Mort et naissance d'un monde

Juin 1915

Henri guérit. Pas d'une blessure - il n'a pas été touché, pas une égratignure, ce qui est en soi une forme de miracle statistique. Il guérit d'autre chose, de quelque chose qui n'a pas de nom en 1915 et qui n'en aura pas avant longtemps. Le médecin du bataillon appellerait ça de la fatigue nerveuse, si Henri allait le voir, ce qu'il ne fait pas. Les hommes appellent ça "avoir le cafard". Henri a le cafard.

Ça se manifeste par des choses petites. Il ne dort plus. Non, ce n'est pas exact - il dort, mais le sommeil ne le repose pas, parce que le sommeil est plein de bruit, de visages, du cri du plâtrier de Souillac, du silence de l'étudiant en droit. Il se réveille épuisé, les mâchoires serrées, le corps raide. Il mange sans appétit. Il fait ses gardes, ses corvées, son travail de caporal. Mais quelque chose s'est éteint dans la mécanique, un rouage qui tournait sans qu'il y pense et qui ne tourne plus.

Le berger le voit. Le berger voit tout, avec cette attention silencieuse des hommes habitués à surveiller des bêtes. Un matin, au cantonnement de repos, il s'assoit à côté d'Henri et ne dit rien pendant dix minutes. Puis il dit : "Le chien de mon voisin, à Rocamadour, il a mordu un gosse une fois. Après, il pouvait plus s'approcher des enfants. Il tremblait. C'était un bon chien. Il lui a fallu du temps."

Henri regarde le berger. Il ne sait pas si Lacombe vient de le comparer à un chien traumatisé ou de lui offrir la chose la plus fine qu'un homme puisse offrir à un autre - la reconnaissance de la douleur sans la nommer. Probablement les deux.

"Combien de temps ?" demande Henri.

Le berger hausse les épaules. "Il a fallu ce qu'il a fallu."


Le régiment est au repos, si l'on peut appeler repos ce cantonnement dans un village de l'arrière artésien où les hommes dorment dans des granges, s'entraînent le matin, et attendent l'après-midi. Attendent quoi - personne ne le dit. La prochaine montée en ligne. La prochaine offensive. La prochaine série de morts. L'attente est la texture de cette guerre, son tissu de fond, et les hommes s'y enfoncent comme dans un matelas défoncé.

Marcel Auriange, lui, n'attend pas. Marcel agit. Il a trouvé dans le village une presse à bras abandonnée - une vieille presse typographique, dans l'arrière-boutique d'une imprimerie fermée dont le patron est mobilisé. Marcel la regarde comme Henri regarderait une bibliothèque. Il la nettoie, la graisse, cherche de l'encre et du papier, et un soir il vient trouver Henri avec une idée.

"Caporal, si on faisait un journal ?"

Henri le regarde. Un journal. Dans un cantonnement, entre deux montées en ligne, avec une presse qui date de Napoléon III et du papier volé. Marcel n'est pas fou - il est typographe, c'est son métier, et faire un journal c'est comme faire un gâteau pour un pâtissier, c'est ce qu'on sait faire et c'est ce qui vous maintient vivant. Henri comprend ça. Il comprend aussi le risque - un journal de soldats, même inoffensif, même approuvé par le commandement, c'est un espace de parole, et la parole en temps de guerre est une chose dangereuse.

Mais Henri est instituteur. La parole est aussi son métier. Il dit oui.

Le journal s'appellera Le Poilu du Causse, parce que la moitié du régiment vient du Lot et du Quercy. Marcel compose, Henri rédige, le berger n'y contribue pas mais accepte qu'on dessine sa silhouette pour la une - un homme massif appuyé sur un fusil, avec une légende en occitan que personne à l'état-major ne comprend. Le premier numéro sort le 20 juin, tiré à cinquante exemplaires. Il contient un éditorial d'Henri sur le courrier ("Le vaguemestre est notre sauveur et notre bourreau"), une recette de soupe au lard par un cuistot du bataillon, un poème de Fayolle qui est mauvais mais touchant, et un dessin de Marcel représentant un rat de tranchée qui lit le journal, avec la légende : "Enfin un lecteur fidèle."

Le commandant du bataillon le lit, hausse un sourcil, et ne dit rien. Le journal est inoffensif. Il est même utile - il occupe les hommes, il fait circuler de l'humour, il crée du lien. Le commandant est un homme intelligent, ce qui n'est pas si fréquent, et il sait qu'un homme qui rit est un homme qui tient.


L'offensive d'Artois s'est essoufflée mais n'est pas officiellement terminée. Joffre la relance en juin, par à-coups, des attaques locales qui grignotent, qui coûtent, qui ne changent rien. Notre-Dame-de-Lorette est prise, définitivement, le 9 juin, après des semaines de combats acharnés sur ce plateau maudit. Le prix : des milliers de morts pour un éperon de calcaire d'où l'on voit les terrils de Lens. C'est un point sur une carte. C'est un ossuaire.

Verdier assiste à l'après-bataille avec le détachement clinique qui est devenu sa carapace. Il inspecte les positions conquises, les tranchées allemandes prises et retournées, les abris bétonnés que le 75 n'a pas entamés - il avait raison, il le savait, ça ne lui fait aucun plaisir. Il note, il mesure, il photographie. Il veut comprendre pourquoi les Allemands résistent si bien, et il comprend : la profondeur. Les Allemands creusent à trois, quatre, cinq mètres. Ils bétonnent. Ils blindent. Leurs abris résistent à tout sauf au coup direct d'un obus de très gros calibre. L'armée française, elle, creuse à un mètre cinquante et couvre ses abris de rondins et de terre. La différence est celle qui sépare une maison d'une cabane.

Verdier rédige un rapport technique. Dix pages, des schémas, des calculs de résistance des matériaux. Il recommande de creuser plus profond, de bétonner, de copier les méthodes allemandes. Le rapport remonte la chaîne. Il sera partiellement appliqué - dans un an, dans deux ans, quand d'autres milliers d'hommes seront morts pour que l'évidence devienne doctrine.


A Lyon, le mois de juin apporte la chaleur dans l'atelier et une lettre de Paul qui change tout.

Paul est blessé.

Pas gravement - un éclat dans le bras gauche, le muscle du biceps déchiré, l'os intact. Évacué vers un hôpital de l'arrière, quelque part en Picardie, il ne peut pas dire où. La lettre est écrite de la main droite, une écriture tremblante, penchée, qui ne ressemble pas à celle de Paul. "Ne t'en fais pas, c'est rien. Le bras gauche, en plus. Je pourrai pas travailler le métal pendant un moment mais je pourrai te serrer dans mes bras quand même."

Jeanne lit la lettre et quelque chose se brise et se répare en même temps. La peur qu'elle portait depuis onze mois, cette peur permanente, sourde, qui ne la quittait pas même dans le sommeil, cette peur explose d'un coup et se transforme en autre chose - en soulagement violent, physique, qui la fait trembler des pieds à la tête debout dans la cuisine de Vaise, la lettre dans la main. Il est blessé. Il est vivant. Il est blessé, donc il est à l'arrière, donc il ne se bat pas, donc il ne mourra pas aujourd'hui, ni demain, ni la semaine prochaine. La blessure comme grâce. C'est monstrueux. C'est la logique de 1915.

Elle va chez Rose le soir même, sans attendre le dimanche. Rose ouvre la porte, voit le visage de Jeanne, et dit : "Il est blessé ?" Jeanne hoche la tête. Rose dit : "Le bras ?" Jeanne dit oui. Rose la fait entrer, fait du café, et dit la chose que seule une veuve peut dire à une femme de blessé : "Tant mieux."

Jeanne s'assoit et boit le café et ne pleure pas. Elle a passé l'âge de pleurer pour les bonnes nouvelles. Elle pleurera quand il n'y en aura plus.


Henri apprend la blessure de Paul par une lettre de Jeanne qui arrive le 18 juin. Il la lit et hoche la tête. Son beau-frère, qu'il connaît peu - quelques visites à Lyon, des repas de famille, un homme taiseux dont il ne partageait ni les opinions syndicales ni le silence -, est devenu un membre de la fraternité des blessés. Henri devrait être soulagé. Il l'est, d'une certaine manière. Mais le soulagement est une émotion compliquée en 1915, parce qu'on ne peut pas se réjouir de la blessure d'un homme sans penser à ceux qui n'ont pas eu cette chance, ceux qui sont morts, ceux qui sont enterrés dans la craie de Notre-Dame-de-Lorette sans un nom et sans une croix.

Il écrit à Jeanne : "Content que Paul soit en vie. Dis-lui que je pense à lui." C'est court. C'est tout ce qu'il peut.

A Louise, il écrit autre chose, ce soir-là. Quelque chose de plus long, de plus vrai. Le cafard est en train de passer - pas de disparaître, il ne disparaîtra jamais complètement, mais de se tasser, de se ranger dans un coin de sa tête où il peut coexister avec le reste. Et le reste, c'est Louise, c'est l'école, c'est le journal du régiment, c'est le berger qui raconte son chien, c'est Fayolle qui tousse et qui vit, c'est Marcel qui compose des caractères de plomb dans une arrière-boutique d'Artois.

"Chère Louise. Je vais mieux. Ne me demande pas mieux que quoi, je ne pourrais pas t'expliquer. Disons que j'étais parti et que je reviens. Les haricots, le jardin, la grimace de Marthe Bouyssou - tu ne sais pas à quel point ces choses comptent. Elles sont la preuve que le monde tient. Ici, on a fait un journal. Le premier numéro a fait rire des hommes qui ne riaient plus depuis des mois. C'est peut-être la chose la plus utile que j'aie faite depuis le début de cette guerre."


Le 28 juin. Un an jour pour jour depuis Sarajevo. Personne ne le remarque, ou si quelqu'un le remarque, il ne le dit pas. Ce n'est pas le genre d'anniversaire qu'on célèbre.

La France de juin 1915 est un pays transformé. Pas seulement par la guerre - par la guerre, oui, mais aussi par ce que la guerre a révélé. Les failles, les mensonges, les insuffisances. L'armée qui n'avait pas de casques, pas de grenades, pas d'artillerie lourde. Le commandement qui envoyait des hommes en pantalon rouge contre des mitrailleuses. L'industrie qui n'était pas prête. Le pays tout entier qui s'était endormi dans la certitude d'une guerre courte et qui se réveille dans la réalité d'une guerre sans fin.

Mais la France s'adapte. C'est ça, la leçon de juin 1915 - l'adaptation. Les usines tournent. Les femmes travaillent. Les casques protègent. Les grenades fonctionnent. L'artillerie lourde arrive, lentement, insuffisamment, mais elle arrive. Le pantalon est bleu. Le pays apprend la guerre en la faisant, ce qui est la pire manière d'apprendre et la seule qui existe.

Clemenceau, dans L'Homme enchaîné, résume la situation avec sa brutalité habituelle : la France fait la guerre comme elle fait tout le reste - en retard, en désordre, et avec un courage qui compense l'incompétence. Ce n'est pas faux. Ce n'est pas juste non plus. Mais Clemenceau n'a jamais cherché la justice. Il cherche l'efficacité, et l'efficacité est encore loin.


Le 30 juin, Henri est assis dans l'arrière-boutique de l'imprimerie, avec Marcel, devant la presse. Ils composent le troisième numéro du Poilu du Causse. Marcel aligne les caractères de plomb dans le composteur avec la précision d'un horloger. Henri corrige une épreuve au crayon. La lumière du soir entre par une fenêtre poussiéreuse.

C'est un moment de paix. Pas la paix d'avant - celle-là est morte, enterrée avec l'étudiant en droit de Montauban. Une autre paix, plus petite, plus fragile, faite de plomb et d'encre et de mots alignés sur du papier. La paix des gens qui fabriquent quelque chose au milieu de la destruction.

Marcel dit, sans lever les yeux du composteur : "Tu sais, caporal, après la guerre, je veux monter mon journal. Un vrai. A Toulouse. Un journal ouvrier."

Henri le regarde. "Et tu écriras quoi ?"

Marcel sourit. "La vérité."

Henri ne dit pas que la vérité est une chose compliquée, que personne ne la veut entière, que même lui, l'instituteur laïque, le républicain, l'homme des Lumières, censure ses propres lettres avant que le censeur ne les touche. Il ne dit pas ça. Il dit : "Je lirai ton journal."

Marcel hoche la tête et repose un caractère dans la casse. Dehors, au loin, l'artillerie gronde. Toujours.