Décembre 1918
Henri ne rentre pas tout de suite.
C'est la cruauté de la fin - la guerre est finie mais les soldats ne rentrent pas. L'armée française occupe la Rhénanie, contrôle les territoires libérés, gère les prisonniers, démonte les positions, nettoie les routes, démine les champs. Et surtout, l'armée ne peut pas démobiliser quatre millions d'hommes en une semaine. Il faut un ordre, des trains, des dépôts, des papiers. La machine qui a mobilisé la France en quinze jours en août 1914 mettra des mois à la démobiliser, parce que la machine fonctionne mieux pour la guerre que pour la paix, parce que la guerre est un mécanisme et que la paix est un chaos.
Henri est en Belgique, dans un cantonnement près de Mons, et il attend. L'attente de la paix est différente de l'attente de la guerre - elle n'a pas la tension du danger, pas l'urgence de la survie. Elle a autre chose, de plus insidieux : le vide. Le vide des journées sans obus, sans gardes, sans corvées vitales. Le vide des hommes qui se regardent et qui ne savent plus quoi faire de leurs mains, de leurs yeux, de leur temps. Quatre ans de vie comprimée, concentrée, réduite à l'essentiel - survivre, manger, dormir, tenir -, et soudain l'espace s'ouvre, et l'espace est vertigineux.
Henri organise. C'est ce qu'il fait - c'est ce qu'il a toujours fait. Il organise le cantonnement, les corvées, les tours de garde - oui, les tours de garde, parce que la discipline ne meurt pas avec la guerre, et que les hommes qui n'ont plus rien à faire sont des hommes qui se désagrègent. Et il reprend l'école du soir.
Pas par nécessité - par instinct. Les hommes ont besoin d'apprendre, pas parce qu'ils ont besoin de savoir, mais parce qu'apprendre est le contraire de détruire, et qu'après quatre ans de destruction les hommes ont besoin du contraire. Henri fait la classe dans le réfectoire du cantonnement, avec un vrai tableau noir, de la vraie craie, et des élèves qui ne sont plus des soldats en sursis mais des soldats en attente de redevenir des hommes.
Le berger vient chaque soir. Lacombe a fini l'alphabet depuis longtemps, il lit couramment maintenant - pas vite, pas avec aisance, mais couramment, ce qui signifie qu'il peut lire une lettre de Madelou sans aide, ce qui était le but, ce qui était tout le but. Et pourtant il vient. Il vient parce que l'école du soir est devenue son lieu, son rituel, son heure de paix dans une vie de guerre, et que la fin de la guerre ne change pas le besoin du rituel. Il s'assoit au fond de la salle, le chat sur les genoux, le cahier bleu ouvert, et il écrit pendant qu'Henri enseigne. Il n'écrit plus des lettres, il n'écrit plus des listes. Il écrit quelque chose que personne ne lit sauf lui, quelque chose qui n'a pas de nom et qui tient du journal et de la confession et du chant.
Pélissié vient aussi. Il lit le Montaigne, maintenant, en entier, lentement, chapitre par chapitre, et le soir il pose des questions à Henri, des questions de paysan sur des textes de philosophe, et les questions sont meilleures que les réponses, et Henri le sait, et Pélissié le sait aussi.
Le 10 décembre, Henri reçoit une lettre de Fayolle.
Fayolle est à l'hôpital de Cahors, transféré depuis le nord. Un poumon en moins, une cicatrice qui court de la clavicule au flanc, et une toux - toujours la toux, cette compagne de quatre ans, mais une toux d'un seul poumon maintenant, plus sèche, plus courte, plus définitive.
"Mon lieutenant. Je suis à Cahors. C'est la première fois que je suis aussi près de chez moi depuis 14. De ma fenêtre je vois le pont Valentré et le Lot. Le Lot est vert, c'est l'hiver, et les noyers n'ont plus de feuilles. C'est exactement comme je m'en souvenais. Je croyais avoir oublié, et je n'ai rien oublié.
Le médecin dit que je vivrai. Pas longtemps peut-être - un seul poumon, c'est un seul poumon, et le deuxième fait le travail de deux. Mais je vivrai assez pour boire un verre avec vous sur la place Gambetta, si vous passez à Cahors.
Je ne sais pas ce que je ferai. Je ne peux pas être vigneron avec un poumon - le travail est trop dur, les pentes trop raides. Je ne sais pas faire autre chose. Mais je sais faire des blagues, et les blagues ne demandent pas de poumon.
Votre homme. Fayolle."
Henri lit la lettre et la range dans sa poche, dans cette poche qui est un pays, un archipel, un monde. Fayolle est vivant. Fayolle voit le Lot par sa fenêtre. Fayolle fait des blagues. Le monde tient.
Il lui répond le soir même : "Cher Fayolle. Le verre sur la place Gambetta, c'est noté. Je t'en dois un depuis septembre 14 - quatre ans de retard, le service est lent. Pour le métier, on verra. Un homme qui fait rire d'autres hommes dans une tranchée peut faire rire n'importe qui n'importe où. C'est un talent rare. Ne le perds pas."
Le 20 décembre, l'ordre de démobilisation arrive pour les classes anciennes.
Henri n'est pas de la plus ancienne classe - il est de la classe 1910, il a vingt-huit ans. Les plus anciens partent d'abord - les territoriaux, les réservistes, les hommes de quarante ans qui ont des fermes, des boutiques, des ateliers qui les attendent. Le berger est de la classe 1901. Il a trente-sept ans. Il part.
Henri l'apprend le 21 décembre. L'ordre de démobilisation de Lacombe, signé, tamponné, daté. "Le soldat de 2e classe Lacombe Antoine, classe 1901, est démobilisé à compter du 23 décembre 1918. Dépôt de libération : Cahors."
Deux jours. Deux jours et le berger s'en va. Deux jours et l'homme qui a dormi contre Henri dans les tranchées de l'Aisne, qui a rampé avec lui sous les mitrailleuses de Notre-Dame-de-Lorette, qui a tenu à Verdun et à la Somme et au Chemin des Dames, qui a appris à lire dans un abri à la bougie, qui a écrit vingt-trois mots à sa fille et qui a pleuré pour un chien et ronronné pour un chat - cet homme-là s'en va.
Le soir du 21, dans le réfectoire du cantonnement, Henri et le berger sont assis l'un en face de l'autre, pour la dernière fois. Le chat est entre eux, sur la table, et il dort. Le bâtard noir est couché sous la table. Pélissié est dans un coin, l'ardoise sur les genoux par habitude.
Henri ne sait pas quoi dire. Il a passé quatre ans à trouver les mots justes - les mots pour les élèves, les mots pour les soldats, les mots pour Louise, les mots pour Jeanne. Et maintenant, face au berger, les mots ne viennent pas.
C'est Lacombe qui parle.
"Mon lieutenant."
"Oui."
"Je voulais..." Le berger s'arrête. Il cherche, avec cette lenteur qui est sa nature, le mot exact, le mot juste, le mot qui ne gaspille rien. "Vous m'avez appris à lire."
"Oui."
"C'est pas rien."
"Non."
"Je lirai les lettres de Madelou. Je lui écrirai. Chaque semaine. Elle aura les lettres de son père."
"Oui."
"Et le cahier..." Le berger hésite. Il sort le cahier bleu de sa musette. Le cahier qu'il porte depuis des mois, le cahier où il écrit ses pensées de berger, ses fragments, ses mots de silence. Il le pose sur la table, devant Henri.
"Gardez-le", dit Lacombe.
Henri regarde le cahier. Il ne le touche pas. "C'est à toi."
"C'est grâce à vous. Gardez-le. Montrez-le à votre fille. Montrez-lui ce qu'un berger peut écrire quand un instituteur lui apprend."
Henri prend le cahier. Il l'ouvre. Les pages sont couvertes de l'écriture de Lacombe - cette écriture de terrassier, énorme, bancale, vivante. Des phrases. Des pensées. Des mots qui n'ont pas de forme mais qui ont une force, la force brute d'un homme qui a trouvé le langage après trente-sept ans de silence.
Henri referme le cahier. Il le met dans sa musette, à côté de la boîte à cigares, du Montaigne, du Goethe. Sa musette est une bibliothèque. La bibliothèque la plus improbable du monde - un philosophe français, un poète allemand, des caractères de plomb, et le cahier d'un berger.
"Merci, Lacombe."
Le berger hoche la tête. Puis il fait quelque chose qu'il n'a fait qu'une seule fois, le 11 novembre. Il tend la main. Henri la prend. Ils se serrent la main, une fois, fort, longtemps.
Le chat ouvre un oeil, regarde les deux hommes, et le referme.
Le 23 décembre, le berger part.
Il part au matin, avec son sac, sa canne de frêne, et le bâtard noir qui le suit. Pas le chat. Le chat Verdun reste avec Henri. Le berger a décidé ça - il ne l'a pas dit, il l'a fait, en posant le chat sur la couchette d'Henri le matin du départ, avec un geste définitif qui ne se discute pas. Le chat est le cadeau du berger à l'instituteur, le dernier, le plus précieux. Le chat qui a traversé la guerre, le chat qui a fait Verdun et la Somme et le Chemin des Dames, le chat qui ronronne quand les obus tombent et qui dort quand les cloches sonnent.
Henri accompagne le berger jusqu'au camion qui l'emmènera à la gare. Le camion est plein d'hommes démobilisés, des visages fatigués, des sacs posés entre les jambes, des hommes qui rentrent. Le berger monte, s'installe, pose son sac. Le bâtard noir saute après lui. Le chauffeur démarre.
Henri est debout sur la route, et le camion s'éloigne, et le berger ne se retourne pas - pas par indifférence, par nature. Le berger ne se retourne pas parce que le berger avance toujours, et que ce qui est derrière est derrière, et que ce qui est devant est le causse, et les brebis, et Madelou, et Nòu le chien, et la femme qui a pleuré en recevant sa lettre.
Henri reste sur la route jusqu'à ce que le camion ait disparu. Puis il rentre au cantonnement, et le chat est sur sa couchette, et le chat le regarde avec l'expression de celui qui a changé de maître et qui le sait, et qui accepte, parce que les chats sont les seules créatures qui savent changer de monde sans perdre leur dignité.
Noël 1918. Le cinquième. Le premier de la paix.
Henri le passe au cantonnement, avec Pélissié et les autres, sans le berger. C'est un Noël étrange - pas un Noël de guerre, pas encore un Noël de paix. Un Noël de transition, suspendu entre deux mondes, avec du pinard et du singe et pas de gâteau aux pruneaux parce que la mère de Louise n'est pas là pour le faire.
Pélissié sort de sa musette un fromage. Du fromage de brebis de Saint-Céré, envoyé par sa femme dans un colis. Le même fromage que Pélissié avait donné à Henri pour son mariage, deux ans plus tôt. Henri le coupe au couteau et le distribue, et les hommes mangent du fromage de brebis le soir de Noël, et le fromage a le goût du causse, le goût de la pierre et du thym et du vent, et Henri pense à Lacombe qui est peut-être chez lui en ce moment, à Rocamadour, avec Madelou et la femme et Nòu et les brebis, et cette pensée est la plus belle chose de ce Noël.
A Lyon, le premier Noël de la paix est celui de la reconstruction.
Paul est là. Le bras en écharpe, mais là. Jeanne est là, le ventre de sept mois, assise sur le tabouret - un tabouret, toujours un tabouret, le meuble de sa guerre. Rose est là, avec les trois enfants, la petite Jeanne qui a deux ans et qui dit maintenant "maman", "non", "chat" et "encore", ce qui est un vocabulaire suffisant pour mener une vie.
Le poulet est sur la table. Le vin est sur la table. Les bougies sont sur la table. Et les chaises sont occupées par des femmes et un homme et des enfants, et Jeanne regarde cette table et pense à la première fois, en 1915, quand elle avait fait le réveillon seule, et puis avec Rose, et puis avec Marie et Germaine, et la table a grandi chaque année, et maintenant la table est pleine.
Paul porte un toast. De sa main droite, le verre levé, la voix un peu rauque - la voix de la tranchée, celle qui ne reviendra jamais tout à fait. "A ceux qui ne sont pas là."
Le silence. Les verres levés. Le mari de Rose qui n'est pas là. Les hommes de l'usine qui ne sont pas là. Les visages sans nom des communiqués, les "tués à l'ennemi", les "disparus au combat", les "décédés des suites de blessures". Tous ceux qui ne sont pas à cette table et qui ne seront à aucune table. Plus jamais.
Puis Paul dit : "Et à ceux qui sont là."
Les verres se touchent. Les verres sonnent. Et le son des verres est le son de la paix - petit, clair, fragile, définitif.
Le 31 décembre 1918. Le dernier jour de l'année de la victoire.
Henri est dans le cantonnement belge, le chat sur les genoux, le carnet ouvert. Pour la première fois depuis le 11 novembre, il écrit.
"31 décembre 1918. La guerre est finie depuis cinquante jours. Cinquante jours de silence. Cinquante jours sans obus, sans gardes, sans le bruit. Le silence est le plus grand changement. Plus grand que la paix, plus grand que la victoire. Le silence.
Le berger est parti. Il est chez lui, à Rocamadour, avec ses brebis et sa fille. Il sait lire. Il sait écrire. Il a un cahier bleu qu'il m'a donné et un chien qui s'appelle Nòu et une fille qui s'appelle Madelou et une femme qui a pleuré en voyant son écriture.
Pélissié est encore là. Il attend sa démobilisation. Il lit Montaigne le soir et écrit à sa femme et taille des bouts de bois avec son couteau. Il rentrera bientôt sur son causse, et il retrouvera ses brebis et sa ferme, et il sera le même homme qu'avant mais pas le même, parce qu'un homme qui sait lire Montaigne n'est plus le même homme, même s'il fait les mêmes gestes et laboure les mêmes champs.
Fayolle est à Cahors. Il m'attend sur la place Gambetta avec un verre. Marcel est à Toulouse, avec son journal. Lucien est à l'école normale. Lucienne dessine. La petite Jeanne a un an et trois mois. La grande Jeanne attend un enfant pour janvier. Paul est rentré.
Et moi je suis dans un cantonnement de Belgique avec un chat et une boîte à cigares et le carnet de notes d'un berger et un livre de Montaigne et un livre de Goethe et une alliance de trois grammes et une photo de ma femme et de ma fille et un chien de bois dans ma poche.
Je rentre bientôt. Je ne sais pas quand. Bientôt. Et quand je rentrerai, je poserai le sac, j'enlèverai l'uniforme, et j'irai à l'école. Ma femme sera à côté. Ma fille sera dans la cour. Et je prendrai la craie, et j'écrirai sur le tableau noir, et les enfants liront, et la vie recommencera.
C'est tout. C'est suffisant. C'est tout."