Octobre 1917
Le berger en est au R.
Vingt lettres de l'alphabet en deux mois. La progression s'est accélérée - pas parce que Lacombe est devenu plus rapide, mais parce qu'il a compris le système. Les lettres ne sont plus des dessins arbitraires qu'il faut mémoriser un par un - ce sont des pièces d'un mécanisme, comme les pièces d'une clôture ou les noeuds d'un filet, et une fois qu'on a compris le mécanisme, les pièces s'emboîtent. Le berger pense en berger, et Henri enseigne en berger - chaque lettre est un animal, chaque syllabe est un enclos, chaque mot est un troupeau.
Les lettres de bois sont usées par les doigts de Lacombe. Henri en a taillé de nouvelles, plus petites, plus précises. Le soir, dans l'abri, le berger aligne ses lettres sur la couchette comme un enfant joue aux cubes, sauf que cet enfant a trente-sept ans, des mains qui ont tué des hommes, et un chat sur les genoux.
Pélissié regarde les progrès de Lacombe avec une satisfaction qu'il ne montre pas mais qu'Henri devine. Pélissié écrit maintenant sans faute - des lettres de vingt-cinq, trente lignes à sa femme, dans lesquelles il raconte la tranchée avec la précision d'un procès-verbal et la sécheresse d'un homme qui ne sait pas embellir. "Il a plu. La soupe était froide. Le chat a attrapé un rat. Le sous-lieutenant a reçu une photo de sa fille." C'est de la littérature brute, sans ornement, et Henri, qui lit parfois par-dessus l'épaule de Pélissié avec sa permission, trouve ces lettres plus vraies que tout ce qu'il a lu depuis le début de la guerre.
En Russie, tout s'effondre.
Les nouvelles arrivent par bribes, confuses, contradictoires. Les bolcheviks de Lénine montent en puissance. Le gouvernement provisoire de Kerenski vacille. L'armée russe ne se bat plus - les soldats désertent par régiments entiers, rentrent chez eux à pied, prennent les trains, occupent les gares. Les paysans se partagent les terres des grands propriétaires. Le front de l'est se dissout comme du sucre dans l'eau.
Verdier suit l'agonie russe avec l'attention froide d'un chirurgien qui regarde un patient mourir. Chaque division russe qui se dissout est une division allemande libérée pour l'ouest. Le calcul est simple et terrifiant. Quarante divisions allemandes au moins seront transférées à l'ouest d'ici le printemps. Quarante divisions, c'est cinq cent mille hommes. Cinq cent mille hommes de plus face à une armée française épuisée et à une armée britannique saignée par Passchendaele.
Passchendaele. L'autre catastrophe d'octobre. L'offensive britannique en Flandre, lancée en juillet, s'est transformée en un cauchemar de boue qui dépasse tout ce que la Somme avait produit. Les Britanniques avancent de quelques centaines de mètres par semaine, dans un terrain qui n'est plus de la terre mais de la soupe, sous une pluie qui ne s'arrête jamais. Les pertes sont effroyables. Le village de Passchendaele, objectif de l'offensive, sera pris le 6 novembre, après trois mois et demi de combats, pour un gain de huit kilomètres. Le coût : deux cent cinquante mille hommes. Britanniques, Canadiens, Australiens, Néo-Zélandais. Les enfants de l'Empire, noyés dans la boue belge.
Henri ne sait presque rien de Passchendaele. Son secteur de l'Aisne est à des centaines de kilomètres des Flandres, et les nouvelles du front britannique arrivent filtrées, vagues, lointaines. Mais il voit passer les trains de blessés dans les gares de l'arrière, quand il est en repos, et les uniformes kaki racontent une histoire qu'il connaît par coeur. La même boue. Les mêmes obus. Les mêmes corps.
Le 7 octobre, Henri reçoit une lettre de Jeanne. Pas sa fille - sa soeur. La grande Jeanne, celle de Lyon.
Jeanne a appris la naissance. Henri lui avait écrit de Figeac, le 11 septembre, un mot rapide : "C'est une fille. Jeanne. Trois kilos deux. Tout va bien. Tu es tante et marraine." Le mot "marraine" n'avait pas été discuté - Henri l'a décidé seul, dans le train du retour, avec la certitude des évidences.
La réponse de Jeanne a mis trois semaines - le courrier civil est lent, plus lent que le courrier militaire, ce qui est un des paradoxes de cette guerre. Jeanne écrit :
"Mon cher Henri. Ta lettre est arrivée un soir que j'étais fatiguée, et je l'ai lue debout dans la cuisine et je me suis assise, ce qui ne m'arrive jamais, tu le sais. Une fille. Jeanne. Mon prénom à un bébé. C'est la chose la plus belle et la plus injuste que tu pouvais me faire - belle parce que c'est beau, injuste parce que maintenant je vais pleurer chaque fois que quelqu'un dira 'Jeanne' et que ce sera elle et pas moi. Je plaisante. A moitié.
Marraine. J'accepte. Dis à Louise que j'accepte et que je viendrai voir ma filleule dès que l'usine me lâchera, c'est-à-dire probablement jamais, mais j'irai quand même.
Paul est content pour toi. Il a dit : 'Ton frère, un père. Qui l'eût cru.' C'est sa manière d'être ému.
Rose a dit : 'Encore une Jeanne. On va finir par monter un syndicat.' C'est sa manière d'être contente.
Je t'embrasse. Embrasse Louise. Embrasse la petite pour moi. Dis-lui que sa tante l'attend. Dis-lui que sa tante a un tampon avec son nom et un tabouret sans dossier et un combat qui n'est pas fini. Dis-lui tout ça. Elle ne comprendra pas. Elle comprendra plus tard."
Henri lit cette lettre et la range dans sa poche avec les autres, et sa poche est un archipel, chaque lettre une île, et les îles forment un pays.
Mi-octobre. La guerre quotidienne reprend ses droits après l'accalmie de l'été. Le front de l'Aisne est redevenu actif - pas d'offensive, mais des coups de main, des raids, des attaques locales de compagnie ou de bataillon pour améliorer les positions. Pétain teste ses troupes. Il veut savoir si l'armée française peut encore attaquer - pas une grande offensive, pas un Chemin des Dames, mais des opérations limitées, méthodiques, à la manière de Verdun en août.
Le régiment d'Henri participe à un coup de main le 15 octobre. Objectif : un saillant allemand qui menace le flanc droit du bataillon, un renflement dans la ligne ennemie d'où partent des tirs de flanquement. L'opération est montée avec soin - quatre jours de préparation, reconnaissance aérienne, plan de feu détaillé, objectifs limités, repli prévu après la prise du saillant. C'est du Pétain pur - modeste, précis, économe.
Henri mène sa section à l'assaut à quatre heures du matin, dans le noir, sans barrage préalable - un raid silencieux, à la grenade et au couteau, la forme la plus ancienne et la plus terrifiante de la guerre. Les hommes avancent en rampant dans le no man's land, coupent les barbelés au cisaille, se glissent dans les tranchées allemandes avant que l'ennemi ne se réveille.
Le saillant est pris en vingt minutes. Trois Allemands tués, huit prisonniers, un nid de mitrailleuses détruit. La section d'Henri n'a pas de tué. Un blessé - un renfort de septembre, un éclat de grenade dans l'avant-bras, rien de grave.
Le berger a participé à l'assaut. Sa cuisse le ralentit, mais dans un raid nocturne la vitesse compte moins que le silence, et le silence est la langue maternelle de Lacombe. Il s'est glissé dans la tranchée comme un renard dans un poulailler, sans un bruit, et il a fait son travail avec la compétence froide d'un homme qui préférerait être ailleurs mais qui sait que "ailleurs" n'existe pas.
Au retour, le commandant du bataillon félicite Henri. "Bien mené, Castayrol. Zéro tué." Zéro tué. C'est le compliment suprême de la guerre de 1917 - pas le terrain conquis, pas les prisonniers, pas la gloire. Zéro tué.
A Lyon, octobre est le mois où Paul revient en permission.
Cinq jours. C'est la première permission longue depuis l'été, et Paul arrive à Perrache un mardi soir, le 16, avec un sac trop léger et un visage trop maigre. Jeanne l'attend. Elle le voit descendre du train et elle le reconnaît - pas comme en juillet 1916, quand il était un fantôme. Paul est toujours maigre, toujours marqué, mais il est là. Présent. Dans ses yeux, quelque chose qui ressemble à de la volonté.
Ils rentrent à Vaise. Paul mange. Paul dort. Le premier jour est celui du corps - le corps qui reprend ses marques, qui retrouve le lit, la chaleur, l'absence de danger. Le deuxième jour est celui de l'esprit - Paul parle. Pas de la guerre, pas encore. Des choses d'après. De ce qu'il fera quand il reviendra. Le syndicat. L'usine. Les droits.
Le troisième jour, Paul fait quelque chose qu'il n'a jamais fait. Il accompagne Jeanne à l'usine. Pas dedans - devant. Il l'attend le matin à la sortie du tramway, il la regarde entrer avec les autres femmes, il voit la file des blouses qui convergent vers le portail de Berliet, et il reste debout sur le trottoir, la casquette à la main, et il regarde.
Le soir, il dit à Jeanne : "J'ai vu."
Jeanne dit : "Quoi ?"
"Tout. Les femmes qui entrent. Les femmes qui sortent. L'usine qui tourne. J'ai vu ce que tu fais. Ce que vous faites."
Il ne dit pas merci. Ce n'est pas un mot de Paul. Mais le "j'ai vu" est plus que merci. C'est la reconnaissance. L'homme qui voit ce que les femmes font, enfin, après trois ans de guerre et deux ans d'absence, l'homme qui regarde et qui comprend.
Le quatrième jour, ils vont ensemble à la crèche municipale de Vaise. Rose y dépose la petite Jeanne le matin, et Jeanne a voulu que Paul voie. Paul regarde les enfants, les berceaux, les femmes qui déposent, les femmes qui reprennent. Il regarde la petite Jeanne et il dit : "C'est vous qui avez fait ça."
"On a poussé", dit Jeanne.
Paul hoche la tête. Et dans ce hochement de tête, Jeanne voit quelque chose qu'elle n'a jamais vu chez son mari - pas de l'admiration, pas du respect, quelque chose de plus rare : l'acceptation. L'acceptation que le monde a changé, que les femmes ont changé, que sa femme a changé, et que ce changement n'est pas une menace mais une victoire.
Le cinquième jour, Paul repart. La gare, le quai, le train. Le rituel. Mais cette fois, au moment de monter dans le wagon, Paul se retourne et dit à Jeanne : "Quand je rentre, c'est toi qui m'apprends."
"T'apprendre quoi ?"
"Le syndicat. Comment tu fais. Les chiffres, les rapports, les trucs. J'étais ouvrier. Toi t'es devenue autre chose. Je veux apprendre."
Le train siffle. Paul monte. Jeanne reste sur le quai et regarde le train partir, et quelque chose en elle qui était serré depuis trois ans se desserre d'un cran. Pas complètement. Un cran. Assez pour respirer.
Fin octobre, les nouvelles de Russie deviennent dramatiques. Les bolcheviks préparent leur coup. Lénine, rentré d'exil, pousse à l'insurrection. Le gouvernement Kerenski s'accroche mais tout le monde voit qu'il est fini. La question n'est plus si la Russie sortira de la guerre, mais quand.
Henri regarde ces événements de loin, avec la distance d'un homme dont le monde s'est rétréci aux dimensions de sa section, de ses lettres, de sa fille qui grandit à Figeac sans lui. Il sait que la chute de la Russie changera tout. Il sait que les Allemands viendront à l'ouest avec toutes leurs forces. Il sait que 1918 sera l'année de vérité. Mais ces savoirs sont abstraits, lointains, comme des nuages d'orage à l'horizon. Ce qui est concret, ce qui est réel, c'est l'ardoise du berger, la lettre de Pélissié, la photo de Jeanne dans sa poche, le chat qui ronronne.
Le 31 octobre, soir. L'abri. La bougie. Le berger trace des mots sur l'ardoise - pas des prénoms cette fois, des mots entiers. "Brebis." "Maison." "Petit." Henri corrige, guide, encourage. Les lettres de bois s'alignent sur la couchette, et le berger les touche du bout des doigts avant de les tracer, comme s'il vérifiait leur forme avec la peau avant de les confier à la craie.
Henri le regarde et pense à sa fille. Jeanne a sept semaines. Louise écrit qu'elle sourit - pas un vrai sourire, un réflexe, mais un sourire quand même. Qu'elle tient sa tête. Qu'elle regarde le figuier par la fenêtre avec des yeux qui commencent à voir.
Le berger trace "maison" sur l'ardoise. M-A-I-S-O-N. Six lettres. Un mot qui contient tout - les murs, le toit, la femme, les enfants, le chien, le troupeau. Le monde d'avant. Le monde d'après.
Henri dit : "C'est bien."
Le berger dit : "C'est pas assez. Je veux écrire la lettre."
"Noël", dit Henri. "On a dit Noël."
Le berger hoche la tête. Deux mois. Deux mois pour passer des mots aux phrases, des phrases à la lettre. C'est serré. C'est le même genre de calcul que les calculs de Verdier - serré mais possible, si tout se passe bien, si rien ne casse, si la guerre leur laisse le temps.
Si. Toujours si.