Avril 1918
Les Allemands reviennent.
Pas en Picardie - en Flandre. Le 9 avril, Ludendorff lance sa deuxième offensive, sur la Lys, entre Armentières et Ypres, contre les Britanniques et les Portugais. Le corps expéditionnaire portugais, deux divisions mal équipées, mal entraînées, placées dans un secteur secondaire parce que personne ne croyait que les Allemands frapperaient là, est balayé en quelques heures. La brèche est ouverte. Les Allemands s'y engouffrent.
Henri n'est pas en Flandre. Il est toujours en Picardie, dans un secteur stabilisé, à consolider les positions tenues fin mars. Mais les échos arrivent - les communiqués, les rumeurs, les transferts de troupes. La guerre est devenue une série de coups de bélier que l'Allemagne porte sur des points différents du front, chaque fois avec une force massive, chaque fois en espérant la rupture. Picardie en mars. Flandre en avril. Où ensuite ? L'Aisne ? La Champagne ? Personne ne le sait. Tout le monde attend le prochain coup.
Haig publie un ordre du jour le 11 avril qui restera dans l'histoire. "Chaque position doit être tenue jusqu'au dernier homme. Il ne doit pas y avoir de retraite. Le dos au mur, croyant en la justice de notre cause, chacun de nous doit se battre jusqu'au bout." Le dos au mur. Les Britanniques ont le dos au mur, et les Français aussi, et les mots de Haig traversent les lignes et les langues et arrivent dans la tranchée d'Henri par un journal anglais qu'un officier de liaison a laissé au poste de commandement.
Marcel traduit. Pas Marcel en personne - Marcel est à Toulouse, avec son journal. Mais Henri a gardé les réflexes de Marcel, cette habitude de lire les journaux avec un oeil critique et un crayon. "Le dos au mur" - la phrase est forte, presque belle, et elle dit une vérité que les communiqués masquent : les Alliés sont au bord. Si un seul coup de plus passe, si un seul secteur cède, tout s'effondre.
Le berger, quand Henri lui résume la situation, dit : "Le loup tourne. Il cherche l'endroit faible." Henri le regarde. C'est exactement ça. Le loup tourne. Il a frappé en Picardie, il frappe en Flandre, et il frappera ailleurs, et chaque fois le troupeau doit se serrer, se reformer, boucher le trou. Et chaque fois, le troupeau est un peu plus mince, un peu plus fatigué, un peu plus proche de la limite.
La bataille de la Lys dure jusqu'à la fin d'avril. Les Britanniques tiennent. Ypres tient - Ypres, encore Ypres, cette ville qui est le symbole de toute la guerre britannique, cette ville défendue depuis 1914, cette ville pour laquelle des centaines de milliers d'hommes sont morts. Les Allemands avancent de quinze kilomètres, prennent Armentières, menacent les ports de la Manche, puis s'arrêtent. Encore une fois, le même schéma - l'attaquant s'étire, s'épuise, perd son élan. Encore une fois, la percée tactique ne se transforme pas en victoire stratégique.
Verdier observe depuis son poste d'état-major et note : "Deuxième offensive. Même résultat. Gain territorial significatif, résultat stratégique nul. Les Allemands gagnent du terrain mais ne gagnent pas la guerre. Et chaque offensive les affaiblit autant qu'elle nous affaiblit. La différence : nous avons les Américains derrière nous. Eux n'ont rien derrière eux."
C'est le calcul fondamental de 1918. L'usure est réciproque, mais les réserves ne le sont pas. L'Allemagne brûle ses dernières divisions. Les Alliés brûlent aussi, mais derrière les Alliés il y a un océan, et de l'autre côté de l'océan il y a cent millions d'Américains et la première industrie du monde. Le temps travaille contre l'Allemagne. Chaque jour qui passe sans percée décisive est un jour gagné par les Alliés. Chaque division américaine qui débarque en France change l'équilibre. Le sablier coule, et il coule dans le mauvais sens pour Ludendorff.
Henri passe le mois d'avril en Picardie, dans un secteur qui se fortifie. Plus de combats de mouvement - on creuse à nouveau, on pose des barbelés, on reconstruit des tranchées. La guerre de position reprend ses droits, temporairement, le temps que Ludendorff prépare son prochain coup.
C'est un mois étrange, suspendu entre deux tempêtes, et Henri l'utilise comme il utilise tout - pour préparer, pour organiser, pour enseigner. L'école du soir reprend. Pas dans une grange cette fois - dans un abri de deuxième ligne, à la bougie, avec l'ardoise et les lettres de bois. Le berger progresse. Il lit maintenant des phrases simples, lentement, en suivant du doigt, en articulant chaque mot à voix basse. Le journal du matin - le communiqué officiel affiché au poste de commandement - est son exercice de lecture. Henri le regarde déchiffrer les mots, un par un, avec la patience d'un homme qui a passé sa vie à attendre que les brebis mangent, et il pense que cette patience est la vertu la plus sous-estimée de la guerre.
Pélissié n'a plus besoin de cours. Pélissié lit et écrit couramment. Il a même commencé à lire le Montaigne d'Henri, ce qui stupéfie tout le monde sauf Henri, qui sait que les paysans du Lot ont une intelligence concrète, directe, qui saisit Montaigne mieux que bien des lettrés, parce que Montaigne écrit comme un paysan - à partir de l'expérience, pas de la théorie.
Pélissié pose le Montaigne un soir et dit : "Il dit que chaque homme porte en lui la forme entière de l'humaine condition."
Henri le regarde. "Oui."
Pélissié réfléchit, longtemps, avec la lenteur qui est la sienne. Puis il dit : "Même nous."
"Surtout nous", dit Henri.
Le 15 avril, Henri reçoit un colis de Louise. Pas un colis de nourriture - un colis de mots. Louise a rassemblé les dessins de ses élèves, ceux du trimestre, et elle les envoie à Henri avec un mot : "Pour tes hommes. Les enfants les ont faits pour les soldats. Marthe Bouyssou a dessiné un chat. Je me demande pourquoi."
Henri ouvre le colis dans l'abri et étale les dessins sur la couchette. Des soleils, des maisons, des drapeaux, des fleurs. Des dessins d'enfants de six, sept, huit ans, tracés au crayon de couleur sur du papier d'écolier. Et le chat de Marthe Bouyssou - un chat gris, avec un oeil fermé et une oreille déchirée, qui ressemble si exactement au chat Verdun que le berger se penche et dit : "C'est lui."
Ce n'est pas lui - Marthe Bouyssou n'a jamais vu le chat Verdun. Louise a dû décrire le chat dans une lettre, et Marthe a dessiné d'après la description, et le résultat est un miracle de transmission - des mots de Louise au crayon de Marthe, de Figeac à la tranchée, un chat qui voyage par les lettres et qui arrive intact.
Henri accroche les dessins dans l'abri, comme en 1914, comme en 1915. Les dessins d'enfants sur les parois de bois, entre les échardes et les clous. Le soleil jaune de 1914 est toujours là, dans sa mémoire, le premier dessin, celui d'un gosse de Labastide-Murat. Et maintenant le chat de Marthe Bouyssou, 1918. Quatre ans entre les deux. Quatre ans de guerre, et les enfants dessinent toujours des soleils et des chats.
A Lyon, avril apporte le retour de Paul.
Pas le retour du soldat - le retour de l'homme. Paul sort de l'hôpital le 5 avril, le bras gauche en écharpe pour la dernière fois. Le médecin a dit ce qu'il y avait à dire : le bras fonctionnera, mais pas comme avant. Le biceps est détruit, l'épaule est raide, la force ne reviendra pas entièrement. Paul pourra travailler - pas le travail d'ajusteur, pas le métal, pas la forge. Un autre travail. Un travail de bureau, peut-être. Un travail de tête.
Paul rentre à Vaise. Il pousse la porte de l'appartement qu'il n'a pas habité vraiment depuis août 1914 - quatre ans d'absence, entrecoupés de permissions et d'hôpitaux, quatre ans pendant lesquels Jeanne a vécu seule dans ces murs et a fait de ces murs les siens. Paul entre et regarde autour de lui. La cuisine est la même et n'est pas la même. Les meubles sont les mêmes, mais il y a des choses nouvelles - un calendrier syndical sur le mur, une pile de bordereaux sur la table, un cahier de comptes à côté du poêle. Les traces de Jeanne. Les traces d'une femme qui a vécu.
Il s'assoit à la table. Jeanne est à l'usine. Paul est seul dans l'appartement, pour la première fois depuis quatre ans, et le silence n'est plus le silence de l'absence - c'est le silence du retour, un silence plein, lourd, qui contient tout ce qui a changé et tout ce qui devra s'apprendre à nouveau.
Le soir, Jeanne rentre. Elle ouvre la porte et voit Paul assis à la table, et pendant une seconde elle ne comprend pas, parce que Paul à la table dans la lumière du soir, c'est une image d'avant, une image de 1914, et les images d'avant n'existent plus. Puis elle comprend. Paul est là. Paul est rentré. Pas en permission - rentré.
"Tu es là", dit-elle.
"Je suis là", dit Paul.
C'est le même échange qu'Henri et Louise, sur le quai de Figeac, en décembre 1916. Les mêmes mots. Les mêmes poids. Mais les mots de Jeanne et Paul portent quelque chose de différent - non pas la promesse de l'avenir, mais le bilan du passé. Quatre ans de guerre. Un bras cassé. Une femme transformée. Un couple qui devra se réinventer ou se perdre.
Paul le sait. Jeanne le sait. Ils mangent la soupe en silence, et le silence est le premier mot de leur nouvelle vie.
Les jours qui suivent sont un apprentissage. Pas l'apprentissage de la lecture, comme pour le berger - l'apprentissage de la cohabitation. Paul et Jeanne doivent réapprendre à vivre ensemble, et c'est plus difficile que quiconque ne l'imagine, parce que vivre ensemble suppose de partager un espace, des habitudes, des décisions, et que Jeanne a pris l'habitude de décider seule, et que Paul a pris l'habitude de ne rien décider du tout.
Les premiers conflits sont minuscules. Paul qui laisse ses affaires sur la chaise de Jeanne. Jeanne qui range les outils de Paul dans le mauvais tiroir. Paul qui veut manger à six heures, Jeanne qui ne rentre qu'à sept. Des frictions de surface, qui masquent des failles plus profondes - Paul qui ne sait plus quelle est sa place, Jeanne qui ne veut pas céder la sienne.
Rose, quand Jeanne lui en parle, dit : "C'est normal. Mon mari, il serait revenu, ça aurait été pareil. Vous avez vécu quatre ans sans l'autre. Faut du temps pour refaire de la place." Rose a cette sagesse des veuves qui voient le bonheur des autres avec la lucidité de celles qui ne l'ont plus.
Le tournant vient le 20 avril. Paul accompagne Jeanne au syndicat. Pas parce qu'elle le lui demande - parce qu'il le lui a demandé, en octobre, sur le quai de la gare : "C'est toi qui m'apprends." Jeanne le prend au mot. Elle l'emmène à la réunion de la section féminine, un mardi soir, dans la salle de la Bourse du Travail. Paul est le seul homme. Quarante femmes et un homme au bras en écharpe, assis au fond de la salle, qui écoute.
Il écoute des ouvrières parler de salaires, de conditions de travail, de crèches, de dignité. Il écoute des femmes qui ont fait tourner les usines, les transports, les services publics pendant quatre ans, et qui savent qu'on va les renvoyer chez elles quand les hommes reviendront. Il écoute et il ne dit rien, parce qu'il n'a rien à dire, parce que tout ce qu'il pourrait dire serait déplacé, et que le silence d'un homme qui écoute est parfois la chose la plus utile qu'un homme puisse offrir.
Le soir, dans la cuisine, il dit à Jeanne : "J'ai compris."
"Compris quoi ?"
"Pourquoi tu te bats."
C'est le deuxième tournant de Paul Vauterin. Le premier était la lettre de 1916, celle qui disait "ni les femmes". Le deuxième est ce soir d'avril 1918, dans une cuisine de Vaise, quand un ouvrier blessé dit à sa femme ouvrière qu'il a compris pourquoi elle se bat. Pas pour elle seule. Pour toutes.
Le 30 avril, Henri écrit à Louise. La routine des lettres, le fil qui relie Figeac à la Picardie, le cordon ombilical de papier et d'encre.
"Chère Louise. Le printemps est là et la guerre continue mais je suis vivant et les hommes sont vivants et le chat est vivant, ce qui résume la situation. Notre fille a sept mois et je ne l'ai pas vue grandir et c'est la seule blessure de cette guerre que je ne guérirai pas.
Les dessins de tes élèves sont accrochés dans l'abri. Le chat de Marthe Bouyssou est le chef-d'oeuvre de la collection. Le berger dit que c'est le portrait craché de Verdun. Le berger dit aussi qu'il lira la prochaine lettre de Madelou tout seul, sans mon aide. Je le crois. Je l'ai vu lire le communiqué ce matin, lentement, avec le doigt, et quand il a fini il a dit : 'C'est des conneries.' C'est la première critique littéraire d'Antoine Lacombe, et elle est parfaitement juste.
Je t'aime. Je reviens."
Louise reçoit la lettre le 8 mai, dans la cour de l'école, sous le figuier qui a des feuilles maintenant, et la petite Jeanne est sur ses genoux et tire sur les feuilles, et Louise lit la lettre et rit en lisant la critique littéraire du berger, et la petite Jeanne rit aussi, parce que le rire de sa mère est la chose la plus drôle du monde.
Quelque part en Picardie, quelque part dans un abri de bois et de terre, un sous-lieutenant instituteur touche son alliance, et un berger caresse son chat, et un paysan lit Montaigne, et la guerre attend son prochain coup, et le monde tient.
Par les lettres. Par les dessins. Par les mots sur l'ardoise. Par les femmes dans les usines. Par les enfants dans les écoles. Par les chats dans les musettes. Par tout ce qui ne figure dans aucun communiqué et qui est pourtant la seule raison pour laquelle le communiqué existe.
Le monde tient.