Novembre 1916
La Somme meurt.
Pas d'un coup - lentement, comme tout meurt dans cette guerre, par épuisement. Les pluies de novembre noient ce qui restait du champ de bataille. Le terrain n'est plus un terrain, c'est un océan de boue dans lequel les armées flottent sans avancer. Les attaques cessent, une par une, comme des bougies qu'on souffle. Le 13 novembre, les Britanniques prennent Beaumont-Hamel - un village qu'ils auraient dû prendre le 1er juillet, cinq mois plus tôt, et dont la conquête a coûté plus d'hommes que la plupart des villes n'en contiennent. C'est le dernier acte. La bataille de la Somme est officiellement terminée.
Le bilan. Il faut le lire lentement, parce que les chiffres sont de ceux qu'on ne peut absorber qu'un par un. Les Alliés ont perdu six cent vingt mille hommes - tués, blessés, disparus. Les Allemands environ quatre cent cinquante mille. Plus d'un million d'hommes, au total, pour un gain de terrain de dix kilomètres sur trente. Le front est toujours là. Les Allemands sont toujours là. La guerre est toujours là.
Verdier lit les chiffres dans un rapport de synthèse, à l'état-major, et il fait ce qu'il fait toujours - il les classe. Il range le rapport dans le dossier "Somme", à côté des dossiers "Artois", "Champagne", "Verdun". L'étagère plie. Les dossiers s'accumulent. Chaque dossier est un cimetière de papier.
Mais Verdier n'est pas le même homme qu'en 1914. L'officier méthodique qui écrivait des notes que personne ne lisait a changé. Pas dans sa méthode - dans son regard. Il a vu les tanks. Il a vu le barrage roulant fonctionner. Il a vu l'armée française, sur la Somme, faire la guerre correctement pour la première fois - avancer derrière son artillerie, au lieu de courir devant. Et il a vu les Britanniques apprendre en cinq mois ce que les Français avaient mis deux ans à apprendre. L'apprentissage se fait. Trop lentement, trop cher, mais il se fait. Et quelque part dans cette lenteur, Verdier voit la forme de la victoire - pas la victoire de 1916, pas celle de 1917 peut-être, mais la victoire. Celle qui viendra quand les tanks seront assez nombreux, quand l'artillerie sera assez précise, quand les armées sauront coordonner l'acier et la chair.
Il écrit à Madeleine, le 20 novembre. Pas une lettre de service - une vraie lettre. La première depuis des mois. Il lui parle des enfants, il demande comment va Pierre à l'école, si Marguerite aime toujours la danse, si le toit de la maison de Chartres a été réparé. Des questions ordinaires, des questions de père, maladroites, en retard, insuffisantes. Mais des questions. Madeleine répondra - correctement, comme toujours, mais avec un détail qu'elle n'avait jamais mis avant : Pierre lit les communiqués de guerre chaque matin, debout dans la cuisine, avant de partir au lycée, et il reporte les positions sur une carte d'état-major qu'il a accrochée au mur de sa chambre. Pierre a treize ans et il fait la guerre de son père sur un mur de chambre d'enfant. Verdier lit ce passage et reste longtemps immobile à son bureau.
Henri obtient sa permission.
Quatre jours, fin novembre. Le sous-lieutenant Castayrol quitte la Somme par un matin de brouillard et prend le train vers le sud. Il porte l'étoile sur sa manche et une question dans sa poche, et les deux pèsent le même poids.
A Figeac, la gare est froide, le quai mouillé de pluie. Louise est là. Elle voit l'étoile avant de voir le visage. Ses yeux descendent sur la manche, remontent vers Henri, et elle dit : "Sous-lieutenant ?"
Henri dit : "Sous-lieutenant."
Louise dit : "Tu aurais pu le dire dans ta lettre."
Henri dit : "Je voulais que tu voies."
Elle sourit. C'est le sourire qu'Henri traverse la guerre pour voir - pas un grand sourire, pas un sourire de joie, un sourire de reconnaissance, le sourire de quelqu'un qui comprend pourquoi l'autre a fait ce qu'il a fait.
Ils marchent vers la mercerie. La pluie fine du Quercy, celle qui ne mouille pas vraiment mais qui imprègne tout, les enveloppe. Henri prend la main de Louise. Ils ne parlent pas. Ils n'ont pas besoin de parler. La question est dans la poche d'Henri, et la réponse est dans la lettre de Louise, et les deux se connaissent par coeur.
Le soir, dans la cuisine de la mercerie, la mère couchée, Henri dit : "Je voudrais qu'on se marie à Noël. Si je peux avoir une permission."
Louise dit : "Ta mère ?"
"Je lui écrirai."
"Et la mienne ?"
"Je lui demanderai demain."
Louise le regarde. "Tu as peur de ma mère."
Henri dit : "J'ai pris un blockhaus à la grenade. Ta mère est plus impressionnante."
Louise rit. Henri rit. C'est un rire de cuisine, de fin de soirée, de vin de noix, le rire de deux personnes qui s'aiment et qui se marient et qui ne savent pas de quoi demain sera fait mais qui s'en fichent, ce soir, dans cette cuisine, avec la pluie sur les volets et le feu dans le poêle.
Le lendemain, Henri demande la main de Louise à sa mère.
C'est un rituel d'un autre âge, une formalité que la guerre aurait pu balayer et qu'elle n'a pas balayée, parce que les formes résistent plus longtemps que les murs. Henri s'assoit en face de la mère, dans la boutique fermée, entre les bobines et les boutons, et il dit ce qu'il doit dire - qu'il aime Louise, qu'il veut l'épouser, qu'il est sous-lieutenant avec une solde décente, qu'il a l'intention de reprendre l'enseignement après la guerre, qu'il demandera Figeac.
La mère écoute. Elle écoute comme elle écoute tout - sans rien montrer, les mains sur les genoux, le dos droit. Puis elle dit : "Vous êtes instituteur."
"Oui, madame."
"Vous buvez ?"
"Non, madame. Du vin, modérément."
"Vous avez de la religion ?"
"Non, madame."
La mère hoche la tête. L'absence de religion n'est pas un défaut à ses yeux - c'est la preuve qu'il est honnête, parce qu'un homme qui ment sur sa foi pour plaire à une belle-mère n'est pas un homme fiable.
"Louise est tout ce que j'ai", dit la mère. Ce n'est pas une objection. C'est un fait, posé sur la table comme une pièce comptable.
Henri dit : "Je sais."
"Alors prenez soin d'elle."
C'est tout. Pas de discours, pas d'émotion, pas de larmes. Un contrat. La mère de Louise est une femme qui a été abandonnée par un homme et qui donne sa fille à un autre, et la seule garantie qu'elle demande est celle qu'aucun papier ne peut donner - le soin. Henri le promet. Il ne sait pas s'il pourra tenir cette promesse. Il la fait quand même, parce que les promesses qu'on ne peut pas garantir sont les seules qui valent la peine d'être faites.
Le troisième jour, Henri et Louise vont à la mairie de Figeac. Les bans seront publiés. Le mariage est prévu pour le 24 décembre, si Henri obtient une permission. Si. Le mot de la guerre. Tout est si, depuis deux ans. Si je survis. Si le secteur est calme. Si le commandant accepte. Si le train roule. Si, si, si. La vie entière suspendue à un mot de deux lettres.
Henri rentre au front le 28 novembre. Le train, les routes, les camions, le boyau, la tranchée. La boue de la Somme qui sèche lentement dans le froid de fin novembre. Le berger qui l'accueille avec le chat, le feu de bois dans l'abri, et un silence qui est cette fois un bon silence - le silence de celui qui attend le retour de quelqu'un et qui le voit revenir.
"Ça va, mon lieutenant ?" dit le berger.
Henri le regarde. Lacombe a dit "lieutenant", pas "sergent". C'est la première fois qu'il utilise le nouveau grade. C'est sa manière d'accepter.
"Ça va", dit Henri. "Je me marie à Noël."
Le berger hoche la tête. Puis il dit : "Il faut un témoin."
Henri n'y avait pas pensé. Un témoin. Il faut un témoin pour un mariage, et ses témoins à lui sont dans une tranchée de la Somme, pas dans une mairie du Lot. Il regarde Lacombe. Lacombe le regarde.
"C'est pas moi que tu veux", dit le berger. "Je suis pas présentable."
Marcel, qui écoute depuis son coin, lève la tête de sa boîte de caractères. "Moi non plus. Mais si tu veux un typographe anarchiste comme témoin de mariage, je suis disponible."
Fayolle dit : "Et moi, je suis trop jeune ?"
Pélissié ne dit rien, mais il regarde Henri avec ses yeux de paysan, et dans ces yeux il y a quelque chose qui ressemble à l'honneur d'être considéré, même sans le dire.
Henri réfléchit. Le témoin devra être à Figeac le 24 décembre. Cela suppose une permission, une place dans un train, un aller-retour de mille kilomètres. C'est presque impossible. Mais presque, en 1916, c'est le seul mot qui vaille la peine.
"Émile", dit Henri. Le frère de Louise. Émile Soulié, l'instituteur de Capdenac, celui qui avait tout commencé en parlant d'Henri à sa soeur. Émile est réformé depuis mars - une blessure au genou en Champagne qui le fait boiter. Il est à Capdenac. Il sera le témoin.
Et pour le deuxième témoin, Henri écrira à Jeanne. Sa soeur. Celle qui tient les boîtes à biscuits et les usines et les comptes et les fils invisibles du monde.
A Lyon, Jeanne reçoit la lettre le 2 décembre.
"Chère Jeanne. Je me marie. Le 24 décembre, à Figeac. Louise, tu sais. Je voudrais que tu sois mon témoin. Si tu peux venir, viens. Si tu ne peux pas, je comprendrai. Mais je voudrais que tu sois là."
Jeanne lit la lettre dans la cuisine de Vaise, le soir, en rentrant de l'usine. Elle la relit. Son frère se marie. Son frère, l'instituteur, le soldat, le sous-lieutenant, celui qui lui écrit des lettres où il parle de haricots et de chats et jamais de la guerre, celui qu'elle n'a pas vu depuis l'été 1914, celui dont elle garde les lettres dans une boîte à biscuits qui ne ferme plus - son frère se marie.
Elle pose la lettre sur la table. Elle regarde par la fenêtre. Le soir tombe sur Vaise, les réverbères s'allument un par un le long de la rue de la Claire, et Jeanne pense au petit garçon de Cahors qui lui lisait du Jaurès à voix haute dans sa chambre d'étudiant, il y a cent ans, dans un autre monde.
Elle ira. Elle ne sait pas comment - l'usine, le trajet, les jours de congé qu'elle n'a pas. Mais elle ira. Parce qu'on ne manque pas le mariage de son frère, même en temps de guerre. Surtout en temps de guerre.
Elle demande deux jours au chef d'atelier. Le chef d'atelier dit non. Jeanne va voir le directeur adjoint. Le directeur adjoint dit non. Jeanne pose sur le bureau du directeur adjoint les chiffres de production de l'atelier C depuis sa nomination - douze pour cent d'augmentation, taux d'erreur en baisse, zéro jour d'arrêt. Le directeur adjoint regarde les chiffres. Il dit : "Deux jours."
Jeanne sort du bureau et ne sourit pas. Mais ses épaules sont droites, et son pas est ferme, et elle sait maintenant une chose que Rose lui a apprise sans le vouloir : les chiffres sont une arme, et les armes servent à ouvrir les portes.
Le 30 novembre, dans la tranchée de la Somme, Henri prépare sa demande de permission. C'est un formulaire, un papier administratif, une requête militaire. "Le sous-lieutenant Castayrol Henri demande une permission exceptionnelle de quatre jours à compter du 22 décembre 1916, pour motif de mariage." Il remplit le formulaire de son écriture d'instituteur, nette, lisible, et il le transmet au commandant du bataillon.
Le commandant lit la demande, lève les yeux, et dit : "Vous vous mariez, Castayrol ?"
"Oui, mon commandant."
"A Noël ?"
"Oui, mon commandant."
Le commandant signe. Il y a des choses qu'un commandant ne refuse pas, même en temps de guerre, même au milieu de la Somme, même quand les effectifs sont comptés et les permissions rares. Un homme qui se marie est un homme qui croit à l'avenir, et un homme qui croit à l'avenir est un homme qui tient.
"Félicitations, Castayrol. Ramenez du gâteau."
Henri salue et sort. Il a la permission dans la main. Quatre jours. Noël. Figeac. Louise.
Le berger le voit revenir dans l'abri et lit la réponse sur son visage. Lacombe dit : "C'est bon ?"
Henri dit : "C'est bon."
Le berger sort de sa poche le petit chien de bois et le met dans la musette de voyage d'Henri. "Cadeau de mariage", dit-il. Puis il se tait, et le chat ronronne, et la bougie fume, et la Somme est finie, et quelque chose commence.