Janvier 1917
Le troisième hiver est celui de la faim.
Pas la famine - pas encore, pas en France. Mais quelque chose s'est resserré dans le pays, un étranglement lent, progressif, qui touche tout le monde. Les prix montent depuis deux ans et ne redescendent plus. Le pain qui coûtait quarante centimes le kilo en 1914 en coûte soixante-cinq. Le sucre a doublé. Le charbon est rationné dans les villes. Les queues s'allongent devant les boulangeries, devant les épiceries, devant les dépôts de charbon, et les femmes qui font la queue - toujours les femmes - serrent les dents et comptent les sous dans leur porte-monnaie.
Au front, la faim est d'un autre ordre. La nourriture arrive, elle arrive toujours, la logistique militaire fonctionne avec une régularité que Verdier admirerait s'il avait le temps d'y penser. Mais la qualité baisse. Le singe - le boeuf en conserve - est plus gras, plus filandreux. Le pain est plus noir, plus lourd, coupé de farine de maïs ou de seigle. Le pinard est plus acide. Et les quantités, sans être insuffisantes, ne suffisent plus à des corps épuisés par trente mois de guerre, de froid, de boue, de stress.
Henri voit ses hommes maigrir. Pas d'un coup - en continu, comme une érosion. Les visages se creusent, les uniformes flottent. Le berger, qui était massif, n'est plus que solide. Fayolle, qui était sec, est devenu maigre. Marcel, qui n'a jamais été épais, semble translucide par moments, quand la lumière de la bougie éclaire son visage par en dessous et fait ressortir les os. Seul Pélissié résiste - son corps de paysan, nourri pendant vingt-quatre ans de fromage et de soupe, a des réserves que les corps de ville n'ont pas.
Henri écrit à Louise, début janvier : "Envoie du confit si tu peux. Et du fromage. Et du saucisson. N'importe quoi qui vienne du Lot et qui ait du goût. Ici, la nourriture a le goût de la guerre - c'est-à-dire le goût de rien."
Louise envoie un colis. Du confit, du fromage de brebis, des noix, un pot de confiture de prunes. La mère de Louise - la belle-mère d'Henri, désormais, un mot qui le fait sourire chaque fois qu'il y pense - a ajouté un saucisson sec, un vrai, de ceux qu'on fait dans les fermes du causse avec du porc nourri aux châtaignes. Le colis met douze jours. Quand il arrive, le 20 janvier, Henri le partage avec l'escouade, et les hommes mangent du confit de canard dans une tranchée de la Somme avec des yeux de naufragés qui retrouvent la terre ferme.
Joffre est parti.
C'est la nouvelle de fin décembre, annoncée pendant qu'Henri se mariait, et qui bouleverse l'armée sans que personne ne le montre. Joffre, le commandant en chef, le vainqueur de la Marne, le père des offensives, le gros homme placide de Chantilly, a été remplacé. Promu maréchal de France - un titre honorifique, un enterrement de première classe -, et mis de côté. A sa place, Nivelle. Robert Nivelle, le héros de Verdun, l'homme qui a repris Douaumont, l'artilleur brillant qui parle anglais et qui séduit les politiques.
Nivelle a un plan. Nivelle a toujours un plan. Et ce plan est simple, séduisant, et catastrophique : une offensive massive sur le Chemin des Dames, en Picardie, qui percera le front allemand en quarante-huit heures. Quarante-huit heures. Nivelle le dit, le répète, le promet. Il le dit au président Poincaré, il le dit au président du Conseil Briand, il le dit aux Britanniques, il le dit à qui veut l'entendre. La percée en quarante-huit heures. La fin de la guerre de tranchées. La victoire.
Verdier apprend la nomination de Nivelle et le plan qui l'accompagne dans les premiers jours de janvier. Il est transféré une nouvelle fois - cette fois à l'état-major du groupe d'armées de réserve, celui qui sera engagé dans l'offensive de Nivelle. C'est un poste important, un poste de confiance, et Verdier l'accepte avec la résignation d'un homme qui sait que sa compétence sera utilisée au service d'un plan qu'il croit mauvais.
Il étudie le plan. Le Chemin des Dames - cette crête entre l'Aisne et l'Ailette qu'Henri connaît, qu'Henri a tenue pendant des mois en 1914 et 1915. Les Allemands y sont installés depuis deux ans. Ils ont creusé, bétonné, fortifié. Les caves des villages détruits sont devenues des casernes souterraines. Les carrières de pierre, les "creutes", sont des forteresses naturelles que rien ne peut détruire. Verdier regarde les photos aériennes et voit ce que Nivelle refuse de voir - une position imprenable, ou prenable seulement au prix d'un massacre qui rendra les offensives précédentes modestes en comparaison.
Il rédige une note. Il rédige toujours des notes. Celle-ci est la plus dure qu'il ait écrite - dix pages qui démontent le plan point par point, avec des chiffres, des cartes, des calculs de feu. La conclusion est sans appel : "L'offensive telle qu'elle est conçue ne peut pas réussir en quarante-huit heures. Elle ne peut probablement pas réussir du tout, sauf à accepter des pertes qui dépasseront celles de la Somme et de Verdun combinées."
La note remonte. Elle est lue. Elle est rejetée. Nivelle a la confiance du gouvernement, et un gouvernement qui a la confiance en un général ne lit pas les notes qui disent le contraire.
Verdier range la réponse dans son dossier et fait son travail.
A Lyon, janvier apporte le froid et un combat.
L'usine Berliet a réduit le chauffage. Économies de charbon - le charbon est rationné, l'industrie de guerre est prioritaire mais les ateliers de contrôle ne sont pas prioritaires dans l'industrie de guerre, et les femmes travaillent dans un froid qui engourdit les doigts et ralentit les gestes. Jeanne voit les erreurs de contrôle augmenter - des pièces défectueuses qui passent parce que les mains sont trop froides pour sentir les aspérités, les yeux trop fatigués pour voir les fissures.
Elle rédige un rapport. C'est la première fois que Jeanne rédige un rapport - un vrai rapport, chiffré, argumenté, comme ceux qu'Henri rédige pour le commandant et que Verdier rédige pour l'état-major. Elle calcule le taux d'erreur de novembre, celui de décembre, celui de janvier. La courbe monte. Elle calcule le coût des pièces défectueuses retournées par les ateliers d'assemblage. Le chiffre est significatif. Elle pose le rapport sur le bureau du directeur adjoint, celui qui lui avait donné ses deux jours pour le mariage. Le directeur adjoint lit le rapport et dit : "Vous avez raison."
Le chauffage est rétabli la semaine suivante. Pas au niveau d'avant - à un niveau suffisant. Les doigts fonctionnent. Les erreurs baissent. Jeanne ne triomphe pas. Elle note le résultat et passe au problème suivant.
Rose, qui allaite encore la petite Jeanne tout en travaillant dix heures par jour, dit : "T'es devenue une chieuse efficace, Jeanne." Jeanne répond : "C'est mon frère qui m'a appris. Il dit que les chiffres sont une arme." Rose dit : "Ton frère est un type bien." Jeanne dit : "C'est un instituteur."
Sur le front, janvier est le mois où les Allemands font quelque chose que personne n'avait prévu.
Ils reculent.
Pas sous la pression des Alliés - de leur propre initiative. Falkenhayn est parti, remplacé par Hindenburg et Ludendorff, le duo qui commande désormais l'armée allemande. Et Hindenburg a décidé de raccourcir le front. Au lieu de tenir le saillant de la Somme, qui est coûteux en hommes et en matériel, les Allemands construisent en secret une nouvelle ligne fortifiée à vingt kilomètres en arrière - la ligne Hindenburg, un chef-d'oeuvre de génie militaire, avec des tranchées profondes, des blockhaus en béton armé, des champs de barbelés de cinquante mètres de large, et des zones de destruction systématique devant.
En janvier, les premiers signes apparaissent. Les patrouilles françaises trouvent des tranchées allemandes abandonnées, des villages évacués, des routes piégées. Verdier lit les rapports et comprend immédiatement ce qui se passe. Les Allemands se retirent sur une position plus forte, plus courte, plus économique. Ils libèrent des divisions pour d'autres fronts. Ils transforment le terrain abandonné en désert - les arbres sont abattus, les puits empoisonnés, les routes minées, les maisons piégées. La terre brûlée. Méthodique, impitoyable, efficace.
Et le plan de Nivelle, conçu pour attaquer des positions que les Allemands tiennent depuis deux ans, va frapper dans le vide - ou pire, sur une ligne nouvelle dont personne ne connaît les défenses.
Verdier rédige une note urgente. "Le repli allemand modifie fondamentalement les conditions de l'offensive prévue. Les positions visées par le plan initial seront abandonnées. L'attaque portera sur la ligne Hindenburg, dont nous ignorons le tracé exact et les fortifications." La note est transmise. Nivelle la lit. Nivelle ne change rien. Le plan est le plan. L'offensive aura lieu au printemps. Sur le Chemin des Dames.
Henri ne sait rien de Nivelle, ni de la ligne Hindenburg, ni des manoeuvres stratégiques. Il sait que le froid est là, que la boue est gelée, que ses hommes ont faim et froid et sommeil, et que le secteur est calme, d'un calme qui ressemble à l'ennui et qui est en réalité le repos du guerrier - ce temps mort entre deux tempêtes que les soldats utilisent pour dormir, écrire, rêver et survivre.
Il écrit à Louise tous les trois jours. Les lettres d'Henri marié sont différentes des lettres d'Henri fiancé - plus courtes, plus directes, plus tendres aussi, d'une tendresse qui n'a plus besoin de se justifier. Il écrit "ma femme" avec une fierté discrète qui transparaît dans l'encre. Il parle des hommes, du chat, du journal. Marcel prépare un numéro spécial du Poilu du Causse, le quinzième, qui contiendra un article de Pélissié - huit lignes cette fois, sur la taille des brebis en janvier, un texte que Marcel compose avec la solennité d'un typographe qui sait que chaque mot de ce texte a été arraché à l'analphabétisme par la volonté d'un homme et la patience d'un instituteur.
Le berger va mieux. Pas bien - mieux. Le chiot Nòu grandit sur le causse, et les lettres de la femme de Lacombe, dictées à une voisine qui sait écrire, arrivent plus régulièrement maintenant, avec des nouvelles du troupeau, de la ferme, de la petite. Le berger les écoute - il ne peut pas les lire, Henri les lui lit, et c'est un moment d'intimité étrange, l'instituteur lisant à voix haute la lettre de la femme du berger, dans l'abri, à la bougie, avec le chat qui ronronne. Lacombe écoute en silence, les yeux fermés, et Henri voit ses lèvres bouger parfois, comme s'il répondait en dedans.
Henri a proposé d'apprendre à lire à Lacombe. Le berger a refusé. Pas comme Pélissié avait refusé la première fois - avec cette hésitation qui était un oui déguisé. Non - un vrai refus, sec, définitif. Lacombe ne veut pas lire. Lacombe ne veut pas que les lettres de sa femme passent par ses propres yeux. Il veut qu'elles passent par la voix d'Henri, parce que la voix d'Henri est devenue le canal, le pont, la corde qui le relie au monde, et changer de canal serait trahir quelque chose qu'il ne sait pas nommer.
Henri ne comprend pas tout à fait. Mais il accepte. C'est un des enseignements de la guerre - on n'a pas besoin de comprendre pour accepter, et on n'a pas besoin d'accepter pour respecter.
Le 31 janvier, un événement lointain, un événement qui ne fait pas de bruit dans les tranchées mais qui changera tout.
L'Allemagne annonce la guerre sous-marine à outrance. A partir du 1er février, tout navire, neutre ou belligérant, circulant dans les eaux autour de la Grande-Bretagne et de la France sera coulé sans avertissement. Les sous-marins allemands - les U-Boote - ont reçu l'ordre de tirer sur tout ce qui flotte. C'est un pari colossal. L'Allemagne sait que cette décision poussera probablement les États-Unis dans la guerre - les Américains ne toléreront pas que leurs navires soient coulés. Mais l'état-major allemand calcule que les sous-marins affameront la Grande-Bretagne en six mois, avant que les Américains ne puissent intervenir.
C'est un mauvais calcul. Le pire de la guerre, peut-être. Parce que les États-Unis entreront en guerre, et leur entrée changera l'équilibre du monde.
Henri n'en sait rien. Verdier en sait un peu plus, par les rapports diplomatiques qui filtrent jusqu'aux états-majors. Il note dans son carnet, le 31 janvier : "Les Allemands viennent de commettre une erreur stratégique majeure. Ils vont mettre les Américains dans la guerre. Et les Américains ont des hommes, de l'acier, du pétrole, et de l'argent. Beaucoup de tout ça. Trop pour l'Allemagne."
Puis il ajoute, en dessous, d'une écriture plus petite : "Mais les Américains ne seront pas prêts avant un an. Peut-être dix-huit mois. Il faut tenir jusque-là. Et Nivelle veut attaquer au printemps."
Il referme le carnet. Dehors, le froid de janvier mord la terre de France, et la guerre entre dans sa troisième année avec la lenteur d'un fleuve qui ne sait pas s'arrêter.
Le soir du 31, Henri est dans l'abri. Le chat dort. Le berger dort. Les hommes dorment. Henri est seul éveillé, l'alliance au doigt, le carnet ouvert. Il n'écrit pas. Il pense à Louise, dans la chambre au-dessus de la mercerie, à Figeac, dans des draps qui sentent la lavande. Il pense à Jeanne, dans la cuisine de Vaise, les mains sur la table, les chiffres dans la tête. Il pense à Lucien Combes, à Gourdon, qui prépare l'examen de l'école normale avec un Montaigne taché de sang et une jambe qui ne plie plus.
Il touche l'alliance. Trois grammes. Le poids du monde.
Et le monde tient, parce que des gens tiennent, partout, dans des cuisines et des tranchées et des usines et des merceries, sans se connaître, sans se voir, reliés par des fils que personne ne voit et que personne ne coupe.