Mort et naissance d'un monde

Août 1916

Henri a une permission.

Sept jours. C'est la première depuis décembre, la première depuis Verdun et la Somme, et quand l'ordre tombe il reste immobile un moment, le papier dans la main, comme si le mot "permission" était écrit dans une langue qu'il a oubliée. Sept jours. Sept jours sans bruit, sans boue, sans morts. Sept jours d'un autre monde - celui où les gens dorment dans des lits, mangent à des tables, et ne regardent pas le ciel pour deviner d'où viendra l'obus.

Il ne va pas à Cahors. Il va directement à Figeac.

Le train traverse la France d'été - les vignes du Bordelais, les collines du Périgord, les causses du Quercy. Henri est assis dans un compartiment de troisième classe, le front contre la vitre, et il regarde passer le pays pour lequel il se bat, ce pays de blés mûrs, de rivières lentes, de villages aux toits d'ardoise, et il le trouve beau avec une intensité qui lui fait mal. Il ne pleure pas. Il a cessé de pleurer depuis longtemps. Mais la beauté, quand on revient de là où il revient, est une forme de violence.

Louise l'attend à la gare. Elle porte la robe bleue. Henri descend du train, pose son sac sur le quai, et la regarde. Deux secondes. Trois. Puis Louise s'avance et le prend dans ses bras, sans un mot, au milieu du quai, devant les gens, devant la postière qui regarde par la fenêtre, devant le chef de gare qui détourne les yeux par pudeur. Elle le serre. Henri pose ses mains dans le dos de Louise et ses mains ne tremblent pas, et c'est la seule victoire de toute cette guerre qui compte.

Ils marchent jusqu'à la mercerie. La mère de Louise les attend dans la cuisine, avec la soupe et le fromage et le vin de noix qu'elle fait elle-même. Henri mange. La mère le regarde manger et ne dit rien, mais ses yeux disent ce que les mères voient - un homme usé, amaigri, vieilli de dix ans en deux, qui mange la soupe comme si c'était le dernier repas du monde.

Le soir, Louise le mène dans la chambre d'amis au-dessus de la mercerie. Une chambre petite, propre, avec un lit, une table, un broc d'eau et une serviette blanche. Henri regarde le lit. Un lit. Avec des draps. Des vrais draps, qui sentent la lavande. Il s'assoit sur le bord du lit et enlève ses brodequins et ses pieds touchent le plancher de bois et il reste là, assis, les pieds nus sur le bois, et il ne bouge plus.

Louise est dans l'encadrement de la porte. Elle le regarde. Elle ne dit pas "ça va ?" parce que ça ne va pas et qu'ils le savent tous les deux. Elle dit : "Je suis là."

Henri lève les yeux vers elle. "Je sais."

Elle ferme la porte. Elle reste de son côté. Ils ne sont pas mariés. C'est 1916, c'est le Lot, c'est la fille de la mercière. Certaines portes ne s'ouvrent pas encore.

Henri dort quatorze heures.


Les sept jours à Figeac sont les plus beaux de la guerre d'Henri. Pas parce qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire. Parce qu'il ne se passe rien. Rien d'extraordinaire. Des choses ordinaires. Des choses d'avant.

Le matin, il descend à la mercerie et aide la mère de Louise à ouvrir les volets. Il boit un café dans la cuisine pendant que Louise part à l'école - elle donne des cours de rattrapage en août, pour les enfants qui ont pris du retard pendant l'année. Henri reste à la mercerie. Il classe les bobines de fil par couleur, il range les cartons, il recolle une étagère qui penche. La mère le regarde faire avec un sourire qu'elle ne montre pas. Un homme qui range les bobines de fil est un homme qui veut rester.

L'après-midi, il marche. Seul, ou avec Louise quand elle a fini. Ils marchent le long du Célé, la petite rivière qui rejoint le Lot à Bouziès, et ils marchent dans les chemins du causse, entre les genévriers et les murs de pierre sèche, et Henri retrouve le paysage de son enfance avec la stupeur d'un naufragé qui retrouve la terre ferme. Les pierres blanches, le thym, les papillons, le silence. Le silence surtout. Le vrai silence, celui qui n'est pas l'absence de bruit mais la présence de la paix.

Un après-midi, ils montent sur le causse au-dessus de Capdenac et s'assoient sur un muret de pierre. Le Lot est en bas, bleu et vert, bordé de peupliers. Le ciel est immense. Louise est assise à côté d'Henri, les mains sur les genoux, et elle ne parle pas, parce qu'elle a compris que le silence est ce dont Henri a besoin - pas le silence gêné des gens qui n'ont rien à dire, mais le silence choisi des gens qui ont tout à dire et qui savent que les mots ne suffisent pas.

Henri parle quand même. Pas de la guerre - pas directement. Il parle de Pélissié. De l'école du soir. De la première lettre de Pélissié à sa femme, cinq lignes tremblées sur un bout de papier. De Lucien Combes qui lisait Montaigne et qui est à l'hôpital avec un éclat dans le ventre. Du charbonnier de Souillac qui avait appris à lire avec des lunettes de hibou et qui ne lira plus.

Il parle de ce qui compte. Pas les batailles, pas les offensives, pas les communiqués. Ce qui compte, c'est un paysan qui apprend à écrire le nom de sa femme. C'est un gamin de seize ans qui découvre Montaigne. C'est un charbonnier qui voit les lettres pour la première fois de sa vie et qui dit "bordel" avec des yeux d'enfant. La guerre détruit tout, mais dans les fissures de la destruction, quelque chose pousse. Quelque chose d'obstiné, d'irréductible. Henri ne sait pas comment appeler ça. Louise dit : "L'école."

Henri la regarde. "Oui. L'école. Même là-bas. Surtout là-bas."


Le quatrième jour, Henri va à Labastide-Murat.

Il prend le tortillard du matin, deux heures de train lent à travers le causse, et il arrive au village à midi. Rien n'a changé. L'église, la mairie, le café, l'école. L'école est fermée - c'est l'été, et le vieux retraité qui le remplace est chez lui. Henri va voir l'école de l'extérieur, les volets clos, la cour vide, le banc de pierre où il s'asseyait le soir pour corriger ses copies. Il touche la porte. Le bois est chaud sous sa main.

Il va chez les Delpech. Le vieux Delpech est dans sa cour, assis sur un tronc, un couteau à la main, en train de tailler un manche de pioche. Il voit Henri arriver et se lève, lentement, et les deux hommes se serrent la main sans rien dire. Le petit Delpech - celui qu'Henri était allé chercher en mars 1914, celui du certificat d'études - le petit Delpech a quinze ans maintenant. Il travaille la terre avec son grand-père et ses soeurs, parce que le père Delpech est au front, quelque part en Champagne, vivant aux dernières nouvelles.

Henri mange avec les Delpech. La soupe, le pain, le fromage de brebis. La vieille Delpech ne parle pas mais elle pose devant Henri une assiette si pleine qu'il faudrait trois hommes pour la finir. C'est sa manière. Le vieux Delpech dit : "L'école va bien. Le remplaçant est pas mauvais. Mais c'est pas pareil." Henri hoche la tête. C'est pas pareil. Rien n'est pareil.

En repartant, il passe devant la ferme des Marty. Il hésite. Puis il pousse le portail. La mère Marty est dans la cour, elle nourrit les poules. Elle voit Henri et s'essuie les mains sur son tablier. Henri demande des nouvelles de Lucienne.

La mère Marty a un sourire. Un vrai sourire, le premier qu'Henri voit sur un visage de femme de paysan depuis longtemps. "L'institutrice de Capdenac lui a trouvé une place. A Cahors. La petite est partie en avril. Elle dessine."

Elle dessine. Lucienne dessine. La graine plantée en 1914, arrosée par Louise en 1916, a germé. Henri remercie la mère Marty, serre la main du père qui rentre des champs, et reprend le train pour Figeac avec dans la poitrine quelque chose qui ressemble à de la joie - pas la joie éclatante d'avant, cette joie-là est morte. Une joie plus modeste. La joie d'un instituteur qui apprend qu'une élève dessine.


Le sixième jour, Henri parle à Louise de l'avenir.

Ils sont dans la cuisine, le soir, la mère couchée, la maison silencieuse. Henri a un verre de vin devant lui et les mots viennent, un par un, comme des pierres qu'on pose pour construire un mur.

Il veut demander sa mutation à Figeac après la guerre. Il veut épouser Louise. Il veut une école, une maison, un jardin. Il veut des enfants. Il dit tout ça dans l'ordre, comme un rapport, parce qu'il ne sait plus parler autrement que par listes et par faits, et Louise l'écoute, les mains autour de sa tasse, et elle ne rit pas de la liste et du rapport, parce qu'elle sait que c'est sa manière à lui de dire les choses immenses.

"Et toi ?" dit Henri. "Qu'est-ce que tu veux ?"

Louise réfléchit. Pas longtemps. "Je veux l'école. Je veux les enfants. Je veux continuer à enseigner. Et je veux un jardin assez grand pour des tomates et des haricots."

Henri sourit. C'est le sourire le plus lent de sa vie, un sourire qui part du fond et qui monte, et Louise le voit et elle sourit aussi, et pendant dix secondes, dans une cuisine de Figeac, en août 1916, deux instituteurs sourient en parlant de haricots, et la guerre n'existe pas.


Le septième jour. Le départ.

Henri fait son sac. Le Montaigne, le Goethe, les lettres, le carnet. Louise lui a tricoté un cache-nez - pas bleu cette fois, gris, de la laine de brebis du causse, rêche et chaude. Il le met dans le sac et il sent la laine sous ses doigts et il pense au cache-nez bleu de la marraine de guerre, celui de 1914, usé jusqu'à la trame, abandonné quelque part dans une tranchée de l'Aisne.

A la gare, Louise ne pleure pas. Elle l'embrasse - sur les lèvres, cette fois, pas sur le front, pas sur la joue. Un baiser bref, ferme, précis. Puis elle recule d'un pas et le regarde monter dans le train.

Henri est à la fenêtre. Le train siffle. Louise dit : "Tu reviens."

Ce n'est pas une question. C'est la même phrase que la dernière fois, en décembre. Un ordre. Un pacte. Henri dit : "Je reviens."

Le train part. Figeac disparaît. Le causse défile, blanc sous le soleil d'août, avec les genévriers et les murs de pierre et les brebis de Lacombe qui paissent quelque part là-dessous, gardées par une femme et un vieux et un chien qui s'appelle Flòc.


A Lyon, Jeanne vit un août de travail et de chaleur et de quelque chose d'autre.

Paul a écrit. Pas une carte - une lettre. Trois pages. C'est la plus longue lettre que Paul ait jamais écrite, et Jeanne la lit debout dans la cuisine, le soir, en rentrant de l'usine, les mains encore noires.

Paul parle. Pour la première fois, il parle de la guerre. Pas des batailles, pas des obus - des hommes. Du Stéphanois, son ami, son ancre. D'un brancardier breton qui chante des cantiques en portant les blessés. D'un lieutenant de vingt-deux ans qu'il respecte. D'un chien errant qui a suivi le régiment pendant trois semaines et qui a disparu un matin. Et il dit une chose que Jeanne n'attendait pas : "J'ai compris pourquoi le syndicat compte. Pas pour la politique. Pour la dignité. Ici, les hommes n'ont plus de dignité. On nous traite comme du matériel. On nous use, on nous remplace, on nous jette. Quand je rentrerai, je me battrai pour que personne soit traité comme ça. Personne. Ni les ouvriers, ni les femmes, ni personne."

Jeanne lit "ni les femmes" et repose la lettre. Puis elle la reprend et relit. "Ni les femmes." Paul a écrit "ni les femmes". Ce n'est pas une concession - c'est une reconnaissance. Paul, l'ouvrier, le syndicaliste, l'homme qui ne disait rien quand sa femme faisait des ménages chez les bourgeois, Paul a vu quelque chose dans la tranchée qui lui a ouvert les yeux sur ce que les femmes vivent depuis toujours - l'usure, le remplacement, l'invisibilité.

Jeanne range la lettre dans la boîte à biscuits. La boîte ne ferme plus depuis longtemps. Il faudra une deuxième boîte. Ou un coffre.


Le 31 août, Henri est de retour au front. La Somme, toujours. La bataille dure depuis deux mois et ne montre aucun signe de fin. Les gains sont minuscules, les pertes immenses, et la guerre d'usure broie les deux armées avec l'impartialité d'une meule.

Le berger l'accueille avec le chat sur l'épaule et un mot : "La permission ?" Henri dit : "Bien." Le berger hoche la tête. Il ne demande pas de détails. Il regarde le visage d'Henri et y voit ce qu'il a besoin de voir - un homme qui est revenu de l'arrière avec quelque chose dans les yeux qui n'était plus là avant. Quelque chose de vivant.

Marcel dit : "T'as bonne mine, sergent."

Fayolle dit : "T'as ramené du saucisson ?"

Henri a ramené du saucisson. Du confit aussi, dans un bocal que la mère de Louise a glissé dans son sac, enveloppé dans un torchon. Et du fromage de brebis des Delpech. Et un dessin de Lucienne Marty, envoyé par l'école de Cahors, que Louise a mis dans une enveloppe - un portrait, au crayon, d'une femme penchée sur un comptoir de mercerie. La mère de Louise. Lucienne a dessiné quelqu'un qu'elle n'a jamais vu, d'après la description de Louise, et le résultat est saisissant.

Henri accroche le dessin dans l'abri, à côté des dessins d'enfants de 1914, ceux de l'école de Labastide. Les deux dessins se regardent - celui d'un gosse de sept ans qui a dessiné un soleil jaune, et celui d'une fille de quatorze ans qui dessine comme une adulte. Deux ans entre les deux. Deux ans de guerre, de boue, et de crayons qui n'ont pas lâché.

Le berger regarde le dessin de Lucienne et dit : "Elle est bonne." C'est le plus long compliment artistique de la carrière d'Antoine Lacombe.