Décembre 1917
Le berger écrit sa lettre le 19 décembre.
Pas le 24, pas Noël - six jours avant. Parce que le berger est prêt six jours avant, et que quand le berger est prêt, il ne voit pas pourquoi il attendrait. La patience de Lacombe est immense quand il apprend, nulle quand il sait.
C'est le soir. L'abri. La bougie. Le chat dort. Fayolle est de garde. Pélissié écrit sa propre lettre dans son coin, avec l'aisance d'un homme qui a fait le chemin et qui ne se retourne plus. Henri est assis en face du berger, l'ardoise entre eux, le papier à côté, le crayon posé.
Le berger prend le crayon. Henri ne dit rien. Pas de consigne, pas de guide. Lacombe sait ce qu'il veut écrire. Il l'a composé dans sa tête pendant des semaines, mot par mot, phrase par phrase, avec la même méthode qu'il utilisait pour ses lettres de bois - assembler, vérifier, assembler encore. La lettre est écrite dans sa tête avant d'être écrite sur le papier. Le papier est la dernière étape, pas la première.
Il écrit. Lentement. Chaque lettre tracée avec une application qui fait trembler la bougie, parce que le berger appuie sur le crayon comme s'il gravait dans la pierre, et la table vibre, et la bougie vibre, et l'ombre du berger sur la paroi de l'abri est immense, penchée, concentrée.
Henri regarde. Il ne corrige pas. Pas cette fois. Cette lettre est celle de Lacombe, pas celle de l'instituteur. Les fautes resteront. Les maladresses resteront. La vérité restera.
Le berger met quarante minutes. Quarante minutes pour vingt-trois mots. Puis il pose le crayon, souffle sur le papier comme on souffle sur une braise, et le tend à Henri.
Henri lit.
"Chere Madelou. C'est papa qui écrit. Je pense à toi et à maman et aux brebis. Nòu est grand ? Je taime. Papa."
Vingt-trois mots. Pas une phrase de plus. Pas un mot de trop. L'écriture est celle d'un homme qui a appris à tracer les lettres à trente-sept ans, dans une tranchée, entre deux bombardements, avec des doigts de berger et un crayon de soldat. Les lettres sont trop grandes, irrégulières, penchées dans tous les sens. Le "è" de "chère" n'a pas d'accent. Le "n" de "maman" ressemble à un "m". Le "t'aime" est écrit en un seul bloc, les cinq lettres soudées, comme si le mot refusait d'être séparé.
Henri regarde la lettre. Il regarde le berger. Lacombe attend, les yeux sur Henri, avec cette attente muette qui est celle de l'élève devant le maître, et qui est aussi celle du père devant le témoin - regarde, c'est mon enfant, dis-moi qu'il est bien.
Henri dit : "C'est bien, Lacombe."
Le berger reprend la lettre. Il la plie. Il la plie encore - en quatre, en huit, en seize, jusqu'à ce qu'elle soit un petit carré de papier qui tient dans la paume. Puis il la déplie, la replie normalement, en trois, et la met dans l'enveloppe qu'Henri a préparée. Henri écrit l'adresse. Le berger regarde l'adresse et la reconnaît - pas tous les mots, pas encore, mais le nom du village, et le nom de sa femme, et ces lettres-là il les connaît comme il connaît les étoiles au-dessus du causse.
Le vaguemestre emportera la lettre demain. Elle arrivera à Rocamadour le 26 ou le 27. Madelou la lira. Elle reconnaîtra peut-être l'écriture de son père, ou peut-être pas, parce que l'écriture de son père n'existe que depuis trois mois et que Madelou ne l'a jamais vue. Mais elle lira "Papa" au bas de la lettre, et ce mot-là, elle le reconnaîtra.
Henri ne dort pas cette nuit-là. Pas à cause du bruit - le secteur est calme, l'artillerie silencieuse, la nuit d'hiver profonde et froide. Il ne dort pas parce que quelque chose s'est achevé et que les achèvements, comme les naissances, tiennent éveillé.
Le berger de Rocamadour sait écrire. Antoine Lacombe, trente-sept ans, berger sur le causse de Gramat, soldat de deuxième classe au 7e régiment d'infanterie, homme de silence, homme de mains, homme de bêtes, Antoine Lacombe sait écrire le nom de sa fille et les mots "je t'aime". Trois ans de guerre pour en arriver là. Trois ans de boue, de sang, d'obus, de poux, de rats, de morts, et au bout de ces trois ans, un homme écrit à sa fille pour la première fois de sa vie.
Henri pense à tous les élèves qu'il a eus. Les gamins de Labastide-Murat, ceux du certificat d'études de juin 1914, Lucienne Marty et son crayon, Fernand Lavergne et ses accents. Pélissié et son ardoise. Le charbonnier de Souillac et ses lunettes de hibou. Lucien Combes et son Montaigne. Et maintenant Lacombe, le dernier, le plus lent, le plus improbable, le plus beau.
Il ouvre son carnet et écrit, dans le noir presque total, à la lueur d'un bout de bougie :
"19 décembre. Lacombe a écrit sa lettre. Vingt-trois mots. C'est la plus courte lettre du monde et c'est la plus longue à écrire - trente-sept ans pour apprendre, trois mois pour tracer. Je n'ai jamais rien enseigné de plus important. Pas la grammaire, pas l'histoire, pas le calcul. Les mots d'un père à sa fille. C'est tout. C'est l'essentiel."
Noël 1917. Le quatrième.
Henri n'a pas de permission. La permission de septembre a épuisé son crédit pour l'année, et les permissions de Noël sont rares - l'armée craint les mouvements de troupes sur les routes, les gares encombrées, les retours tardifs. Henri passe Noël dans la tranchée, avec ses hommes, pour la quatrième fois.
Mais ce Noël est différent des autres. Pas parce que la guerre est plus douce - elle ne l'est pas. Pas parce que l'espoir est plus grand - il ne l'est pas. Différent parce qu'Henri est père, et que la petite Jeanne a trois mois et demi, et que dans la poche d'Henri il y a une photo d'elle que Louise a envoyée en novembre, une photo où la petite a les yeux ouverts et regarde l'objectif avec cette gravité des nourrissons qui semblent contempler le monde avec la sagesse de ceux qui n'en savent encore rien.
Le soir du 24, la section est au repos, en deuxième ligne. L'abri est chauffé par un poêle de fortune - un bidon de tôle percé, alimenté au bois et au charbon, qui fume et qui chauffe mal mais qui chauffe. Henri a reçu un colis de Louise - du confit, des noix, un gâteau, et un tricot minuscule, une brassière blanche tricotée par la mère de Louise, que la petite a portée et qui sent le lait et la lavande. Henri tient la brassière dans ses mains et la porte à son visage et respire, et l'odeur est une porte qui s'ouvre sur un monde à quatre cents kilomètres de là.
Il passe la brassière au berger. Lacombe la prend, la regarde, la renifle, et la passe à Fayolle. L'objet circule dans l'escouade, de main en main, comme les photos circulent, comme les lettres circulent, et chaque homme tient cette petite chose de laine blanche qui est la preuve qu'un enfant existe et que le monde ne s'arrête pas.
Pélissié tient la brassière plus longtemps que les autres. Il la regarde avec ses yeux de paysan, et Henri voit quelque chose dans ces yeux qu'il n'y a pas vu avant - de la tendresse. Pélissié a deux enfants, là-bas, sur le causse, et il ne les a pas vus depuis des mois, et cette brassière qui n'est pas celle de ses enfants est pourtant celle de ses enfants, parce que tous les enfants de la guerre sont les mêmes enfants, et que les brassières sont universelles.
Le repas de Noël est modeste. Le confit de Louise, une boîte de singe améliorée, du pain frais qui est arrivé par miracle, du pinard, et le gâteau. Henri coupe le gâteau en parts égales - une par homme, seize parts, sans faveur. Le chat reçoit un morceau de confit et l'accepte avec la condescendance qui est sa marque.
Après le repas, Henri fait quelque chose qu'il n'a pas fait depuis longtemps. Il lit à voix haute. Pas une lettre, pas un article - un texte. Le texte qu'il avait écrit en juillet, celui sur l'école du soir, celui qu'il avait publié dans le numéro 16 du Poilu du Causse. Il le lit dans l'abri, à la lueur du poêle, et les hommes écoutent, et le texte parle d'eux, de Pélissié, de Lucien, du charbonnier, de Lacombe, de l'école dans la grange, des lettres sur l'ardoise, des mots qui poussent dans la boue.
Quand il finit de lire, personne ne parle. Le silence est celui des hommes qui viennent d'entendre quelque chose de vrai et qui n'ont pas besoin de le commenter. Puis le berger dit, de sa voix basse : "C'est nous, ça."
C'est tout. C'est suffisant.
A Lyon, Jeanne passe son quatrième Noël de guerre.
Le même rituel que l'année précédente - Rose, les enfants, Marie, Germaine, le poulet, le vin, les bougies. Mais le cercle s'est élargi. Il y a maintenant deux Jeanne à table - la grande et la petite de Rose, qui a quatorze mois et qui marche en se tenant aux chaises et qui dit "maman" et "non" et rien d'autre, ce qui est un vocabulaire suffisant pour gouverner le monde. Le fils aîné de Rose a sept ans et va à l'école et pose des questions sur la guerre auxquelles Rose répond avec sa franchise habituelle : "Ton père est mort à la guerre. La guerre c'est mal. Mange ta soupe."
Jeanne a reçu des nouvelles de Paul - une carte du 18 décembre, la signature, le tampon militaire. Vivant. Le mot qui suffit et qui ne suffit pas. Paul est quelque part dans le nord, elle ne sait pas où, et la menace du printemps pèse sur elle sans qu'elle puisse la nommer. Elle sait, par instinct, par les rumeurs, par les conversations au syndicat, que les Allemands préparent quelque chose de gros. Tout le monde le sait. Personne ne le dit.
Ce qu'elle dit, c'est autre chose. Après le repas, quand les enfants dorment et que les femmes restent autour de la table, Jeanne parle du tampon. Du poste perdu. De ce que ça signifie - non pas pour elle seule, mais pour toutes les femmes qui ont pris des postes pendant la guerre et qui les perdront quand les hommes reviendront. Rose écoute, Germaine écoute, Marie écoute. Et la conversation qui suit est peut-être la conversation la plus importante de la guerre de Jeanne - pas un discours, pas un manifeste, juste cinq femmes autour d'une table, dans une cuisine de Vaise, qui parlent de ce qu'elles ne lâcheront pas.
Rose dit : "Le vote." Jeanne dit : "Le salaire." Germaine dit : "Le droit de travailler sans demander la permission." Marie dit : "La crèche." Et la cinquième femme, une voisine du dessus, une veuve de quarante ans qui n'a jamais ouvert la bouche en public de sa vie, dit : "Le respect."
Le mot tombe sur la table comme une pièce de monnaie. Le respect. C'est le mot qui contient tous les autres - le vote, le salaire, le travail, la crèche. Le respect de celles qui ont tenu le pays debout pendant que les hommes le défendaient. Le respect de celles qui ont fait tourner les usines, nourri les enfants, soigné les blessés, porté les morts. Le respect de celles qui ne retourneront pas au lavoir.
Jeanne ne le dit pas en ces termes. Jeanne ne fait pas de discours. Mais elle écrit à Henri, le 26 décembre, une phrase qui résume tout : "On ne reviendra pas en arrière. Quoi qu'ils fassent, quoi qu'ils disent, on ne reviendra pas."
Verdier passe Noël seul.
Pas par choix - par devoir. L'état-major ne chôme pas le 25 décembre 1917, parce que les Allemands ne chôment pas non plus, et que les rapports continuent d'arriver, et que chaque rapport confirme ce que Verdier sait déjà : l'offensive de printemps vient. Elle vient avec la certitude du lever du soleil. Les divisions allemandes affluent de l'est, les trains roulent jour et nuit sur les lignes de la Belgique et du nord de la France, et les photographies aériennes montrent des concentrations d'artillerie qui dépassent tout ce qui a été vu, même à Verdun.
Verdier travaille le 25 décembre. Il révise les plans de défense, vérifie les positions de repli, calcule les réserves nécessaires. Il fait ce qu'il fait depuis quatre ans - il prépare. Mais cette fois, il prépare quelque chose de différent. Il ne prépare pas une offensive française. Il prépare la défense contre la plus grande offensive que l'Allemagne ait jamais lancée.
Il écrit à Madeleine le soir de Noël. Une lettre brève, un peu moins vide que les précédentes. Il demande des nouvelles de Pierre - quinze ans maintenant, toujours sa carte sur le mur de sa chambre. De Marguerite - douze ans, qui veut devenir infirmière, ce qui terrifie Verdier mais qu'il ne dit pas. Et il ajoute une phrase qu'il n'a jamais écrite : "L'année prochaine sera difficile. Mais elle sera peut-être la dernière. Dis-le aux enfants. Pas le 'difficile'. Le 'dernière'."
Le 31 décembre 1917. Le quatrième Nouvel An de la guerre.
Henri est dans l'abri. Le dernier abri de 1917. La dernière bougie de 1917. Le dernier carnet ouvert de 1917.
Il écrit :
"31 décembre. Bilan. Vivant. Marié. Père. Louise va bien. Jeanne - la petite - grandit. Jeanne - la grande - se bat. Paul tient. Le berger a écrit sa lettre. Pélissié écrit des romans. Fayolle rit encore. Marcel fait un journal à Toulouse. Lucien sera instituteur.
Pertes de l'année : le Chemin des Dames, les morts d'avril, Marcel blessé, la foi de beaucoup. Gains de l'année : une fille, une lettre de berger, une preuve que les hommes peuvent apprendre n'importe où, n'importe quand, même dans la boue.
1918 sera l'année de vérité. Les Allemands viendront. Les Américains viendront. Les deux arriveront-ils en même temps ? Non. Les Allemands d'abord. Il faudra tenir. Tenir encore. Tenir toujours.
L'alliance au doigt. La photo dans la poche. La boîte de Marcel dans la musette. Les lettres de bois du berger dans la caisse à munitions. Le chien de bois de Lacombe dans ma poche.
Trois grammes d'or. Vingt-trois mots sur un papier. Un bébé qui sent la lavande. Un chat qui ronronne. Voilà mes armes. Elles suffiront."
Il souffle la bougie. Le berger dort, le chat contre sa poitrine, la lettre de Madelou quelque part dans un sac postal entre l'Aisne et le causse. L'alliance tourne au doigt d'Henri dans le noir. Et 1918 commence, la dernière année de la guerre, mais personne ne le sait encore.
Personne ne le sait. Tout le monde l'espère.