Mort et naissance d'un monde

Août 1914

Le tocsin sonne à quatre heures de l'après-midi, le samedi 1er août.

A Labastide-Murat, c'est la cloche de l'église. Le curé la tire lui-même, à toute volée, et le son roule sur le causse comme un orage sec. Henri est chez les Delpech, torse nu, en train de rentrer les dernières bottes de foin avant la chaleur. Il entend la cloche et il s'arrête. Le vieux Delpech aussi s'arrête. Ils se regardent. Ils savent. Tout le monde sait. On attendait ça depuis trois jours, depuis l'assassinat de Jaurès, depuis les ultimatums, depuis que les journaux ne parlaient plus que de ça. Et pourtant, quand ça arrive, c'est comme un coup de poing dans le ventre.

La mobilisation générale.

Henri descend au village. Devant la mairie, le garde champêtre colle l'affiche - celle qu'on gardait depuis des années dans un tiroir fermé à clé, pré-imprimée, il suffisait d'ajouter la date. Fond blanc, grandes lettres noires : ORDRE DE MOBILISATION GÉNÉRALE. Les groupes se forment. Les femmes sortent sur les pas de porte, les hommes arrivent des champs, des jardins, du café. Personne ne crie. C'est ça qui frappe Henri - le silence. Les gens lisent l'affiche et se taisent. Quelques femmes pleurent, mais sans bruit, comme si le bruit était indécent.

Henri n'est pas mobilisable immédiatement. Classe 1910, caporal de réserve au 7e régiment d'infanterie de Cahors, il doit rejoindre au troisième jour. Deux jours pour mettre ses affaires en ordre, fermer l'école - elle est déjà fermée -, et partir.

Il rentre chez lui. Il écrit deux lettres. La première à Jeanne, courte : "C'est fait. Je pars mardi. Ne t'inquiète pas. Je t'embrasse." La seconde à Louise, plus longue, et il ne la relira jamais parce qu'il sait que s'il la relit il ne l'enverra pas.


A Lyon, Paul a son ordre dans la main à cinq heures du soir. Le facteur a apporté les fascicules de mobilisation en même temps que le tocsin sonnait, parce que tout était prêt, tout était prévu depuis des années, chaque réserviste fiché, chaque régiment assigné, chaque train programmé. La machine française de mobilisation est un chef-d'oeuvre de logistique - quatre millions d'hommes à habiller, armer et transporter en deux semaines, et pas un train ne doit manquer, pas une gare ne doit être encombrée, pas un homme ne doit se tromper de caserne.

Paul est affecté au 23e régiment d'infanterie, caserne de la Part-Dieu. Départ le lundi 3. Jeanne lit le fascicule avec lui, assise à la table de la cuisine, et ses mains ne tremblent pas. Pas encore. Elle a deux jours. Deux jours pour laver son linge, repriser ce qui doit l'être, préparer un paquet - du tabac, des chaussettes, du saucisson, un couteau, les choses qu'on emporte quand on ne sait pas pour combien de temps on part.

Le dimanche, ils ne font rien. Ils restent ensemble, dans l'appartement de Vaise, et ils ne font rien. Paul fume à la fenêtre. Jeanne s'assoit près de lui. Ils ne parlent presque pas. A un moment, Paul dit : "Ça sera fini à Noël. Tout le monde le dit." Jeanne hoche la tête. Elle ne le croit pas. Elle ne sait pas pourquoi elle ne le croit pas, elle n'a aucune compétence militaire, aucune connaissance stratégique, mais quelque chose en elle, un instinct plus vieux que la raison, lui dit que c'est faux.

Le lundi 3 août, l'Allemagne déclare la guerre à la France. Mais ça n'a plus d'importance, la guerre est déjà là. Paul part le matin, avec son baluchon et son livret militaire, et Jeanne le regarde descendre la rue de la Claire d'un pas qui se veut solide, sans se retourner. Il se retourne au coin, une fois, et il lève la main. Jeanne lève la sienne. Puis il tourne et il n'est plus là.

Elle rentre. Elle ferme la porte. Elle s'assoit. Et là, seulement là, ses mains se mettent à trembler.


Henri arrive à la caserne de Cahors le mardi 4 août, dans un chaos organisé qui tient du miracle bureaucratique. Des centaines d'hommes affluent de tout le département - paysans, artisans, employés, instituteurs, prêtres même, tous mélangés dans une cohue disciplinée. On les habille. Le pantalon garance, la capote bleu foncé, le képi rouge. Henri enfile tout ça et se regarde dans le miroir des latrines. Il ne se reconnaît pas. L'instituteur a disparu. A sa place, un caporal maigre avec des lunettes rondes et un fusil Lebel qui pèse quatre kilos. Caporal seulement - un normalien devrait être sergent, mais une appendicite en 1912, six mois d'hôpital militaire, et la promotion lui était passée sous le nez. Il en avait tiré une leçon d'instituteur : les plans les mieux faits se brisent sur un organe de huit centimètres.

Il reconnaît des visages. Des anciens camarades du service militaire, des gars du Lot qu'il a croisés au marché de Cahors. Et des inconnus - un boucher de Gourdon, un clerc de notaire de Gramat, un berger de Rocamadour qui ne sait pas lire mais qui sait porter quarante kilos sur le dos sans broncher. Le 7e régiment d'infanterie se reconstitue en trois jours, comme un puzzle dont les pièces étaient dispersées dans les tiroirs de tout un département.

Le 7 août, le régiment part en train. Destination : l'est. On ne dit rien de plus précis. Henri est debout dans un wagon à bestiaux, serré entre trente hommes qui fument, qui transpirent, qui chantent parfois, et qui regardent par les fentes du bois défiler la France d'été - les vignes, les champs moissonnés, les peupliers le long des rivières. Chaque gare traversée est une fête sinistre. Des femmes tendent des bouteilles de vin, des fleurs, des drapeaux. Des vieux pleurent. Des gamins courent le long du train en criant "Vive la France". Henri les regarde et pense à ses propres élèves, ceux de Labastide, qui auraient fait pareil.


Verdier, lui, est entré en guerre trois jours avant tout le monde. Dès le 30 juillet, il a été affecté à l'état-major du 3e corps d'armée, en Lorraine. C'est là que le plan XVII doit frapper - l'offensive en Lorraine, droit sur Morhange et Sarrebourg, la reconquête des provinces perdues. Verdier connaît le plan par coeur. Il connaît aussi ses failles. Mais il est officier, il obéit, et il fera son travail du mieux qu'il peut.

Le 8 août, les premières troupes françaises franchissent la frontière en Alsace. Mulhouse est prise le 8, perdue le 10, reprise le 19. Les communiqués officiels parlent de victoire. La réalité est plus confuse - des combats brefs, violents, désordonnés, où les soldats français découvrent en quelques heures ce que Verdier savait depuis des mois : l'artillerie allemande est terrifiante.

Le 14 août, la grande offensive commence en Lorraine. Deux armées françaises, la 1re et la 2e, foncent vers l'est avec la bravoure imbécile que la doctrine commande. Baïonnette au canon. Pantalon rouge. Élan. Les régiments avancent en lignes serrées sur des positions allemandes préparées de longue date - des tranchées, des réseaux de barbelés, des mitrailleuses, et derrière, les obusiers lourds dont Verdier avait compté les calibres dans son bureau du boulevard Saint-Germain.

Le 20 août, c'est le choc. Morhange. Sarrebourg. Les armées françaises heurtent les défenses allemandes et sont rejetées en arrière avec des pertes qui défient l'entendement. En une seule journée, le 22 août, l'armée française perd vingt-sept mille hommes. Vingt-sept mille. Morts. En un jour. C'est le jour le plus meurtrier de toute l'histoire de France, et personne à l'arrière ne le sait encore.

Verdier est à son poste, dans un château réquisitionné près de Nancy, quand les rapports arrivent. Les chiffres. Les régiments décimés. Les officiers tombés en tête de leurs hommes, sabre au clair, fauchés par les mitrailleuses comme des herbes par la faux. Il lit les rapports un par un, méthodiquement, et quelque chose se brise en lui qui ne se réparera jamais - non pas sa capacité à fonctionner, qui reste intacte, mais sa foi dans l'institution à laquelle il a donné sa vie. L'état-major français a envoyé des hommes au massacre en sachant - en devant savoir - que la doctrine était fausse. Le pantalon rouge contre la mitrailleuse. L'élan contre l'obusier de 150. Le courage contre la physique.

La physique a gagné.


Et pendant que la Lorraine brûle, le nord s'effondre.

C'est le piège que Verdier avait vu sur sa carte de Bruxelles. Les Allemands sont entrés en Belgique le 4 août, avec une masse colossale - le gros de leur armée, des centaines de milliers d'hommes, par les plaines du nord. Liège a résisté dix jours, héroïquement, mais Liège est tombée. Bruxelles tombe le 20 août, sans combat. L'armée belge recule vers Anvers. Et les armées allemandes déboulent vers le sud, vers la France, dans un mouvement gigantesque de roue qui balaie tout.

L'armée anglaise est là - un petit corps expéditionnaire, cent mille hommes, débarqué à Boulogne et poussé vers la Belgique. Le 23 août, à Mons, les Britanniques se battent pour la première fois et découvrent la même chose que les Français : les mitrailleuses tuent plus vite que le courage ne court. Ils reculent.

Les armées françaises du nord reculent aussi. Charleroi, le 21 août. Encore un désastre. Le 5e corps d'armée, où des régiments du Lot et du Sud-Ouest viennent d'arriver après des jours de train, est jeté dans la bataille sans préparation, sans reconnaissance, sans artillerie lourde. Les pertes sont monstrueuses.

Henri est là.


Le 7e régiment est arrivé en Belgique le 19 août, après cinq jours de transport et de marches. Henri a vu, en arrivant, des choses qu'aucune leçon de choses ne lui avait apprises. Des villages belges en feu. Des colonnes de réfugiés sur les routes, des femmes avec des charrettes, des gosses qui pleuraient, des vieux qui marchaient sans savoir où. Et le bruit - le bruit de la guerre, qu'on entend avant de la voir, ce grondement sourd de l'artillerie qui fait vibrer le sol sous les pieds.

Le 22 août, le régiment est engagé près de Bertrix, dans les forêts des Ardennes. C'est la confusion totale. Les ordres sont contradictoires. Les cartes sont fausses. Les officiers ne savent pas où est l'ennemi. Et soudain les arbres explosent. Les obus arrivent par-dessus la cime des hêtres, sans prévenir, et les hommes qui marchaient en colonne sur un chemin forestier sont coupés en morceaux.

Henri se couche dans un fossé et reste là, le visage dans la terre, pendant une heure. Ce n'est pas du courage. C'est l'incapacité de bouger. Autour de lui, des hommes crient. Le boucher de Gourdon a perdu un bras. Le clerc de notaire de Gramat est mort, couché sur le dos, les yeux ouverts, un éclat d'obus dans la poitrine. Henri le regarde et ne comprend pas. Son cerveau refuse l'information. Cet homme était vivant il y a vingt minutes, il parlait de sa fiancée, et maintenant il est un objet.

Le régiment recule. Tout le monde recule. C'est la retraite générale, ordonnée par Joffre le 24 août, quand il devient enfin clair que le plan XVII est un échec total et que les Allemands arrivent par le nord avec une force que personne n'avait voulu voir. La France recule sur toute la ligne, de la Belgique aux Vosges, et les Allemands avancent.


La retraite. Douze jours de marche vers le sud, sous le soleil d'août, avec le sac de trente kilos, le fusil, les cartouches, les pieds en sang dans les brodequins neufs. Henri marche. Il ne pense pas. Il met un pied devant l'autre, il boit quand il y a de l'eau, il mange quand on distribue quelque chose, et il dort dix minutes dans un fossé quand le régiment fait halte. Les routes sont encombrées de colonnes qui se croisent, de convois de ravitaillement, de blessés qu'on évacue en charrette. Et les civils, toujours les civils, cette marée de gens qui fuient avec ce qu'ils ont pu prendre.

Il écrit à Jeanne le 28 août, un bout de papier griffonné au crayon pendant une halte : "Je suis vivant. Je ne sais pas où je suis. Ne t'inquiète pas." Il ne sait pas si la lettre arrivera. Il ne sait pas si Jeanne est encore à Lyon. Il ne sait rien. Plus personne ne sait rien.


Et Joffre - le commandant en chef, le gros homme placide qui mange bien et dort bien et que rien ne semble ébranler - Joffre fait la seule chose intelligente de toute cette catastrophe. Il recompose. Il retire des troupes de Lorraine, il crée une armée neuve, la 6e, à partir de régiments ramenés de partout. Il place Gallieni, le vieux Gallieni, soldat colonial et esprit acéré, au gouvernement militaire de Paris. Et il attend. Il attend que les Allemands s'étirent, s'épuisent, que leurs lignes de ravitaillement craquent, que le moment vienne de frapper.

Le moment viendra. En septembre. Sur la Marne.

Mais Henri ne le sait pas. Henri marche.


A Lyon, Jeanne attend. Elle n'a pas de nouvelles de Paul depuis le 10 août - un mot, "bien arrivé au régiment, tout va bien, on part bientôt." Depuis, rien. Le silence militaire. Elle continue à repasser chez la veuve, elle fait ses ménages chez les Bernardin - qui l'ont reprise trois jours parce que la bonne habituelle est partie rejoindre sa famille en Auvergne. Elle lit le journal, les communiqués officiels, qui mentent avec application. "Nos troupes se replient en bon ordre sur des positions préparées." Jeanne ne comprend pas le jargon militaire, mais elle comprend le mot "replient". Replient, ça veut dire reculent. Reculent, ça veut dire perdent. Et perdent, ça veut dire que Paul est quelque part là-dedans.

Le 30 août, elle reçoit enfin une carte. Deux lignes de l'écriture de Paul, presque illisibles : "Marche depuis dix jours. Je tiens. T'embrasse. P." Le tampon de la poste militaire est du 25. Cinq jours de décalage. Cinq jours pendant lesquels tout a pu arriver.

Jeanne repose la carte sur la table. Elle regarde par la fenêtre l'été qui brûle sur les toits de Vaise. Quelque part là-bas, à des centaines de kilomètres, son mari marche avec un fusil dans une guerre dont personne ne lui a demandé son avis.


Le 31 août 1914, l'armée allemande est à soixante kilomètres de Paris. Le gouvernement a quitté la capitale pour Bordeaux. Gallieni fortifie le camp retranché de Paris. Les Parisiens qui le peuvent fuient vers le sud. Les gares sont noires de monde.

Et Henri marche. Et Paul marche. Et Verdier, penché sur ses cartes dans un poste de commandement qui recule chaque jour, voit enfin quelque chose changer dans le mouvement des armées allemandes - un infléchissement vers le sud-est, un flanc qui se découvre, une erreur. Il ne dit rien. Pas encore. Il regarde.

Le mois d'août a duré un siècle.