sénat, on murmure que Calmette a des lettres privées - des lettres intimes, écrites par Caillaux à sa maîtresse devenue sa seconde femme. Si elles sortent, c'est le scandale absolu. Henriette Caillaux, l'épouse en question, lit Le Figaro chaque matin avec une rage froide que son mari sous-estime.

Verdier, lui, s'en moque éperdument. Il a d'autres lectures. Les rapports du Deuxième Bureau s'accumulent sur son bureau et dessinent une image qu'il est peut-être le seul à assembler avec cette netteté. Les Allemands renforcent leur artillerie lourde. Pas l'artillerie de campagne - la lourde. Des obusiers de 150, du 210, et des pièces dont on connaît mal le calibre. L'armée française, elle, mise tout sur le canon de 75, cette merveille de précision et de cadence qui a bluffé le monde en 1897. Le 75 est l'orgueil national. Verdier l'admire autant que quiconque. Mais le 75 tire à plat, en tir direct, sur ce qu'on voit. Les obusiers allemands tirent en cloche, par-dessus les collines, sur ce qu'on ne voit pas.

Il rédige une note à ce sujet. Trois pages serrées, chiffrées, argumentées. Il la transmet au colonel Dupont, qui la transmet au général de Castelnau, qui a d'autres urgences. La note ne reviendra jamais.


Février est le mois du carnaval dans le Lot. Pas un grand carnaval, pas Nice ou Dunkerque - juste les gosses qui se fabriquent des masques en carton et les vieux qui sortent l'accordéon. Henri Castayrol emmène sa classe dessiner les masques pour la leçon de dessin du vendredi. Il y a une gamine, Lucienne Marty, onze ans, fille de métayer, qui dessine comme personne dans cette école n'a jamais dessiné. Des traits sûrs, un sens du volume qui sidère Henri. Il l'a signalée à l'inspecteur, qui a haussé les épaules. Fille de métayer, fille tout court. L'école s'arrêtera au certificat d'études.

Henri rage doucement. C'est pour ça qu'il est instituteur - pour ouvrir des portes. Mais certaines portes ont des verrous qu'il ne possède pas.

Le soir, à la veillée chez le maire, on parle des élections qui viennent. Le radical-socialiste sortant semble bien installé, mais la droite catholique pousse un candidat neuf, un notaire de Cahors qui promet des routes et des ponts. Les routes et les ponts, ça parle aux paysans du causse plus que l'impôt sur le revenu. Henri argumente, s'enflamme, cite Jaurès. Le maire, qui est radical et pas socialiste, l'écoute avec un demi-sourire. Le curé, qui boit son café au même endroit parce que c'est le seul endroit, ne dit rien mais n'en pense pas moins.


A l'Assemblée, le gouvernement Doumergue tient comme il peut. Gaston Doumergue, radical bon teint, Méridional affable, gère les crises à la bonne franquette et les budgets à la petite semaine. Le vrai sujet, c'est l'impôt sur le revenu - le projet Caillaux, justement, voté à la Chambre, bloqué au Sénat. La France de 1914 est le dernier grand pays européen à ne pas avoir d'impôt progressif sur les revenus. Les contributions indirectes, les quatre vieilles - la patente, la contribution foncière, la contribution mobilière, celle des portes et fenêtres - datent de la Révolution et tout le monde sait qu'elles sont injustes. Mais le Sénat est le Sénat, c'est-à-dire le bastion de ceux à qui l'injustice profite.

Clemenceau, soixante-douze ans, observe depuis son journal. Il écrit, il griffe, il attend. Il a été président du Conseil, il a brisé des grèves et des ministres, il a des ennemis partout et des amis nulle part, et il est convaincu que tout ce petit monde politique est en train de danser sur un volcan. Mais on ne l'écoute pas plus qu'on n'écoute Verdier. Les Cassandre ont rarement la cote en février.


Le 28 février - c'est une année ordinaire, pas de 29 -, Henri ferme l'école pour les vacances de Mardi gras. Deux jours. Il prend le train pour Cahors, s'achète deux livres chez le libraire de la place Gambetta, boit un café au soleil pâle de la fin d'hiver, et regarde les gens passer. Des militaires en permission, des paysans au marché, des bonnes soeurs en cornette, un automobile qui pétarade et fait reculer un cheval.

La France de février 1914 est un pays qui marche. Troisième puissance industrielle mondiale, deuxième empire colonial, une monnaie solide arrimée à l'or, une culture qui rayonne de partout - les peintres, les écrivains, les musiciens, les savants, tout ça est français ou veut l'être. Quarante millions d'habitants qui vivent mieux que leurs parents, dans l'ensemble. Pas bien pour tous, pas justement pour beaucoup, mais mieux.

Henri rentre à Labastide avec ses deux livres sous le bras et le pas tranquille d'un homme qui a sa place dans le monde. Le printemps n'est pas loin. On le sent dans la lumière qui traîne un peu plus le soir.