Novembre 1915
Le deuxième hiver est pire que le premier, parce qu'on sait.
Le premier hiver, on découvrait. La boue, le froid, les rats, les poux - tout était nouveau, tout était stupéfiant, et la stupéfaction amortissait le choc. Le deuxième hiver, on connaît. On sait exactement ce qui vient. On sait que les pieds vont gonfler, que les parois vont s'effondrer, que la soupe arrivera froide, que les rats seront plus gros, que les poux reviendront malgré les épouillages. Et savoir est pire que découvrir, parce que savoir c'est prévoir, et prévoir sans pouvoir empêcher, c'est la définition exacte de l'impuissance.
Henri le sent dans ses hommes. Pas une révolte - personne ne se révolte, pas encore, pas en 1915. Mais un affaissement. Une lassitude qui n'est plus physique, qui est plus profonde, qui touche quelque chose d'essentiel dans la mécanique de l'âme. Les gestes sont les mêmes, les gardes sont faites, les ordres sont suivis. Mais la lumière derrière les yeux faiblit. Le berger parle encore moins qu'avant, ce qui est un exploit. Fayolle ne rit plus du tout. Marcel continue d'écrire le journal, mais ses articles ont perdu leur mordant - ils sont corrects, informatifs, et vides.
Henri cherche quoi faire. C'est son réflexe d'instituteur - quand la classe décroche, on change la méthode, on cherche le levier, on relance. Mais il n'y a pas de levier dans une tranchée. Il n'y a pas de méthode contre la deuxième année de guerre. Il n'y a que la présence - être là, parler, écouter, vérifier les pieds, distribuer le tabac, faire circuler les lettres, tenir l'abri propre. Des gestes petits, répétitifs, insignifiants, qui sont la seule chose entre l'ordre et l'effondrement.
Le chat aide. C'est absurde mais c'est vrai. Verdun le chat circule dans la tranchée comme un propriétaire dans son domaine, se couche sur les genoux des hommes qui sont de garde, attrape des rats avec une efficacité que le berger admire professionnellement, et accorde ses faveurs avec un arbitraire souverain qui fait l'objet de discussions passionnées dans l'escouade. Pourquoi Verdun dort-il avec le berger mais mange-t-il avec Fayolle ? Pourquoi refuse-t-il de s'approcher de Marcel ? Personne ne le sait. Le chat a ses raisons que la raison ne connaît pas. Et ces discussions, ces disputes de rien, ces minutes de normalité autour d'un animal qui se fiche de la guerre, sont un médicament que personne n'a prescrit et qui fonctionne mieux que le pinard.
Joffre fait le bilan.
C'est un bilan terrible, et il le sait, mais il ne le dit pas comme ça. Depuis Chantilly, il rédige des rapports pour le gouvernement, des rapports qui reconnaissent l'échec sans prononcer le mot. L'offensive de septembre n'a pas percé. L'offensive de mai n'a pas percé. L'offensive de février n'a pas percé. Trois tentatives, des centaines de milliers de morts, et le front est au même endroit. La conclusion logique serait d'abandonner la stratégie de percée. Joffre ne l'abandonne pas. Il la reporte. Au printemps 1916, dit-il, avec les Britanniques qui auront enfin une armée de masse - les volontaires de Kitchener, enrôlés en 1914, enfin formés, enfin équipés -, avec plus d'artillerie lourde, plus d'obus, plus de tout, on percera.
Verdier écoute ces plans depuis l'état-major de la 10e armée. Il n'y croit pas. Non pas que les moyens soient insuffisants - pour la première fois, ils commencent à être sérieux. Mais Verdier a compris quelque chose que Joffre refuse de voir : le problème n'est pas la quantité de la force, c'est la nature de la guerre. Tant que la défense a l'avantage - et elle l'a, structurellement, dans une guerre de tranchées -, aucune quantité d'artillerie ne suffira. Il faudrait autre chose. Quelque chose qui n'existe pas encore.
Les Britanniques travaillent sur une idée. Verdier en a entendu parler, par des canaux indirects, des rumeurs d'état-major. Un véhicule blindé, sur chenilles, capable de franchir les tranchées et les barbelés. Un char. Le mot n'existe pas encore. L'objet non plus, ou à peine - des prototypes bricolés dans des ateliers anglais, loin du front. Verdier note l'information dans son carnet sans commentaire. Il verra.
Le 6 novembre, une conférence interalliée se tient à Chantilly. Français, Britanniques, Russes, Italiens - tous autour de la table, pour la première fois, pour coordonner la stratégie. C'est un progrès, au moins sur le papier. Jusqu'ici, chaque armée se battait dans son coin, selon ses plans, sans concertation. La conférence décide que 1916 sera l'année de l'offensive simultanée - tout le monde attaquera en même temps, sur tous les fronts, pour empêcher les Allemands de transférer leurs réserves d'un théâtre à l'autre.
C'est un bon plan. La guerre se chargera de le détruire.
A Lyon, Jeanne vit sa deuxième absence.
Paul est remonté. Quelque part dans le nord - elle ne sait pas où, la censure coupe tout. Les cartes arrivent, les phrases pré-imprimées, la signature. Vivant le 28 octobre. Vivant le 5 novembre. Vivant le 12. Le même rituel qu'avant, la même attente, le même battement de coeur quand le facteur passe dans la rue.
Mais Jeanne n'est plus la femme de 1914. L'usine l'a changée. Rose l'a changée. Paul lui-même l'a changée, avec ses mots du soir, sa phrase sur le syndicat, son "tu continues". Jeanne est maintenant une ouvrière qui sait ce qu'elle vaut, qui sait ce qu'on lui paie, et qui sait que la différence entre les deux est une injustice.
Le 10 novembre, elle fait quelque chose qu'elle n'aurait jamais fait un an plus tôt. Elle va à la Bourse du Travail.
C'est un bâtiment qu'elle connaît de l'extérieur - Paul y allait, avant, aux réunions du soir, aux meetings. Jeanne n'y était jamais entrée seule. Elle pousse la porte, monte l'escalier, et cherche le bureau du syndicat des métaux. Un homme est assis derrière un bureau encombré de papiers. La cinquantaine, moustache grise, bras en écharpe - un réformé. Il regarde Jeanne entrer avec la surprise polie d'un homme qui n'a pas l'habitude de voir des femmes dans ce bureau.
Jeanne dit : "Je travaille chez Berliet. On est payées quatre francs pour un travail qui en vaut six. On a demandé une augmentation en mai, on a eu cinquante centimes. C'est pas suffisant."
L'homme la regarde. "Vous êtes syndiquée ?"
"Non."
"Votre mari est syndiqué ?"
"Oui. Il est au front."
L'homme hoche la tête. Il sort un formulaire, le pose devant Jeanne. "Signez là." Jeanne signe. Elle est syndiquée. C'est un geste minuscule, un nom sur un papier, et c'est un pas de géant, parce que ce pas-là, les femmes de 1915 ne le font presque jamais, et celles qui le font ne reviennent pas en arrière.
Elle rentre à Vaise à pied, dans le froid de novembre, et elle marche plus droit qu'à l'aller. Quand elle écrit à Paul ce soir-là, elle dit : "J'ai fait ce que tu m'as dit. Je suis allée au syndicat." Elle ne dit pas qu'elle a eu peur en poussant la porte. Paul n'a pas besoin de le savoir.
La mère de Louise va plus mal.
Les lettres de Louise changent de ton en novembre. L'écriture est la même, la tendresse est la même, mais il y a dessous une fatigue que Louise ne peut plus cacher. Sa mère ne tient plus la mercerie. Louise se lève à cinq heures pour ouvrir la boutique avant de partir à l'école, et le soir elle y retourne après la classe pour fermer, compter la caisse, ranger les bobines. Le dimanche, elle fait les comptes de la semaine, le ménage de la maison, la cuisine, la lessive. Et entre tout ça, elle enseigne. Trente-deux élèves, dont huit dont les pères sont morts.
Elle ne se plaint pas. Pas dans ses lettres, pas à voix haute, pas à sa mère. Elle fait. C'est le verbe de Louise - faire. Faire la classe, faire la boutique, faire le ménage, faire la cuisine, faire face. Mais le corps a ses limites, et en novembre Louise attrape un rhume qui ne passe pas, qui descend dans la gorge, puis dans la poitrine, et qui la laisse avec une toux sèche qui lui rappelle Fayolle - sauf qu'elle ne connaît pas Fayolle et ne sait pas qu'un homme de vingt ans tousse comme elle dans un trou à quatre cents kilomètres de là.
Henri sent le changement dans les lettres. Pas ce qu'elle dit - ce qu'elle ne dit plus. Les détails du jardin, les anecdotes des élèves, les descriptions du Lot - tout ça se raréfie, remplacé par des phrases plus courtes, plus sèches, qui disent l'essentiel et coupent le reste. Henri reconnaît le signe. Il a vu des hommes se rétracter ainsi, sous la fatigue, quand l'énergie ne suffit plus que pour le strict nécessaire.
Il lui écrit le 20 novembre, une lettre qui n'est pas d'amour - ou plutôt qui est d'amour, mais d'un amour pratique, concret, le seul qui serve à quelque chose dans une guerre.
"Chère Louise. Ne porte pas tout. Je sais que tu portes tout, parce que c'est toi, et que tu ne sais pas faire autrement. Mais le beau-frère d'Émile est charpentier à Figeac, non ? Demande-lui pour le toit de la boutique qui fuit. Et l'épicière de la place, celle dont tu m'as parlé, celle qui est veuve - demande-lui de prendre des heures à la mercerie. Tu ne peux pas tenir l'école et la boutique et ta mère et toi-même. Personne ne le peut. Ce n'est pas de la faiblesse, c'est de l'arithmétique."
C'est une lettre d'instituteur. C'est une lettre de sergent. C'est une lettre d'homme qui a appris, dans la boue, que la survie est une affaire d'organisation et que l'héroïsme solitaire est le chemin le plus court vers l'effondrement.
Louise la reçoit et pleure, ce qu'elle ne fait jamais, et elle fait ce qu'Henri dit, ce qu'elle ne fait jamais non plus. Elle va voir le charpentier. Elle va voir l'épicière. Le toit est réparé la semaine suivante. L'épicière prend trois après-midi à la mercerie. Louise respire. Un peu. Assez.
Le 15 novembre, une nouvelle arrive au régiment qui secoue tout le monde. Le commandant du bataillon convoque les officiers et les sous-officiers dans un abri de deuxième ligne. Debout devant une carte épinglée au mur, il annonce que le régiment sera relevé en décembre et envoyé au repos pour deux mois. Deux mois. C'est inouï. C'est inespéré. Deux mois à l'arrière, loin du front, loin du bruit, loin de la boue. Les sous-officiers se regardent. Personne n'y croit tout à fait. Un piège, peut-être. Un repos suivi d'une offensive pire que les précédentes. Mais deux mois, c'est deux mois.
Henri redescend dans la tranchée et annonce la nouvelle à sa section. Les visages changent. Pas un sourire - un relâchement. Comme un muscle trop contracté qui se détend d'un coup. Fayolle dit : "Deux mois ?" Le berger dit rien mais ses épaules descendent de trois centimètres. Marcel dit : "Assez pour sortir un numéro de luxe du Poilu du Causse." Pélissié ne dit rien, comme d'habitude, mais le soir il offre du tabac à tout le monde, ce qui est chez lui l'équivalent d'un discours.
Le chat Verdun, informé par des voies qui lui sont propres, s'installe sur le sac d'Henri et ronronne. Le ronronnement d'un chat, dans une tranchée de l'Artois, en novembre 1915, est un son si incongru, si parfaitement déplacé, si absurdement normal, qu'Henri le note dans son carnet comme il noterait un événement historique : "15 novembre. Annonce du repos. Verdun ronronne."
Les derniers jours de novembre sont calmes. Le front digère l'échec de septembre. Les deux camps s'enterrent, se fortifient, se regardent. Les obus tombent par habitude plus que par intention. Les tireurs tirent sans conviction. Même la guerre semble fatiguée d'elle-même.
Verdier profite de l'accalmie pour rédiger un long rapport sur les leçons de l'année 1915. C'est un document de trente pages, sec, précis, impitoyable. Il analyse les trois offensives - février, mai, septembre -, leurs méthodes, leurs résultats, leurs coûts. Il identifie les problèmes récurrents : insuffisance de l'artillerie lourde, défaut de coordination entre l'infanterie et l'artillerie, lenteur des réserves, fragilité des communications. Et il propose des solutions - des solutions techniques, concrètes, chiffrées. Le barrage roulant, qui avance devant l'infanterie au lieu de s'arrêter avant l'assaut. La liaison aérienne entre le commandement et les troupes. Les dépôts de munitions avancés. Le téléphone enterré dans des câbles blindés.
Le rapport est bon. Verdier le sait. Il sait aussi qu'il finira dans un parapheur, comme les précédents. Mais cette fois, peut-être, quelqu'un lira. Parce que les morts de 1915 commencent à peser sur les épaules de ceux qui les ont ordonnés, et que même un général finit par chercher une meilleure méthode quand la méthode en cours produit des cadavres et rien d'autre.
Il envoie le rapport et n'attend pas de réponse. Il a appris à écrire pour le dossier, pas pour le lecteur. Quelqu'un, un jour, ouvrira le dossier. Et ce jour-là, les solutions seront là, prêtes, avec les chiffres et les schémas.
Le 30 novembre, Henri écrit dans son carnet. La bougie est presque finie, le chat dort, le berger respire lentement à côté de lui.
"Quinze mois. J'ai tenu quinze mois. Les hommes ont tenu quinze mois. Louise tient. Jeanne tient. Paul est remonté et il tiendra aussi, parce qu'il n'a pas le choix et que les hommes sans choix tiennent plus longtemps que les autres.
Décembre bientôt. Le repos. Deux mois sans obus, sans rats, sans bruit. Je n'ose pas y croire et j'y crois quand même. C'est peut-être ça, la foi - croire à quelque chose qu'on n'ose pas croire."
Il souffle la bougie. Le chat ouvre un oeil, le referme. Le berger ne bouge pas.
Dehors, la nuit de novembre est noire et froide et immobile, et le front dort d'un sommeil mauvais, peuplé de rêves que personne ne racontera.