Mort et naissance d'un monde

Mars 1918

Le 21 mars 1918, à quatre heures quarante du matin, six mille canons allemands ouvrent le feu simultanément sur un front de soixante-dix kilomètres.

C'est le plus grand bombardement de l'histoire. Plus grand que Verdun, plus grand que la Somme, plus grand que tout ce que la guerre a produit en quatre ans. Des obus explosifs, des obus à gaz, des obus fumigènes, mélangés dans un cocktail scientifiquement dosé - les gaz d'abord, pour aveugler et asphyxier, les explosifs ensuite, pour détruire, les fumigènes enfin, pour couvrir l'avance de l'infanterie. Cinq heures de bombardement. Un million d'obus. La terre elle-même semble se soulever et ne plus retomber.

Henri n'est pas dans la zone d'impact. Il est sur l'Aisne, cinquante kilomètres au sud. Mais il entend. A quatre heures quarante du matin, dans l'abri, le berger ouvre les yeux le premier - l'instinct animal, celui qui détecte le danger avant que la conscience ne se réveille. Puis Henri entend. Un grondement continu, grave, profond, qui vient du nord et qui ne s'arrête pas. Pas un bombardement ordinaire - un roulement de tonnerre sans fin, sans pause, sans respiration. Le sol vibre. Les parois de l'abri tremblent. La bougie, que personne n'a allumée, serait inutile - le bruit dit tout.

Henri se lève. Il sort de l'abri. La nuit est noire, froide, étoilée au-dessus de sa tête, mais vers le nord l'horizon clignote, orange et blanc, comme un orage constant, et le grondement remplit l'air avec la densité d'un liquide.

Le berger est derrière lui. Lacombe regarde le nord et dit ce qu'il y a à dire : "Ça y est."

Ça y est. L'offensive. Celle que Verdier avait prédite, celle que tout le monde attendait, celle qui vient avec la puissance accumulée de cinquante divisions allemandes libérées du front russe. L'Allemagne joue son va-tout. Tout ce qu'elle a - les hommes, les canons, les munitions, les tactiques nouvelles, les troupes d'assaut entraînées pendant des mois - tout est jeté dans cette attaque. Si elle réussit, la guerre est finie. Si elle échoue, l'Allemagne n'aura plus rien.


A neuf heures quarante, l'infanterie allemande sort du brouillard.

Un brouillard naturel, épais, providentiel - la nature offre aux Allemands ce que leur plan n'avait pas prévu. Les Sturmtruppen, ces troupes d'assaut d'élite formées aux tactiques d'infiltration, avancent en petits groupes, contournent les positions fortes, s'infiltrent dans les brèches, débordent les défenseurs. Ce n'est plus la guerre de 1914 - les lignes en rangs serrés, l'assaut frontal. C'est une guerre nouvelle, fluide, rapide, mortelle. Les Allemands ont appris, eux aussi. Ils ont appris de Verdun, de la Somme, de Cambrai. Ils ont inventé quelque chose - la guerre de mouvement dans un paysage de tranchées.

L'armée britannique, la 5e armée du général Gough, reçoit le choc de plein fouet. Les lignes craquent. Pas sur un point - sur tout le front. Les tranchées avancées sont submergées en quelques heures. Les positions de soutien sont contournées, isolées, réduites. Les communications sont coupées. Le commandement perd le contact avec ses unités. C'est le chaos - le même chaos qu'en août 1914, mais en sens inverse. Cette fois, ce sont les Alliés qui reculent.

Les Britanniques reculent de huit kilomètres le premier jour. Puis de dix. Puis de quinze. En trois jours, la 5e armée n'existe plus comme force cohérente. Les unités se battent en retraite, par groupes isolés, sans ordres, sans liaison, avec un courage individuel qui ne compense pas l'effondrement collectif. Les Allemands avancent à une vitesse que personne n'a vue depuis la Marne - vingt kilomètres par jour, trente par endroits.

Verdier vit le premier jour dans un état qu'il ne reconnaît pas - pas la peur, pas l'excitation, quelque chose entre les deux. Ses prédictions se réalisent, point par point, heure par heure. Saint-Quentin, la jonction franco-britannique, l'attaque en force, le brouillard de gaz, les troupes d'assaut. Tout est là, exactement comme dans son rapport de janvier. Il avait raison. Avoir raison est inutile quand les obus tombent.

A l'état-major, c'est la panique contrôlée. Les rapports arrivent - fragmentaires, contradictoires, terrifiants. Les Britanniques reculent. Les Allemands avancent. La jonction entre les armées alliées est menacée. Si les Allemands prennent Amiens - le noeud ferroviaire, le poumon logistique -, les armées française et britannique seront coupées l'une de l'autre. Les Britanniques seront repoussés vers la mer. Les Français seront repoussés vers Paris. C'est Schlieffen à nouveau, quatre ans plus tard, par un autre chemin.


Le 23 mars, Henri reçoit l'ordre.

Le régiment monte vers le nord, en urgence, pour boucher la brèche. Les camions arrivent dans la nuit - des Berliet, encore des Berliet, comme pour Verdun -, et les hommes embarquent dans le désordre contrôlé des mouvements d'urgence. Henri charge sa section dans deux camions. Le berger grimpe le dernier, le chat dans la musette, la canne de frêne à la main. Fayolle tousse en montant. Pélissié se cale dans un coin sans un mot.

Les camions roulent vers le nord, dans la nuit, sur des routes encombrées de colonnes qui convergent de partout - artillerie, cavalerie, infanterie, trains de ravitaillement, ambulances. Tout le monde va dans la même direction. Vers le trou. Vers la brèche. Vers l'endroit où les Britanniques reculent et où les Allemands avancent.

Et en sens inverse, sur les mêmes routes, les réfugiés. Les civils qui fuient. Des femmes, des enfants, des vieux, avec des charrettes, des voitures à bras, des balluchons. Henri les voit par l'arrière du camion, dans la lumière des phares, des visages blancs de fatigue et de peur, et il se souvient d'août 1914, des colonnes de Belges sur les routes de la retraite, et il comprend que la guerre vient de faire un tour complet.

Le berger regarde les réfugiés et ne dit rien. Mais sa main se crispe sur la musette du chat, et Henri voit la crispation, et il sait ce que le berger pense - les brebis quand elles fuient, les brebis quand le loup est derrière, et le berger qui court pour les rassembler.


Le 24 mars, le régiment est engagé.

Pas dans une tranchée - il n'y a plus de tranchées. Les Allemands ont dépassé les lignes fortifiées, ils sont en terrain ouvert, dans un paysage de champs et de villages que la guerre n'avait pas encore touché, des villages intacts, avec des murs debout et des toits et des fenêtres, et cette normalité est plus bizarre que la dévastation habituelle. Henri se bat dans un pays qui ressemble à la paix.

La section est déployée en défense sur une route, à l'entrée d'un village dont Henri ne retient pas le nom - un village picard, des maisons de briques, une église, un café avec l'enseigne encore en place. Les Allemands arrivent par l'est, en colonnes, à découvert, et Henri ouvre le feu avec ses hommes depuis les fenêtres des maisons et les murets des jardins. C'est une guerre qu'il ne connaît pas - pas la tranchée, pas le boyau, pas la boue. La guerre de mouvement. La guerre d'août 1914, mais avec les armes et l'expérience de 1918.

Les Allemands sont stoppés. Pas par la section d'Henri seule - par la résistance qui s'organise partout, en mille points, de manière chaotique mais efficace. Des unités françaises arrivent de l'arrière, s'insèrent dans les trous, bouchent les brèches. Les Britanniques, ceux qui restent, ceux qui n'ont pas été submergés, se battent avec la rage des hommes acculés. Et les Allemands, malgré leur élan, commencent à s'étirer - les lignes de ravitaillement s'allongent, les renforts n'arrivent pas assez vite, les troupes d'assaut avancent mais l'artillerie lourde ne suit pas.

C'est le même problème qu'en 1914, en miroir. L'attaquant avance trop vite pour sa logistique. Les Allemands découvrent ce que les Français avaient découvert sur la Marne - que la guerre de mouvement a ses propres limites, et que la plus grande de ces limites est le ventre vide du soldat qui a marché trente kilomètres.


Le 26 mars, quelque chose se passe qui sauve la guerre.

A Doullens, dans l'hôtel de ville d'une petite ville de Picardie, les dirigeants alliés se réunissent en urgence. Poincaré, Clemenceau, Pétain, Haig, Foch, Milner. La crise est existentielle. Les Britanniques veulent reculer vers la mer, protéger les ports de la Manche. Les Français veulent reculer vers Paris, couvrir la capitale. Les deux mouvements divergent. Si chacun tire de son côté, c'est la fin.

Clemenceau tranche. Avec la brutalité qui est sa nature et qui est, en ce 26 mars 1918, la seule chose qui peut fonctionner. Il impose Foch comme coordinateur des armées alliées. Pas un conseil, pas un comité - un commandement. Un seul homme pour coordonner Français, Britanniques, et bientôt Américains. Un seul homme pour décider où mettre les réserves, où tenir, où céder.

Foch accepte. Haig accepte, parce qu'il n'a pas le choix. Pétain accepte, avec la réserve qui est la sienne mais avec la discipline qui est aussi la sienne. Et à partir du 26 mars, pour la première fois de la guerre, les armées alliées ont un chef unique.

Verdier apprend la nomination de Foch dans la soirée. Il connaît Foch - tout le monde connaît Foch, l'ancien commandant de l'école de guerre, le théoricien de l'offensive, l'homme de la Marne qui avait dit "ma droite est enfoncée, ma gauche recule, situation excellente, j'attaque". Foch est tout ce que Verdier n'est pas - flamboyant, instinctif, optimiste. Mais Foch a quelque chose que les autres n'ont pas : la capacité de voir l'ensemble. Pas un front, pas une armée - l'ensemble. Et l'ensemble, en mars 1918, c'est la seule chose qui compte.

Verdier note dans son carnet : "Foch commandant suprême. C'est le bon choix ou le mauvais. Probablement les deux. Mais c'est un choix, et en temps de crise, un choix vaut mieux que l'indécision."


Henri se bat pendant huit jours.

Huit jours de combat en rase campagne, de village en village, de route en route. Ce n'est pas la tranchée - c'est le mouvement, le repli, la contre-attaque, l'improvisation permanente. Henri découvre qu'il est bon à ça. Pas parce qu'il est brave - il est brave, mais tout le monde est brave, la bravoure ne distingue plus personne après quatre ans. Parce qu'il est adaptable. L'instituteur qui adaptait sa leçon à chaque élève, le sergent qui adaptait sa tranchée à chaque terrain, le sous-lieutenant adapte sa défense à chaque situation. Un muret ici. Un fossé là. Une maison dont on fait un fortin. Un bois dont on fait une embuscade.

Le berger est dans son élément. Le terrain ouvert, le mouvement, l'espace - c'est son monde, le monde du causse, le monde du berger qui marche avec son troupeau. Lacombe ne boite presque plus, l'adrénaline a effacé la douleur, et il se déplace dans le paysage picard avec une fluidité que la tranchée ne lui permettait pas. Le chat, lui, déteste. Le chat est un animal de tranchée, un animal de routine, et le mouvement le terrorise. Il reste enfoncé dans la musette, les oreilles plaquées, et ne sort que la nuit.

Fayolle se bat. Il tousse et il se bat. Le 27, pendant une contre-attaque, Henri le voit courir à côté de lui, le fusil à la main, la bouche ouverte pour respirer parce que ses poumons ne suffisent plus, et il court quand même, et il tire, et il avance, et Henri se dit que Fayolle est l'homme le plus courageux qu'il connaisse, pas parce qu'il n'a pas peur mais parce qu'il se bat avec un corps qui le trahit.

Pélissié tue. C'est le mot juste - Pélissié tue avec la même efficacité qu'il met à labourer un champ, sans émotion visible, sans hésitation, avec la précision d'un tireur qui sait ce que son fusil peut faire. Les officiers l'ont remarqué à nouveau. Mais personne ne lui propose plus d'être tireur d'élite. On a compris que Pélissié ne chasse pas. Il se défend.


Le 28 mars, l'avance allemande ralentit. Pas d'un coup - progressivement, comme un fleuve qui s'étale dans une plaine. Les troupes d'assaut sont épuisées, les lignes de ravitaillement sont trop longues, et les réserves alliées arrivent - des divisions françaises par le sud, des divisions britanniques par le nord, et les premières unités américaines, encore vertes, encore inexpérimentées, mais là. La ligne se stabilise. Pas encore solidement - elle ondule, elle cède par endroits, elle tient par d'autres. Mais elle ne rompt pas.

Amiens est sauvée. La jonction tient. Les armées alliées ne sont pas coupées. Foch a tenu la ligne, pas par génie mais par obstination - en jetant chaque réserve disponible dans la brèche, en refusant de céder Amiens, en hurlant "on ne recule plus" à quiconque veut reculer.

Henri est relevé le 30 mars. Sa section a perdu sept hommes en huit jours - quatre tués, trois blessés. Sept sur vingt-huit. Un quart. C'est le bilan le plus lourd depuis le Chemin des Dames. Mais les anciens sont là. Le berger, Fayolle, Pélissié. Tous vivants. Le chat aussi, traumatisé, sale, maigre, mais vivant.


A Lyon, Jeanne vit les huit jours les plus longs de sa guerre.

Les journaux ne disent presque rien - la censure est totale, plus stricte que jamais. Mais les rumeurs passent, comme toujours, par les gares, les hôpitaux, les permissions interrompues. Les Allemands attaquent. Les Britanniques reculent. Les Français montent en ligne. Le front est percé. Paris est menacé.

Paul est à Lyon, à l'hôpital, le bras en écharpe. Il lit les communiqués avec l'oeil d'un soldat qui sait lire entre les lignes. "Nos troupes résistent avec acharnement sur de nouvelles positions." Nouvelles positions - ça veut dire recul. Acharnement - ça veut dire pertes. Paul sait. Et Paul est impuissant, cloué dans un lit d'hôpital avec un bras qui ne fonctionne plus, pendant que ses camarades se battent.

Jeanne va le voir chaque soir après l'usine. Elle monte les escaliers de l'hôpital avec ses jambes fatiguées, elle s'assoit au bord du lit, et elle tient la main droite de Paul - la seule main qui fonctionne. Ils ne parlent pas de l'offensive. Ils ne parlent pas d'Henri, qui est quelque part dans le nord, dans la fournaise. Ils ne parlent pas, souvent. Ils se tiennent la main et le silence entre eux n'est plus le silence de l'absence - c'est le silence de la présence, celui de deux personnes qui sont ensemble dans la peur et qui n'ont pas besoin de le dire.

Le soir du 28 mars, Paul dit : "Ça tiendra." Ce n'est pas une question. C'est une certitude de soldat, fondée sur rien d'autre que l'instinct et l'expérience. "Les Boches s'étirent. Ils avancent trop vite. Ça tiendra."

Jeanne serre sa main. Elle ne sait pas si Paul a raison. Mais elle sait que Paul a besoin d'avoir raison, et elle sait que le besoin d'avoir raison est parfois la seule chose qui sépare l'espoir du désespoir.


Le 31 mars, Henri écrit dans son carnet. Pas dans un abri de tranchée - dans une grange de l'arrière picard, couché sur la paille, le chat endormi sur sa poitrine.

"31 mars 1918. Ils sont venus. Ils sont venus avec tout ce qu'ils avaient, et ils n'ont pas percé. Pas encore. Pas ici. Pas nous. La ligne tient. Foch tient. On tient.

Sept hommes perdus. Sept noms dans le carnet. Sept familles qui recevront un formulaire imprimé avec les mots 'décédé des suites de ses blessures' ou 'tué à l'ennemi' ou 'disparu au combat'. Sept hommes qui étaient là il y a dix jours et qui ne sont plus là. Le monde est plus léger de sept hommes et plus lourd de sept absences.

Le berger est vivant. Fayolle est vivant. Pélissié est vivant. Le chat est vivant. Je suis vivant. Louise m'a envoyé un mot - 'toujours'. Huit lettres. Le poids du monde.

Les Allemands reviendront. Pas ici peut-être, mais quelque part. Ils ont d'autres coups à porter. Mais le premier coup n'a pas suffi. Et les Américains arrivent. Je les ai vus, sur les routes, en colonnes, des gosses de vingt ans qui ressemblent à nos gosses de vingt ans en 1914 - les mêmes yeux, la même ignorance, le même courage absurde. Ils apprendront. Ils paieront le prix de l'apprentissage, comme nous l'avons payé. Mais ils sont là. Et quand ils seront prêts, ce sera fini.

Quand. Pas si. Quand."

Il ferme le carnet. Il touche l'alliance. Il touche la photo dans sa poche. La petite Jeanne, six mois, qui dit "ga" devant un chat. Le monde pour lequel il se bat est un monde de "ga" et de chats et de figues mûres sur un mur de Figeac. C'est un monde minuscule. C'est le seul monde qui vaille.

Le berger ronfle. Le chat ronronne. La paille sent la paille et pas la mort. Et quelque part, dans le noir de mars, le front tient.