Juin 1916
La chaleur revient et avec elle les mouches.
Les mouches de 1916 sont pires que celles de 1915, parce que le terrain a eu deux ans pour accumuler ce dont les mouches se nourrissent. Elles sont partout - sur la nourriture, sur les visages, dans les yeux, dans les blessures. Le médecin du bataillon fait distribuer de la poudre insecticide qui ne sert à rien, et des bandes de gaze pour protéger les gamelles qui servent un peu. Henri organise l'hygiène de sa section avec une minutie de maniaque - les latrines nettoyées deux fois par jour, les gamelles couvertes, les morts enterrés dès que possible. C'est une guerre dans la guerre, et c'est une guerre qu'on ne peut pas gagner.
Fayolle est malade. Pas la toux cette fois - le ventre. La dysenterie, qui court dans les tranchées comme un feu de broussaille, transmise par l'eau souillée, par les mouches, par les doigts sales. Fayolle a de la fièvre, des crampes, et il se vide par les deux bouts dans un coin de l'abri avec la pudeur effarée d'un garçon de vingt et un ans qui n'a plus rien de privé. Henri le fait évacuer au poste de secours le 5 juin, et cette fois il n'hésite pas, il ne négocie pas avec l'officier de compagnie - il ordonne. Le sergent Castayrol ordonne l'évacuation du soldat Fayolle, et personne ne conteste, parce qu'un homme qui ne tient pas debout ne tient pas un fusil.
Fayolle part sur un brancard, le visage gris, les yeux creux. Il attrape la main d'Henri au passage et dit : "Je reviens, sergent." Henri dit : "Je sais." Il ne sait pas. Il ne sait jamais. Mais il dit les mots qu'il faut, parce que les mots qu'il faut sont les seuls médicaments dont il dispose.
La Somme se prépare.
Henri ne le sait pas encore, mais le 7e régiment fait partie des unités prévues pour la grande offensive. L'opération est prévue pour fin juin, début juillet. C'est l'effort suprême, la convergence de tout ce que les Alliés ont accumulé pendant un an - les Britanniques avec leurs divisions Kitchener enfin prêtes, les Français avec ce qui reste après Verdun. Le plan est ambitieux : une attaque franco-britannique sur un front de quarante kilomètres, au nord et au sud de la Somme, avec une préparation d'artillerie écrasante et des réserves massives. Cette fois, dit Joffre, ce sera la percée.
Mais Verdun a changé l'équation. L'armée française, saignée depuis quatre mois, ne peut plus engager les quarante divisions prévues. Elle en engagera seize. Le poids de l'offensive repose désormais sur les Britanniques, qui aligneront vingt-six divisions. C'est une armée neuve, enthousiaste, courageuse, et tragiquement inexpérimentée. Les volontaires de Kitchener sont des civils en uniforme - des employés de bureau, des ouvriers, des instituteurs, des mineurs - qui ont appris à marcher au pas et à tirer mais qui n'ont jamais vu un obus tomber. Ils apprendront. Le prix de l'apprentissage sera effroyable.
Verdier a été transféré. Depuis mai, il est à l'état-major de la 6e armée, celle qui tiendra le secteur français de la Somme, au sud de la rivière. C'est la première fois qu'il travaille directement avec les Britanniques, et l'expérience est déconcertante. Les officiers britanniques sont polis, compétents, courageux, et ils ne savent rien. Pas par stupidité - par jeunesse. L'armée britannique de 1916 est une armée de six mois. L'armée française est une armée de deux ans. Deux ans de sang, deux ans de leçons, deux ans d'erreurs payées au prix fort. Verdier regarde les plans d'attaque britanniques et y retrouve les mêmes erreurs que les plans français de 1914 - les lignes trop serrées, les objectifs trop ambitieux, la confiance excessive dans la préparation d'artillerie.
Il essaie de prévenir. C'est ce qu'il fait, Verdier - il prévient. Il rencontre un colonel britannique, un homme charmant du Yorkshire qui parle un français impeccable, et il lui dit : "Les mitrailleuses allemandes survivront à votre bombardement. Vos hommes doivent avancer par bonds, pas en ligne. Ils doivent suivre le barrage roulant de près, très près, quitte à prendre des pertes par leur propre artillerie." Le colonel écoute poliment, prend des notes, et retourne à son état-major. Verdier ne sait pas si les notes seront lues. Il fait ce qu'il peut.
Le 10 juin, Henri est relevé et envoyé en réserve à vingt kilomètres au sud de la Somme. Le mot circule - c'est pour bientôt. L'offensive. La grande. Les hommes voient les signes, ces signes qu'ils connaissent par coeur depuis deux ans - les colonnes d'artillerie, les dépôts de munitions, les hôpitaux de campagne qui s'installent, les terrains d'aviation qui se multiplient. La machine de guerre se met en marche, lourde, visible, implacable.
Henri profite du repos pour écrire. A Louise, d'abord. Une longue lettre, calme, précise, qui parle de l'été, des champs de blé autour du cantonnement, d'un cerisier en fleur dans le jardin d'une ferme réquisitionnée. Il ne parle pas de l'offensive qui vient. La censure l'interdirait, et même sans la censure, il ne le ferait pas. On ne dit pas à la femme qu'on aime qu'on va monter à l'assaut dans trois semaines. On lui parle des cerisiers.
"Le cerisier de la ferme où nous sommes est chargé comme je n'en ai jamais vu. Les cerises sont noires, petites, sucrées. Le berger en mange à poignées et les noyaux s'accumulent devant l'abri comme des munitions d'un autre genre. Le chat en a goûté une et a fait une tête extraordinaire. Marcel dit que c'est un chat de ville. Lacombe dit que c'est un chat difficile. Je crois que c'est un chat qui a du goût."
Louise reçoit la lettre et sourit en lisant le passage du chat. Elle ne sait pas que derrière les cerisiers il y a la Somme. Elle sait qu'il y a toujours quelque chose derrière les cerisiers.
Fayolle revient le 15 juin. Amaigri, pâle, les yeux enfoncés, mais debout. Le poste de secours l'a gardé huit jours, nourri de riz et d'eau bouillie, purgé, retapé tant bien que mal, et renvoyé vers le front parce qu'on a besoin de fusils. Fayolle retrouve sa place dans l'escouade comme un voyageur retrouve sa maison - avec soulagement et un vague étonnement que tout soit encore là. Le berger lui fait une place dans l'abri. Le chat vient s'asseoir sur ses genoux. Marcel lui donne un numéro du Poilu du Causse qu'il a manqué. Fayolle le lit, mange une soupe, et s'endort.
Henri le regarde dormir et fait le décompte. Fayolle est là depuis le début, depuis le renfort de septembre 1914. Vingt et un mois. Vingt et un mois de tranchée, de boue, de peur, de bruit, avec une bronchite, une dysenterie, deux assauts, Verdun. Et il dort comme un gosse, la bouche ouverte, les poings fermés. Il a vingt et un ans. Henri en a vingt-six. Deux ans de plus, un siècle de plus.
A Lyon, le mois de juin apporte la naissance.
Pas celle de Rose - Rose n'accouchera qu'en septembre. Celle de Marie, la voisine, dont le deuxième enfant naît le 12 juin, une fille, dans l'appartement au-dessus de celui de Jeanne. L'accouchement est difficile - la sage-femme est en retard, le travail est long, et Jeanne est là, parce que les femmes de 1916 sont là les unes pour les autres quand les hommes ne sont pas là. Elle tient la main de Marie, elle fait chauffer de l'eau, elle prend le premier-né dans ses bras pour l'éloigner des cris, et quand la petite naît enfin, à deux heures du matin, dans un cri qui perce les murs, Jeanne la reçoit dans ses mains parce que la sage-femme n'est toujours pas arrivée.
C'est la première fois que Jeanne tient un nouveau-né. Elle n'a pas eu d'enfant. La fausse couche de 1913, dont on ne parle pas, et depuis rien. Paul et elle n'en parlent pas. C'est un silence entre eux, un de plus, un silence qui n'est pas de l'indifférence mais de la douleur rentrée.
Jeanne tient la petite dans ses mains, chaude, glissante, furieuse, vivante, et quelque chose la traverse qui n'est pas du regret - c'est trop simple pour du regret. C'est la connaissance brute de ce qu'elle n'a pas, posée dans ses mains, hurlante. Elle donne la petite à Marie. Elle nettoie. Elle descend chez elle. Elle s'assoit dans sa cuisine et reste là dans le noir, les mains sur la table, ces mains qui viennent de tenir une vie.
Elle n'en parle pas. Pas à Rose, pas à Paul, pas à Henri. Il y a des silences que même les soeurs ne partagent pas.
Le 24 juin, la préparation d'artillerie de la Somme commence.
Sept jours de bombardement. Quinze cents canons britanniques et neuf cents canons français ouvrent le feu simultanément sur un front de quarante kilomètres. Un million cinq cent mille obus en une semaine. Le sol tremble jusqu'à Londres, dit-on - c'est probablement faux, mais le bruit s'entend à des dizaines de kilomètres, un grondement continu, jour et nuit, qui fait vibrer les vitres des villages de l'arrière et qui empêche de dormir jusqu'à Amiens.
Henri est en réserve, à dix kilomètres derrière le front, et il entend. Tout le monde entend. Le bruit est le monde. Les hommes qui ont fait Verdun reconnaissent le son et se taisent. Les renforts récents écoutent avec des yeux ronds. Marcel, assis devant la grange, le dos au mur, les yeux fermés, écoute le barrage et dit : "C'est plus gros que Verdun." Henri ne sait pas si c'est vrai, mais c'est possible. La Somme est la plus grande concentration d'artillerie de l'histoire. Le mot "histoire" ne signifie plus grand-chose en 1916, mais les canons, eux, signifient.
Pendant les sept jours de préparation, Henri fait ce qu'il sait faire. Il vérifie, il prépare, il organise. Les grenades, les cartouches, les pansements, les gourdes, les rations. Il étudie la carte - son secteur d'attaque est au sud de la Somme, dans un paysage de collines crayeuses, de bois et de villages fortifiés. Les objectifs sont clairs sur le papier. Le papier ne montre pas les mitrailleuses.
Le 28 juin, il rassemble sa section pour la dernière fois avant l'assaut. Trente-deux hommes. Il les regarde, un par un, et il grave les visages dans sa mémoire avec la rigueur d'un photographe, parce qu'il sait que certains de ces visages ne seront plus là dans une semaine.
Il ne fait pas de discours. Il dit : "Vous savez ce que vous avez à faire. Restez ensemble. Écoutez les ordres. Utilisez le terrain. Et si ça merde, on s'adapte." Le verbe "merder" dans la bouche du sergent Castayrol, instituteur, homme des Lumières, est un événement linguistique que Marcel note mentalement pour le prochain numéro du Poilu du Causse.
Le 30 juin. Veille de l'offensive.
Henri écrit trois lettres. A sa mère, à Jeanne, à Louise. Celle à sa mère est courte - "Je vais bien, je pense à toi, mange les cerises du jardin pour moi." Celle à Jeanne est brève - "Prends soin de toi. Paul t'embrasse, j'en suis sûr même sans le lui demander." Celle à Louise est la plus longue, et il ne la relira pas, parce que la relire serait admettre qu'elle pourrait être la dernière.
"Chère Louise. Demain sera un jour important, et je ne peux pas t'en dire plus. Je veux que tu saches que si j'ai tenu tout ce temps, c'est parce que tu existes. Ce n'est pas une phrase - c'est le mécanisme exact de ma survie. Chaque matin où je me lève et où je fais ce que je dois faire, c'est parce qu'il y a un après, et que l'après c'est toi. Figeac. L'école. Les haricots de tes élèves. Le pont sur le Lot. La robe bleue. Le oui.
Je t'aime. Je reviens."
Il plie les trois lettres, les donne au vaguemestre, et va dormir. Il ne dort pas. Personne ne dort. Le barrage tonne sans arrêt, la terre vibre, et les hommes sont couchés dans la grange, les yeux ouverts, chacun dans sa propre nuit.
Le berger caresse le chat. Fayolle serre son fusil. Marcel écrit dans un carnet. Pélissié dort, ou fait semblant - il a cette capacité paysanne de trouver le sommeil n'importe où, n'importe quand, comme un animal qui sait que le repos est une arme. Lucien Combes, le gamin qui lit Montaigne, est couché en boule, le livre contre lui, et ses lèvres bougent dans l'obscurité - peut-être qu'il lit, peut-être qu'il prie, peut-être que c'est la même chose.
Demain, le 1er juillet 1916.
La Somme.