Mort et naissance d'un monde

Octobre 1918

L'Allemagne craque.

Pas seulement l'armée - le pays. Les nouvelles qui filtrent à travers les lignes, par les prisonniers, par les journaux capturés, par les écoutes radio, dessinent le portrait d'un empire qui se disloque. La faim. Le blocus naval allié, quatre ans de blocus, a vidé les greniers, les étals, les ventres. Les civils allemands mangent du pain de sciure et des rutabagas et rien d'autre, et les enfants allemands meurent de malnutrition, et les femmes allemandes font la queue dans des rues grises devant des boulangeries vides. La grippe. Une pandémie monstrueuse, la grippe espagnole, qui balaie le monde entier depuis le printemps, tue des soldats et des civils par millions, et frappe l'Allemagne plus durement que les Alliés, parce que les corps affamés résistent moins que les corps nourris. Et la politique. Le Kaiser vacille. Les socialistes allemands exigent la paix. Les marins de Kiel refuseront bientôt de sortir. Les Soviets de soldats et d'ouvriers se forment dans les villes industrielles.

Henri ne sait presque rien de tout ça. Henri sait que les Allemands reculent, que les prisonniers sont de plus en plus jeunes et de plus en plus maigres, et que dans les positions abandonnées on trouve de moins en moins de matériel et de plus en plus de lettres. Des lettres de mères, de femmes, de soeurs, qui disent toutes la même chose en allemand - reviens, on a faim, c'est fini. Henri ne lit pas l'allemand, mais il reconnaît les mots. Les mots de la fin sont les mêmes dans toutes les langues.

Le Goethe est toujours dans sa musette. Ce livre ramassé en 1915 dans un abri de l'Aisne, qui a traversé Verdun, la Somme, le Chemin des Dames, la Picardie. Henri le sort parfois et regarde les lettres gothiques, et il pense à l'homme qui possédait ce livre, un soldat allemand qui lisait Goethe dans une tranchée, et il se demande si cet homme est vivant, et s'il a une femme, et s'il a un enfant, et si son enfant a un an comme la petite Jeanne.


L'avance continue, mais elle a changé de nature. Ce n'est plus la guerre de mouvement fluide d'août - c'est une progression méthodique, village par village, rivière par rivière, contre une arrière-garde allemande qui se bat avec l'acharnement des hommes qui n'ont plus rien à perdre sauf le temps. Chaque jour gagné par les arrière-gardes est un jour de répit pour l'Allemagne, un jour de négociation, un jour de plus avant l'effondrement. Les Allemands ne se battent plus pour la victoire. Ils se battent pour la table de négociation.

Henri avance. Sa section, réduite à vingt hommes avec les renforts d'août et de septembre, progresse dans un paysage qui change - la Picardie dévastée cède la place à des terres moins touchées, des villages moins détruits, des champs encore cultivés. Et des civils, de plus en plus de civils, libérés chaque jour, qui sortent de leurs maisons comme des taupes de leurs galeries, clignant des yeux devant la lumière, devant les uniformes bleus, devant la liberté qu'ils n'osent pas encore croire.

Le 8 octobre, Henri entre dans un village où il y a une école.

Une école. Avec ses murs, son toit, sa cour, son préau. Les volets sont fermés, les vitres cassées, la cour envahie d'herbes. Mais les murs sont debout, et la porte s'ouvre quand Henri la pousse, et il entre dans une salle de classe qu'il reconnaît immédiatement, parce que toutes les salles de classe de la République se ressemblent - le tableau noir, les pupitres en rangées, l'estrade, la carte de France au mur. La carte est déchirée. Les pupitres sont renversés. Quelqu'un - les Allemands, probablement - a utilisé la salle comme dépôt, et il reste des caisses vides, des bouts de fil téléphonique, une botte percée.

Henri reste debout au milieu de la salle et regarde. C'est la première salle de classe qu'il voit depuis Labastide-Murat, depuis août 1914. Quatre ans. Quatre ans sans tableau noir, sans pupitres, sans craie, sans enfants. Quatre ans pendant lesquels il a enseigné quand même - dans des granges, dans des abris, sur des ardoises, avec des lettres de bois, à des bergers et des paysans et des gosses de seize ans. Mais pas dans une salle de classe. Pas ici. Pas comme ça.

Le berger entre derrière lui. Il regarde la salle et ne dit rien. Mais il voit le visage d'Henri, et ce qu'il voit sur le visage d'Henri est quelque chose qu'il n'y a jamais vu - pas de la tristesse, pas de la joie. Du manque. Le manque de l'instituteur pour sa classe, le manque du berger pour son troupeau, le manque de l'homme pour ce qu'il est quand la guerre ne le déforme pas.

Pélissié entre à son tour. Il regarde les pupitres renversés, le tableau noir, la carte déchirée. Et il dit, avec sa voix de paysan qui ne gaspille pas les mots : "Faudra la remettre en état."

Henri le regarde. Pélissié ne parle pas de l'école. Pélissié parle de tout - l'école, le village, le pays, le monde. Faudra remettre en état. C'est le programme de l'après-guerre en quatre mots, prononcé par un homme qui ne savait pas lire il y a deux ans.

Henri relève un pupitre. Puis un deuxième. Puis un troisième. Le berger comprend et l'aide - les mains de berger qui relèvent les pupitres comme elles relèvent les agneaux tombés. Pélissié ramasse la carte de France déchirée et la repose sur le bureau de l'instituteur. En cinq minutes, la salle est en ordre. Les pupitres sont en rangées. Le tableau est vide mais debout. La carte est froissée mais là.

Henri s'assoit sur la chaise de l'instituteur, derrière le bureau. Il regarde la salle vide. Les pupitres attendent les enfants. Le tableau attend la craie. La carte attend les leçons.

Il se lève et sort. Il y a une guerre à finir.


Le 10 octobre, Henri écrit à Louise une lettre qui est peut-être la plus importante de toutes.

"Chère Louise. J'ai vu une école aujourd'hui. Une école vide, abîmée, dans un village libéré. Je suis entré et j'ai remis les pupitres en place. C'est un geste idiot, un geste inutile - les enfants ne reviendront pas demain, le village est à peine libéré, la guerre continue. Mais j'ai remis les pupitres en place, et le berger m'a aidé, et Pélissié a ramassé la carte de France.

C'est ça que je ferai, après. Remettre les pupitres en place. Pas les mêmes pupitres, pas la même école - mais le même geste. Remettre en état ce qui a été détruit. Remettre debout ce qui a été renversé.

Je ne serai pas le même instituteur qu'avant. L'homme qui enseignait à Labastide en 1914 n'existe plus. A sa place, il y a un homme qui a vu ce que j'ai vu, qui sait ce que je sais, qui porte ce que je porte. Cet homme-là enseignera autrement. Je ne sais pas encore comment. Mais il enseignera, parce que c'est ce qu'il est, et que la guerre n'a pas changé ça. La guerre a changé tout le reste - le corps, le sommeil, les mains, les yeux. Pas ça. Pas l'essentiel.

Demande ma mutation à Figeac. Fais les papiers. Prépare la classe. Prépare le jardin. Prépare les haricots. Je rentre."


A Lyon, octobre apporte le ventre rond et la grippe.

La grippe espagnole frappe la France comme elle frappe le monde - par vagues, aveugle, massive. Les usines tournent au ralenti, les ateliers se vident, les ouvrières tombent malades par dizaines. A Berliet, l'atelier C perd un tiers de ses effectifs en deux semaines. Les femmes qui restent font le travail de celles qui sont parties, et Jeanne, enceinte de cinq mois, travaille douze heures par jour pour compenser les absentes.

Rose tombe malade le 12 octobre. Fièvre, toux, douleurs. La grippe. Jeanne la trouve le soir dans son appartement, couchée, brûlante, incapable de se lever, les trois enfants autour d'elle - le grand de huit ans, la deuxième de cinq ans, la petite Jeanne de vingt-deux mois. Jeanne prend les enfants. Elle les emmène chez elle, les couche dans son lit, et retourne chez Rose avec de l'eau, du bouillon, des linges humides. Paul, à la maison, s'occupe des enfants de sa main droite, avec la compétence maladroite qu'il a acquise en faisant la cuisine - les enfants ne sont pas très différents des omelettes, il faut de la douceur et de la patience et pas trop de chaleur.

Rose guérit. Pas tout de suite - deux semaines de fièvre, de sueur, de toux, deux semaines pendant lesquelles Jeanne fait l'aller-retour entre l'usine, son appartement, l'appartement de Rose, la crèche, le marché, les courses. Deux semaines qui l'épuisent plus que tout ce qu'elle a fait depuis le début de la guerre, parce que la fatigue de la grossesse s'ajoute à la fatigue du travail qui s'ajoute à la fatigue du soin, et que l'addition est au-delà de ce qu'un corps humain peut porter.

Le 20 octobre, Jeanne s'effondre. Pas dramatiquement - elle s'assoit sur une chaise dans l'atelier et ne peut plus se lever. Les jambes ne répondent plus. Les yeux se brouillent. Rose, qui vient de reprendre le travail, pâle mais debout, la voit et dit au contremaître : "Elle rentre chez elle." Le contremaître ne discute pas. Rose emmène Jeanne en tramway, la monte dans l'escalier de Vaise, la couche dans le lit, et reste à côté d'elle jusqu'à ce que Paul rentre du syndicat.

Paul regarde Jeanne couchée, le ventre rond sous la couverture, le visage gris, les yeux fermés. Il s'assoit au bord du lit et prend sa main. La main droite de Paul, la seule qui fonctionne, autour de la main gauche de Jeanne, celle qui tenait le pied à coulisse, celle qui signait les bordereaux, celle qui portait le tampon.

"Arrête", dit Paul. Pas une question. Un ordre. Le premier ordre que Paul donne à Jeanne depuis le début de la guerre.

Jeanne ouvre les yeux. "Si j'arrête, je perds ma place."

"Si tu continues, tu perds le petit."

Le petit. L'enfant dans le ventre. L'enfant de janvier. Paul a raison et Jeanne le sait, et le savoir est une défaite, parce que s'arrêter c'est céder, c'est reculer, c'est rendre le terrain conquis. Mais le terrain conquis ne vaut rien si l'enfant ne vient pas.

Jeanne s'arrête. Le 25 octobre, elle informe la direction qu'elle prend son congé. Le directeur adjoint ne proteste pas. Il a les chiffres de l'atelier C, il a le ventre de Jeanne, il a la grippe qui décime ses effectifs. Il dit : "Revenez quand vous pourrez." C'est plus que ce que Jeanne espérait. C'est moins que ce qu'elle mérite.

Rose dit : "T'as fait ce qu'il fallait." Jeanne ne répond pas. Ce qu'il fallait, c'est le mot que les femmes de 1918 utilisent quand elles n'ont pas le choix et qu'elles font comme si elles l'avaient.


Fin octobre, les nouvelles du front se précipitent.

L'Autriche-Hongrie demande l'armistice. L'Empire ottoman demande l'armistice. La Bulgarie a déjà signé en septembre. Les alliés de l'Allemagne tombent un par un, comme des dominos, et l'Allemagne reste seule, encerclée, affamée, malade de la grippe et de la défaite.

Le 26 octobre, Ludendorff est renvoyé. Le Kaiser le sacrifie, trop tard, comme Joffre avait été sacrifié en 1916, comme Nivelle en 1917. Les généraux paient pour les guerres qu'ils ont perdues, et les soldats paient pour les guerres qu'on leur a fait faire.

Verdier apprend la chute de Ludendorff par un télégramme et note dans son carnet : "Ludendorff limogé. La fin approche. Les structures politiques allemandes ne tiendront pas. L'armistice est une question de jours ou de semaines."

Puis il ajoute, en dessous, d'une écriture plus lente : "Quatre ans. Quatre ans pour en arriver là. Des millions de morts pour une carte qui ressemblera à celle de 1914, avec quelques lignes déplacées. Tout ça pour ça. Non - pas tout ça pour ça. Tout ça pour que ça ne recommence plus. C'est ce qu'on dira. C'est ce qu'on espérera. C'est ce qu'on devra croire, parce que l'alternative est insupportable."


Henri est toujours en ligne, dans le nord de la Picardie, à la lisière de la Belgique. L'avance est continue, trois, quatre, cinq kilomètres par jour maintenant, parce que les Allemands ne résistent plus comme avant - les arrière-gardes sont plus minces, les contre-attaques plus rares, les redditions plus fréquentes. Le front se dissout lentement, comme une croûte de glace au soleil.

Le 30 octobre, Henri entre dans un village belge. La Belgique. Quatre ans après l'invasion, les soldats français entrent en Belgique, et les Belges sont sur le bord de la route, et ils pleurent, et ils rient, et ils tendent des fleurs et du pain et des bouteilles, et les soldats français prennent les fleurs et le pain et les bouteilles, et Henri regarde ces gens qui les accueillent comme des sauveurs et il pense à août 1914, aux colonnes de réfugiés belges qui fuyaient dans l'autre sens, et le cercle se ferme.

Le berger entre dans le village avec le chat et le bâtard noir et sa canne de frêne, et une petite fille belge de quatre ou cinq ans s'approche de lui et touche le chat dans la musette, et le berger se baisse et sort le chat et le met dans les bras de la petite fille, et la petite fille rit, et le chat ne griffe pas.

Pélissié regarde la scène sans rien dire. Mais le soir, dans le cantonnement, il écrit à sa femme une lettre qui commence par : "Chère Marie. Aujourd'hui j'ai vu la fin."


Le 31 octobre 1918. L'avant-dernier mois de la guerre. Henri est assis dans une maison belge, à une table qui n'est pas la sienne, avec une nappe blanche qu'une vieille femme a posée pour les soldats français, et du café qui n'est pas du café mais qui est chaud. Le berger est en face, le cahier bleu ouvert. Pélissié est dans l'angle, l'ardoise posée mais pas utilisée - il n'a plus besoin de l'ardoise, Pélissié, il écrit sur du papier maintenant, comme tout le monde.

Henri ouvre son carnet. La liste des noms. Les morts, les blessés, les disparus. Quatre ans de noms. Il ne les compte pas - les compter serait les réduire à un chiffre, et chaque nom est un visage, un histoire, un monde.

Il tourne la page. Page blanche. Il écrit :

"31 octobre 1918. La fin approche. Je la sens dans l'air, dans les yeux des Allemands prisonniers, dans les fleurs des Belges, dans le pas du berger qui boite moins quand il marche vers l'est. La fin approche et je n'ose pas y croire, parce que croire à la fin, c'est baisser la garde, et baisser la garde, c'est mourir au dernier moment, et mourir au dernier moment est la chose la plus cruelle de cette guerre.

Alors je ne crois pas. Je marche. Je vérifie les fusils, les grenades, les pansements. Je fais mon travail. Jusqu'au bout. Jusqu'au dernier jour. Jusqu'à ce qu'on me dise que c'est fini, et que le silence revienne, et que le silence soit un vrai silence, pas l'absence de bruit entre deux obus, mais le silence de la paix."

Le berger referme son cahier. Le chat dort. Le bâtard noir dort. Dehors, la nuit de Belgique est froide et étoilée, et le front est à quelques kilomètres, et il s'éloigne encore, et il s'éloignera encore demain, et le jour d'après, et le jour d'après.

Novembre demain.