Mort et naissance d'un monde

Février 1917

Les Allemands reculent.

Henri le découvre le 4 février, lors d'une patrouille de routine. Sa section avance dans le no man's land, de nuit, comme toujours, rampant entre les trous d'obus vers les barbelés allemands pour vérifier les défenses. Mais quelque chose cloche. Pas de fusées éclairantes. Pas de tirs. Le silence - pas le silence tendu d'un ennemi qui guette, mais le silence vide d'un ennemi qui n'est plus là.

Henri envoie Pélissié en éclaireur. Pélissié rampe, disparaît dans le noir, revient vingt minutes plus tard. "Y a personne, mon lieutenant. La tranchée est vide."

Henri avance avec toute la section. Ils entrent dans la tranchée allemande. Vide. Les abris sont vidés, les couchettes démontées, les poêles emportés. Il reste des détritus - des boîtes de conserve, des journaux en allemand, une paire de lunettes cassée, un journal intime qu'Henri ramasse et ne peut pas lire. Et des pièges. Marcel faillit poser le pied sur un fil tendu en travers du boyau - un fil relié à une charge explosive qui aurait tué toute l'escouade. Henri voit le fil une seconde avant Marcel, attrape son bras, et dit "stop" d'une voix qu'il ne se connaît pas, une voix sans timbre, pure, qui arrête Marcel net.

Le berger, derrière, a vu aussi. Il s'accroupit, examine le piège, le désamorce avec des gestes lents et précis de berger qui défait un noeud dans la laine. Il dit : "Y en aura d'autres." Il a raison. Chaque pas en avant est un pas dans un terrain miné, piégé, empoisonné. Les Allemands n'ont pas reculé par faiblesse. Ils ont reculé par méthode, en laissant derrière eux un désert mortel.


Le repli allemand vers la ligne Hindenburg s'accélère en février. Sur un front de cent kilomètres, entre Arras et Soissons, les Allemands abandonnent le saillant de la Somme et se retirent en bon ordre vers leur nouvelle ligne fortifiée. C'est une opération magistrale, exécutée avec une discipline que Verdier ne peut s'empêcher d'admirer, malgré tout. Les Allemands détruisent tout ce qu'ils ne peuvent pas emporter. Les villages sont dynamités systématiquement - pas les uns après les autres, mais tous en même temps, dans des explosions coordonnées qui font trembler le sol à des kilomètres. Les vergers sont abattus. Les routes sont coupées de cratères de mines. Les ponts sautent. Les puits sont empoisonnés à l'arsenic ou au cyanure.

Henri avance dans ce paysage de désolation avec une horreur nouvelle - non pas l'horreur du combat, qu'il connaît, mais l'horreur de la destruction gratuite, méthodique, calculée. Un village dont il ne reste que les caves, et dans les caves des charges qui attendent le pas d'un soldat français. Un verger de pommiers scié à la base, les arbres couchés comme des cadavres, et entre les troncs des fils tendus qui mènent à des obus enterrés. Une église dont il ne reste que le clocher, debout au milieu de rien, comme un doigt pointé vers un Dieu absent.

Marcel regarde ce paysage et dit, pour la première fois sans ironie, sans distance : "C'est de la haine." Henri ne corrige pas. Ce n'est pas de la haine - c'est de la stratégie. Mais la stratégie qui produit ça ressemble à la haine comme un jumeau.

Le berger marche dans le village détruit en regardant autour de lui avec les yeux d'un homme qui connaît la terre. Il voit les puits bouchés, les fossés comblés, les chemins minés. Il dit : "Faudra des années pour refaire ça." Il a raison. La terre mutilée ne guérit pas en un saison. Les vergers abattus ne repoussent pas en un an. Les puits empoisonnés ne se purifient pas en un mois. Les Allemands n'ont pas seulement détruit un paysage. Ils ont détruit un avenir.


Verdier suit le repli avec une attention fébrile. Chaque jour, les rapports lui apportent de nouvelles informations sur la ligne Hindenburg - son tracé, ses défenses, sa profondeur. C'est pire que ce qu'il imaginait. La ligne est un système de fortification en profondeur, pas une simple tranchée mais un réseau de trois, quatre, cinq lignes successives, reliées par des boyaux bétonnés, protégées par des champs de barbelés de cinquante mètres, couvertes par des blockhaus en béton armé avec des mitrailleuses en enfilade. Les Allemands ont mis six mois à la construire, avec des prisonniers de guerre et des travailleurs civils, et le résultat est la position défensive la plus puissante que la guerre ait jamais produite.

Et Nivelle veut attaquer le Chemin des Dames, qui n'est pas la ligne Hindenburg mais qui en est le prolongement naturel, une crête fortifiée depuis deux ans, avec les mêmes caves, les mêmes creutes, les mêmes défenses en profondeur.

Verdier rédige une nouvelle note. C'est la troisième. Chaque note est plus urgente que la précédente. "Le repli allemand démontre que l'ennemi a choisi la défensive sur le front occidental. Il concentrera ses forces sur des positions préparées et attendra nos attaques. Dans ces conditions, une offensive frontale sur le Chemin des Dames ne peut réussir qu'au prix de pertes disproportionnées au gain territorial."

La note est lue. La note est classée. Nivelle ne change rien. Le plan est le plan.

Verdier commence à parler aux autres officiers d'état-major, discrètement, dans les couloirs, au mess, pendant les pauses. Il n'est pas le seul à douter. Le général Micheler, qui commande le groupe d'armées de réserve et dont Verdier est le subordonné, doute aussi. Le général de Castelnau doute. Plusieurs commandants de corps d'armée doutent. L'inquiétude monte dans la hiérarchie comme de l'eau dans un mur fissuré. Mais Nivelle a le gouvernement derrière lui, et un gouvernement qui a promis la victoire au pays ne peut pas reculer sans perdre la face.


En Russie, le monde bascule.

Les premières nouvelles arrivent fin février - confuses, fragmentaires, incroyables. Des émeutes à Petrograd. Des grèves. Des soldats qui refusent de tirer sur la foule. Le tsar qui vacille. La nouvelle traverse l'Europe comme une onde de choc et atteint les tranchées par les journaux et les rumeurs. Henri lit un communiqué lapidaire dans un journal de l'arrière, daté du 28 février : "Des troubles graves sont signalés à Petrograd."

La Russie. L'alliée. L'immense Russie, avec ses millions de soldats, qui tient le front de l'est depuis 1914 et qui oblige l'Allemagne à se battre sur deux fronts. Si la Russie tombe, si la Russie lâche, l'Allemagne concentre tout à l'ouest, et les chiffres que Verdier calcule depuis trois ans deviennent un cauchemar.

Henri ne pense pas en termes stratégiques. Henri pense en termes simples : si les Russes arrêtent de se battre, les Allemands auront plus d'hommes, plus de canons, plus de tout, et les chances de revenir à Figeac diminuent. C'est un calcul égoïste et c'est un calcul vital.

Marcel, lui, pense autrement. Marcel est un homme de gauche, un lecteur de Jaurès, un homme qui croit à l'Internationale. Les nouvelles de Russie le troublent et l'excitent en même temps. "Si les ouvriers russes se soulèvent, c'est que la guerre peut être arrêtée par les peuples. Par en bas, pas par en haut. C'est ce que Jaurès disait."

Henri regarde Marcel. "Jaurès est mort, Marcel."

"Ce qu'il disait, non."

Henri ne répond pas. Il n'a pas d'opinion sur la révolution russe. Il a une opinion sur la survie, et la survie dit que l'hiver est froid, que les Allemands reculent vers des positions plus fortes, et que le printemps apportera une offensive dont personne ne veut parler mais que tout le monde sent venir.


A Lyon, février est le mois du froid et de la colère.

Le charbon manque. Pas seulement à l'usine - partout. Les appartements de Vaise sont glacés, les poêles tournent au ralenti, les femmes dorment en manteau. Jeanne met deux couvertures sur son lit et se lève chaque matin dans une cuisine où l'eau du broc a gelé. Elle pense à Paul, qui est dans une tranchée où il fait encore plus froid, et cette pensée ne la réchauffe pas mais la met en perspective.

Rose est revenue à plein temps à l'usine. La petite Jeanne a quatre mois et elle est gardée par une voisine, une vieille femme qui prend trois francs par jour - presque un jour de salaire de Rose. L'arithmétique est cruelle : Rose travaille dix heures pour cinq francs, en donne trois pour la garde, et il lui reste deux francs pour nourrir trois enfants et elle-même. Deux francs. Le prix de deux kilos de pain. C'est insuffisant, et c'est tout ce qu'elle a.

Jeanne fait les comptes de Rose un dimanche soir, à la table de la cuisine de Vaise, avec le crayon et le papier qu'elle utilise pour les bordereaux de l'usine. Les chiffres ne mentent pas. Rose ne peut pas vivre. Pas avec ce salaire, pas avec ce loyer, pas avec trois enfants. Quelque chose doit changer.

Jeanne va au syndicat. C'est la troisième fois. Elle connaît le chemin maintenant, l'escalier, le bureau, l'homme à moustache grise. Cette fois, elle ne vient pas pour les salaires ou les tabourets. Elle vient pour les crèches. "Les femmes qui travaillent dans les usines de guerre ont besoin de faire garder leurs enfants. L'État demande aux femmes de travailler. L'État doit leur donner les moyens de travailler. Une crèche à l'usine, payée par l'employeur ou par l'État, c'est pas un cadeau. C'est une condition."

L'homme à moustache écoute. Il prend des notes. Il dit : "C'est une bonne idée. Mais les patrons diront que c'est pas leur problème."

Jeanne dit : "Les patrons disaient aussi que les femmes pouvaient pas faire tourner leurs usines. On le fait."

L'homme la regarde. Il voit devant lui une femme de trente et un ans, maigre, calleuse, fatiguée, qui parle comme un délégué syndical et qui raisonne comme un ingénieur. Il ne sait pas que cette femme faisait des ménages chez des bourgeois il y a trois ans. Il ne sait pas que cette femme ne savait pas ce qu'était un syndicat il y a deux ans. Il voit le résultat, pas le chemin, et le résultat l'impressionne.

"Je transmettrai", dit-il.

Jeanne hoche la tête. Elle transmettra aussi. A la section féminine, à Rose, aux femmes de l'atelier. La crèche ne viendra pas tout de suite - elle viendra en 1918, trop tard pour Rose, trop tard pour beaucoup. Mais la graine est plantée, comme les haricots de Louise, et les graines finissent par pousser.


Le 20 février, Henri reçoit une lettre de Lucien Combes.

"Sergent - pardon, mon lieutenant. J'ai passé l'examen. J'ai été reçu. Je rentre à l'école normale de Cahors en septembre. Le directeur a dit que mon dossier était 'remarquable pour un candidat autodidacte'. Je lui ai pas dit que mon école c'était une grange et que mon professeur c'était un sergent avec des lunettes en fil de fer.

Je boite toujours. Le médecin dit que ça s'améliorera pas. Mais on a pas besoin de courir pour enseigner. On a besoin de la tête, du coeur et de la voix - c'est vous qui l'avez dit.

Votre élève. Lucien."

Henri lit la lettre dans l'abri, le soir, le chat sur les genoux du berger. Il la relit. Puis il la tend à Marcel, qui la lit à voix haute pour toute l'escouade, parce que certaines nouvelles ne se gardent pas pour soi.

Quand Marcel a fini de lire, le silence dure trois secondes. Puis Fayolle dit : "Putain, sergent, t'as fait un instit." Marcel dit : "Mon lieutenant." Fayolle dit : "Putain, lieutenant, t'as fait un instit."

Le berger ne dit rien. Mais il sort de sa poche le dessin que Lucien avait fait du chat, celui qu'Henri avait trouvé dans l'abri en mai dernier, et il le regarde un moment. Le dessin est froissé, taché, mais le chat est toujours là, les yeux mi-clos, la queue enroulée. Le berger range le dessin et caresse le vrai chat, qui est identique au dessin et qui n'en a rien à faire.

Henri écrit dans son carnet, ce soir-là : "Lucien est reçu. Un gamin de Gourdon qui ne savait pas lire il y a un an sera instituteur. Si je meurs demain, ça suffira. Ça justifiera tout."


Fin février, les nouvelles de Russie se précisent. Le tsar a abdiqué. Un gouvernement provisoire est formé. La Russie est en révolution, et personne ne sait si elle continuera à se battre.

Au même moment, de l'autre côté de l'Atlantique, les États-Unis rompent leurs relations diplomatiques avec l'Allemagne. Le président Wilson, réélu en novembre sur le slogan "He kept us out of war", est en train de changer d'avis. Les sous-marins allemands coulent des navires américains. L'opinion bascule. L'entrée en guerre des États-Unis n'est plus une question de si. C'est une question de quand.

Verdier note dans son carnet : "Les deux plateaux de la balance viennent de bouger en même temps. La Russie sort, l'Amérique entre. La question est de timing. Si les Américains arrivent avant que les Allemands ne transfèrent leurs divisions de l'est, on gagne. Sinon, tout se joue en 1918, et 1918 sera l'année la plus dangereuse de la guerre."

Henri ne pense pas à 1918. Henri pense au printemps qui vient, à l'offensive que tout le monde sent, à la ligne Hindenburg qui attend, à ses hommes qui maigrissent et qui tiennent et qui ne savent pas pourquoi ils tiennent mais qui tiennent quand même.

Le 28 février, le soir, le berger sort le chiot de sa poche. Pas le vrai chiot - la photo. Il la regarde dans la lumière de la bougie. Nòu a grandi, sur la photo. Ce n'est plus une boule blanche - c'est un jeune chien, avec des pattes trop grandes et des oreilles qui tombent.

"Il sera bon", dit Lacombe.

Henri le regarde. Bon. Le berger parle du chien comme un maître parle d'un élève. Et Henri comprend que le chien est la même chose que Lucien, la même chose que Pélissié, la même chose que les haricots de Louise - quelque chose qui pousse, quelque chose qui sera, quelque chose qui prouve que le monde ne s'arrête pas.

"Il sera bon", répète le berger. Et il range la photo.