Avril 1916
Le berger revient aussi.
Pas du même endroit que le chat, pas de la même manière. Lacombe arrive au cantonnement le 4 avril, à pied, avec un papier de sortie d'hôpital froissé dans sa poche et une canne qu'il a taillée lui-même dans une branche de frêne. La cuisse est guérie - à peu près. Il boite. Le médecin de l'hôpital a dit qu'il pouvait demander un poste à l'arrière, une affectation dans un dépôt, un travail de bureau. Lacombe a refusé. Le médecin a insisté. Lacombe l'a regardé sans rien dire jusqu'à ce que le médecin arrête d'insister.
Il entre dans la grange, pose sa canne, et le chat Verdun saute de la couchette vide et vient se frotter contre sa jambe valide. Lacombe s'accroupit - lentement, avec une grimace qu'il ne montre à personne sauf au chat - et le prend. Le chat ronronne. Lacombe dit : "T'es là." Le chat est là. Le berger est là. L'escouade est là.
Henri le regarde s'installer et ne dit rien. Il n'y a rien à dire entre un sergent et un soldat qui revient, sinon ce que le silence dit mieux que les mots - tu es revenu, je suis content, on continue. Fayolle serre la main de Lacombe, ce qui est nouveau, parce que Fayolle ne touchait personne avant Verdun. Marcel fait un geste du menton qui veut dire bienvenue. Pélissié ne lève pas les yeux de son ardoise - il est en train d'écrire une lettre, sa troisième, avec la concentration féroce d'un homme qui apprend à parler une langue étrangère dans son propre pays.
Le soir, Henri constate que le berger a maigri. Pas de dix kilos - de quelque chose d'autre. Un rétrécissement intérieur, un repli. Lacombe était déjà un homme de silence. Le silence s'est approfondi. Ses yeux, autrefois attentifs, cette vigilance du berger qui surveille le troupeau, sont devenus plus fixes, plus lointains. Il regarde à travers les choses. Henri reconnaît le symptôme - il l'a vu chez d'autres, il l'a senti en lui-même après Notre-Dame-de-Lorette. Le cafard. Le mot de 1916 pour une chose qui n'aura de nom clinique que bien plus tard.
Il ne dit rien au berger. Il fait ce qu'il sait faire - il le garde près de lui, il l'occupe, il lui confie le chat, les corvées légères, les petits travaux manuels que les mains du berger exécutent sans que la tête ait besoin de suivre. Lacombe répare, taille, coud, graisse. Ses mains fonctionnent. Le reste viendra. Ou ne viendra pas.
Verdun continue.
C'est la chose qu'il faut comprendre sur Verdun - ça ne s'arrête pas. Avril, mai, juin, les mois passent et la bataille dure, ce bombardement perpétuel, ces assauts, ces contre-attaques, cette consommation de vies qui dépasse l'entendement. Les Allemands prennent le village de Vaux, perdent une crête, reprennent un bois, perdent un ravin. Les Français tiennent, cèdent, reprennent, tiennent encore. Le front ondule de quelques centaines de mètres dans un sens, puis dans l'autre, comme une respiration monstrueuse.
En avril, les Allemands élargissent l'attaque sur la rive gauche de la Meuse. Les côtes 304 et du Mort-Homme deviennent les nouveaux abattoirs. Le Mort-Homme - un nom qui était déjà sinistre avant la guerre, tiré d'une légende locale - devient le symbole de tout. On prend le Mort-Homme, on perd le Mort-Homme, on reprend le Mort-Homme, on reperd le Mort-Homme. Des régiments entiers sont anéantis pour une butte de terre de trois cents mètres d'altitude. Le mot "anéanti" n'est pas une figure de style. Il signifie : ces hommes n'existent plus.
Pétain tient toujours. Mais Pétain s'use. Sa méthode - la défense élastique, le repli sur les positions fortes, l'artillerie comme arme principale - est contestée par Joffre, qui veut de l'offensive, toujours de l'offensive. Joffre trouve Pétain trop prudent, trop défensif, trop économe de ses soldats - reproche extraordinaire dans un contexte où économiser les soldats devrait être la première vertu. Le 1er mai, Pétain sera "promu" - élevé au commandement du groupe d'armées du Centre, c'est-à-dire éloigné du commandement direct de Verdun. Son remplaçant sera Nivelle, un artilleur brillant, offensif, séduisant, qui promet la reprise de Douaumont et la victoire. Nivelle est le contraire de Pétain. C'est pour ça qu'on le choisit.
Verdier observe cette valse de généraux avec un dégoût qu'il ne peut plus contenir dans ses carnets. Il écrit, le 15 avril : "On écarte l'homme qui a sauvé Verdun parce qu'il ne promet pas assez de victoires. On le remplace par un homme qui promet tout. Dans cette armée, la compétence est un défaut et le charme est une qualification."
Le régiment d'Henri est toujours au repos, mais le repos se rétrécit. Les exercices reprennent - manoeuvres, tirs, simulations d'assaut. On prépare les hommes pour la prochaine montée. Pas à Verdun, cette fois - le bruit court que c'est la Somme, la grande offensive franco-britannique prévue pour l'été. Mais les bruits sont des bruits, et Henri ne fait pas de plans sur les bruits.
Il fait autre chose. Il reprend l'école du soir.
Pélissié écrit maintenant des phrases entières. Pas des phrases élégantes - des phrases de paysan, directes, utilitaires, efficaces. "Les brebis vont bien." "Marie a vendu le fromage au marché." "Le petit a grandi." Henri corrige l'orthographe, doucement, sans humilier, et Pélissié reprend, sans se plaindre, sans se décourager. C'est un homme qui a labouré des champs de pierre - les lettres ne lui font pas peur.
Le petit Lucien, lui, a dépassé le cours. Il lit maintenant le Montaigne d'Henri, lentement, en butant sur les mots du seizième siècle, mais il lit. Un soir, il lève les yeux du livre et dit : "Sergent, c'est vrai ce qu'il dit, que philosopher c'est apprendre à mourir ?"
Henri regarde ce gamin de seize ans qui lui pose des questions sur Montaigne dans une grange de la Meuse en avril 1916, et il ne sait pas s'il doit rire ou pleurer. Il dit : "Montaigne dit beaucoup de choses. Celle-là en est une. Ce n'est pas la seule. Il dit aussi que la plus grande chose du monde, c'est de savoir être à soi."
Lucien réfléchit. "Être à soi", il répète, comme s'il goûtait les mots. Puis il replonge dans le livre. Henri le regarde lire et pense à Lucienne Marty, sa dessinatrice de Labastide-Murat, celle dont il n'a plus de nouvelles depuis le début de la guerre. Il se demande si elle dessine toujours. Il se demande si les tuteurs qu'il a plantés dans ses élèves, avant la guerre, tiennent encore debout, comme ceux du jardin de Louise.
A Lyon, avril apporte le printemps et un conflit.
Les femmes de l'atelier de contrôle de Berliet demandent des sièges. Pas une augmentation cette fois - des sièges. Le droit de s'asseoir en travaillant, parce que dix heures debout sur un sol de béton détruit les jambes, les reins, les veines. Rose a rédigé la pétition. Vingt-trois signatures. Jeanne a signé la première, après Rose. C'est un geste qu'elle mesure - signer en premier, c'est être vue, être nommée, s'exposer. L'ancienne Jeanne n'aurait pas signé en premier. L'ancienne Jeanne n'existe plus.
La direction refuse. Le chef d'atelier dit que les sièges ralentiraient la production. Le contremaître dit que les femmes n'ont qu'à être plus endurantes. Un ingénieur dit, avec le sourire condescendant qui est le sien, que si les hommes faisaient le travail debout avant la guerre, il n'y a pas de raison que les femmes ne le fassent pas.
Rose explose. Pas en public - dans la cour, à la pause, devant Jeanne et trois autres femmes. "Les hommes qui faisaient le travail debout, ils avaient le droit de pisser quand ils voulaient, ils étaient payés six francs, et personne les matait quand ils se changeaient. Nous on a rien de tout ça et on devrait en plus fermer notre gueule ?"
Jeanne ne dit rien. Elle réfléchit. Elle réfléchit comme Henri réfléchit devant une carte - méthodiquement, en cherchant le point faible. Et elle le trouve.
Le lendemain, elle va voir le contremaître. Seule. Elle dit : "Monsieur Garnier, la production de l'atelier C a augmenté de douze pour cent depuis janvier. C'est dans les rapports. Si les femmes avaient des sièges, elles tiendraient plus longtemps en fin de journée, et les erreurs de contrôle baisseraient. Vous le savez."
Garnier la regarde. Il sait. Il le sait parce que les chiffres le disent, et que les chiffres ne mentent pas, et que Jeanne vient de lui dire ce qu'il ne pouvait pas dire lui-même à la direction sans passer pour un mou. Garnier n'est pas un mauvais homme. C'est un homme coincé entre une direction qui veut de la production et des ouvrières qui veulent de la dignité, et il n'a de pouvoir ni sur l'une ni sur les autres.
Trois semaines plus tard, des tabourets apparaissent dans l'atelier. Pas des sièges - des tabourets, sans dossier, en bois brut. C'est la moitié de ce qu'elles demandaient. Jeanne prend la moitié. Rose prend la moitié en jurant qu'elle aura l'autre. Les femmes s'assoient. Dix heures par jour sur un tabouret sans dossier, c'est dur. C'est mieux que debout.
Paul, quelque part en Argonne, reçoit une lettre de Jeanne qui raconte la victoire des tabourets. Il lit la lettre et il sourit, pour la première fois depuis des semaines, un sourire qu'il ne montre à personne sauf au Stéphanois. Le Stéphanois dit : "Bonne nouvelle ?" Paul dit : "Ma femme a gagné une bataille." Le Stéphanois ne demande pas laquelle. Il comprend que les femmes se battent aussi, à leur manière, sur un front que les hommes ne voient pas.
Fin avril, Henri reçoit une lettre de Louise qui porte une nouvelle inattendue.
Lucienne Marty - la dessinatrice, l'élève prodige de Labastide-Murat, celle qu'Henri avait signalée à l'inspecteur en 1914, celle dont il se demandait si elle dessinait encore - Lucienne Marty dessine. Elle dessine toujours. Louise l'a appris par hasard, en croisant l'instituteur qui a remplacé Henri à Labastide, un vieux retraité rappelé pour la durée de la guerre, qui lui a dit que la petite Marty venait emprunter des crayons à l'école le dimanche parce que chez elle il n'y avait pas de crayons.
Louise a fait quelque chose. Sans en parler à Henri, sans demander la permission, elle a écrit à l'inspecteur d'académie de Cahors - le même qui avait haussé les épaules en 1914 - pour signaler le cas de Lucienne Marty, treize ans maintenant, talent exceptionnel en dessin, père métayer, mère à la ferme. L'inspecteur a répondu. Pas un haussement d'épaules cette fois - un formulaire. Une demande de bourse pour l'école primaire supérieure de Cahors, qui a une section de dessin industriel. Ce n'est pas les Beaux-Arts. C'est un début.
Henri lit la lettre et reste immobile un long moment, assis dans la grange, le papier sur les genoux. Louise a fait ce qu'il avait juré de faire en juin 1914, le soir du certificat d'études, quand il avait dit à Lucienne "on en reparlera". Deux ans. Deux ans de guerre, et c'est Louise qui tient la promesse qu'il ne pouvait plus tenir.
Il écrit à Louise, ce soir-là, trois lignes :
"Tu as fait pour Lucienne ce que je ne pouvais plus faire. C'est la meilleure chose qui me soit arrivée depuis le début de cette guerre. Je t'aime."
C'est la première fois qu'il écrit ces mots. Pas "je veux t'épouser", pas "je veux de toi" - "je t'aime". Deux ans de guerre pour arriver à deux syllabes. Mais les deux syllabes sont vraies, et c'est la seule chose qui compte.
Le 30 avril, l'ordre tombe. Le régiment monte en ligne. Pas à Verdun - sur l'Aisne, leur ancien secteur, qu'ils retrouvent comme on retrouve un cauchemar familier. Le Boyau du Rat n'existe plus - d'autres noms, d'autres hommes, d'autres trous. Mais la boue est la même, et les rats sont les mêmes, et les obus sont les mêmes.
Henri mène sa section dans le boyau de communication, de nuit, en file indienne. Le berger boite derrière lui, le chat dans la musette. Fayolle marche en silence. Marcel porte sa boîte de caractères. Pélissié marche comme toujours - sans bruit, sans hésitation. Lucien Combes, le gamin de seize ans qui lit Montaigne, marche avec un livre dans sa musette et un fusil sur l'épaule, et Henri se demande lequel des deux est le plus lourd.
Le front les reprend. Le front les reprend toujours.