Janvier à Mars 1919
L'enfant de Jeanne naît le 14 janvier, à trois heures du matin, dans l'appartement de Vaise.
Pas à l'hôpital - chez elle. Parce que Jeanne a dit qu'elle accoucherait chez elle, dans son lit, dans sa maison, dans l'endroit qu'elle a tenu debout pendant quatre ans, et personne ne discute une décision de Jeanne, plus maintenant. La sage-femme est là, une petite femme sèche du quartier qui a mis au monde la moitié de Vaise et qui ne s'émeut de rien. Rose est là, dans la cuisine, avec les trois enfants endormis par terre sur des couvertures. Et Paul est là.
Paul est assis dans le couloir, sur une chaise, la main droite sur le genou, la main gauche immobile dans son écharpe qu'il ne porte plus mais dont il garde la posture - le bras plié, le coude contre le flanc, le réflexe du blessé. Il entend Jeanne. Il entend les cris, les souffles, les silences entre les cris. Il ne bouge pas. Il ne peut rien faire. Un homme qui a survécu à Verdun et à la Somme et à l'Argonne ne peut rien faire quand sa femme accouche, sauf rester assis sur une chaise dans un couloir et attendre.
A trois heures du matin, un cri différent. Plus petit. Plus aigu. Le cri d'un être qui n'existait pas il y a une minute et qui existe maintenant, qui occupe de l'espace et du son et de l'air, et qui dit au monde qu'il est là.
La sage-femme ouvre la porte. "Un garçon."
Paul se lève. Il entre. Jeanne est dans le lit, trempée, vidée, vivante. Et dans ses bras, le garçon. Rouge, froissé, furieux, les poings serrés comme ceux de sa mère, la bouche ouverte comme celle de son père quand il criait dans la tranchée. Un garçon de la paix, conçu dans la guerre, né dans le silence.
Paul s'assoit au bord du lit. Il regarde le garçon. Le garçon hurle. Paul tend sa main droite et touche le front du bébé, un effleurement, léger, et le garçon se tait. Une seconde. Deux. Puis il reprend ses cris, parce que les bébés d'un jour ne se taisent pas longtemps, même pour leur père.
Jeanne dit : "Il s'appelle Henri."
Paul la regarde. Ils n'en avaient pas parlé. Pas du prénom. Paul avait supposé un prénom de famille - son père, peut-être, ou le père de Jeanne. Mais Jeanne a choisi, et Jeanne a choisi le nom de son frère, l'instituteur, le soldat, l'homme qui lui a appris que les chiffres sont une arme et que les femmes ne reviendront pas en arrière.
Paul hoche la tête. "Henri." Il essaie le mot, le goûte, le pèse. "Henri Vauterin." Le nom de son beau-frère sur son fils. C'est un honneur et c'est une dette, et Paul accepte les deux, parce que les dettes entre les hommes qui ont traversé la guerre ne se remboursent pas - elles se portent.
Rose entre dans la chambre avec du café. Elle voit le bébé, elle voit Jeanne, elle voit Paul, et elle dit : "Encore un." Puis elle sourit, et son sourire dit ce que ses mots ne disent pas - encore un enfant, encore un vivant, encore un pied de nez à la mort.
Henri apprend la naissance de son neveu par une lettre de Jeanne datée du 16 janvier. Il est toujours en Belgique, toujours en attente de démobilisation. Le chat est sur ses genoux, Pélissié est à côté, et Henri lit la lettre à voix haute, parce que les bonnes nouvelles se partagent.
"Mon cher Henri. Tu es oncle. Un garçon, né le 14 à trois heures du matin, trois kilos quatre, tout va bien. Il s'appelle Henri."
Henri s'arrête. Il relit le prénom. Il regarde Pélissié. Pélissié le regarde. "Elle l'a appelé comme vous", dit Pélissié, avec la précision factuelle qui est sa marque. Henri ne dit rien. Il relit la lettre. "Il s'appelle Henri." Sa soeur a donné son nom à son fils. Le nom de l'instituteur, pas du soldat. Le nom de celui qui a fait l'école dans la boue.
Il écrit à Jeanne le soir même. Pas une longue lettre - il n'a pas besoin de longues lettres avec Jeanne. Les Castayrol ne font pas de longues lettres entre eux.
"Chère Jeanne. Merci pour le prénom. C'est beaucoup. C'est trop. C'est bien. Embrasse le petit Henri pour moi, et dis-lui que son oncle lui apprendra à lire, et que sa tante de Figeac lui apprendra les haricots, et que le monde dans lequel il est né est un monde meilleur que celui dans lequel nous avons vécu, parce que nous l'avons voulu meilleur, et que vouloir est déjà la moitié du chemin."
Février. La démobilisation se poursuit, lentement, par classes, par ancienneté. Henri attend. Il attend avec la patience qu'il n'a pas - Henri n'est pas patient, Henri est méthodique, ce qui est différent. Il organise l'attente comme il organisait la tranchée - l'école du soir, les corvées, le nettoyage, la discipline. La discipline de la paix est plus difficile que celle de la guerre, parce que la guerre fournit sa propre raison d'obéir - la survie -, et que la paix n'en fournit aucune.
Pélissié part le 5 février. Classe 1910 comme Henri, mais plus ancien au service, et la démobilisation prend en compte l'ancienneté. Pélissié reçoit son ordre un matin, le lit lentement - il lit toujours lentement, mais il lit -, et vient trouver Henri.
"C'est mon tour, mon lieutenant."
Henri regarde Pélissié. Jean-Pierre Pélissié, paysan de Saint-Céré, qui ne parlait que patois, qui ne savait ni lire ni écrire, qui a traversé toute la guerre sans dire plus de dix mots par jour et qui en écrit maintenant trente par soir. L'homme qui a tué sans hésiter et qui lit Montaigne sans faiblir. L'homme qui a écrit une lettre à un enfant qui n'était pas le sien et qui a donné du fromage de brebis pour un mariage.
Henri ne sait pas quoi dire. Il a dit au revoir au berger en décembre, et c'était déjà au-delà des mots. Dire au revoir à Pélissié est au-delà de l'au-delà.
Pélissié résout le problème. Il sort de sa musette l'ardoise. L'ardoise. Celle du début, celle de la première leçon, craquée, usée, grise de craie, portant les fantômes de mille mots effacés et réécrits. Il la pose sur la table, devant Henri.
"Pour la petite", dit-il. "Quand elle apprendra."
Henri prend l'ardoise. Elle pèse rien. Elle pèse tout. C'est l'objet le plus lourd de la guerre, plus lourd que le fusil, plus lourd que les obus, parce que cet objet a transformé un homme, et que transformer un homme est la chose la plus lourde qu'un autre homme puisse faire.
"Merci, Pélissié."
Pélissié hoche la tête. Il prend son sac, son fusil - pour la dernière fois -, et il sort. Il ne serre pas la main d'Henri. Ce n'est pas dans sa nature. Il sort, et en sortant il touche le cadre de la porte, un geste de paysan, le geste qu'on fait en quittant une maison où l'on a vécu - on touche le bois de la porte pour dire au bois qu'on s'en va.
Henri reste debout avec l'ardoise dans les mains. Le chat saute sur la table et renifle l'ardoise, et l'ardoise sent la craie et la sueur et la tranchée et la patience, et le chat s'en désintéresse parce que les chats ne sont pas sentimentaux.
Mars 1919. L'ordre arrive.
"Le sous-lieutenant Castayrol Henri, classe 1910, est démobilisé à compter du 15 mars 1919. Dépôt de libération : Cahors."
Henri lit l'ordre dans le réfectoire du cantonnement belge, debout, seul. Pas de berger, pas de Pélissié, pas de Fayolle, pas de Marcel. Seul. Avec le chat et la boîte à cigares et le Montaigne et le Goethe et l'ardoise et le cahier bleu et le chien de bois et l'alliance et la photo.
Il fait son sac. Le dernier sac. Celui qui contient tout ce qui reste de quatre ans et demi de guerre - les objets, les souvenirs, le poids. Le sac est léger. Quelques kilos de tissu, de papier, de bois, de plomb. Quelques kilos qui pèsent une vie.
Le chat pose un problème logistique. On ne démobilise pas un chat. Il n'y a pas de formulaire pour les chats, pas de feuille de route, pas de titre de transport. Henri met le chat dans la musette du berger - la musette que Lacombe a laissée, usée, trouée, qui sent le suint et le fromage - et le chat accepte, parce que le chat a toujours accepté la musette, et que la musette est son monde comme la poche d'Henri est le sien.
Le 15 mars au matin, Henri monte dans le camion. Le dernier camion. Le trajet jusqu'à la gare, le train, la France qui défile. Mais cette fois, dans l'autre sens. Pas vers le nord, pas vers le front. Vers le sud. Vers le Lot. Vers Figeac.
Le voyage dure deux jours. Train militaire jusqu'à Paris, gare du Nord, métro, gare d'Austerlitz, train civil vers le sud. Henri traverse Paris en uniforme, la musette sur l'épaule, le chat dedans, et les Parisiens le regardent sans le voir, parce que les soldats en uniforme sont partout et que les Parisiens ont cessé de les regarder depuis des mois. La guerre est finie, les soldats rentrent, c'est la normalité, et la normalité est invisible.
Dans le train vers le sud, Henri est assis à côté d'une fenêtre. Le paysage défile - la Beauce, le Berry, le Limousin, le Quercy. Les champs sont labourés, les fermes sont debout, les rivières coulent. La France du sud n'a pas été touchée par la guerre - pas un obus, pas une tranchée, pas un village détruit. C'est un pays intact, un pays de paix, et Henri le regarde avec les yeux d'un homme qui revient d'un pays détruit, et la beauté est une violence, comme à chaque permission, mais cette fois la violence est définitive, parce que cette fois c'est la dernière.
Le train ralentit. Les falaises du Lot apparaissent, blanches, verticales, avec les chênes verts accrochés aux pentes. Le Lot, en bas, vert et lent. Les peupliers sans feuilles encore - c'est mars, le printemps hésite. Et la gare. La gare de Figeac. Le quai. Le réverbère.
Henri descend du train. Le chat bouge dans la musette. L'air est froid, humide, il sent la rivière et la pierre. Henri pose son sac sur le quai et regarde.
Louise est là.
Elle est au bout du quai, debout, en manteau, et à côté d'elle une petite fille qui se tient à sa main, une petite fille de dix-huit mois, avec des boucles sombres et des yeux bleus, les yeux d'Henri, qui regarde le train avec la gravité des enfants qui ne comprennent pas encore mais qui sentent.
Henri marche vers elles. Ses pas résonnent sur le quai vide. Louise ne bouge pas. La petite Jeanne ne bouge pas. Le chat ne bouge pas. Le monde ne bouge pas. Et Henri marche, et chaque pas est un pas de moins entre la guerre et la paix, entre l'absence et la présence, entre l'homme qu'il était et l'homme qu'il sera.
Il s'arrête devant Louise. Il la regarde. Elle le regarde. Dix-huit mois depuis la dernière fois. Dix-huit mois pendant lesquels la petite a appris à marcher, à parler, à vivre, et Henri n'a rien vu de tout ça, et ce rien est un trou dans le temps qu'il ne comblera jamais.
Louise dit : "Tu es là."
Henri dit : "Je suis là."
Puis il s'accroupit. La petite Jeanne le regarde. Elle ne le reconnaît pas - comment le reconnaîtrait-elle, elle ne l'a vu qu'une fois, à trois jours, et les bébés de trois jours ne se souviennent pas. Elle le regarde avec cette méfiance prudente des enfants devant les inconnus, et Henri est un inconnu pour sa propre fille, et c'est la dernière blessure de la guerre, et c'est la première blessure de la paix.
"Jeanne", dit Henri. "C'est papa."
La petite le regarde. Elle regarde sa mère. Elle regarde l'homme accroupi devant elle, cet homme maigre en uniforme bleu avec des lunettes rafistolées et des yeux mouillés. Et elle fait quelque chose qu'aucun livre de pédagogie ne prévoit et qu'aucun instituteur ne peut enseigner - elle tend la main et touche le visage d'Henri, du bout des doigts, comme la vieille femme belge avait touché sa manche en août, pour vérifier que c'est réel.
Henri prend la main de sa fille dans la sienne. La main est minuscule. La main est chaude. La main est vivante.
Le chat sort de la musette et saute sur le quai, et la petite Jeanne lâche la main d'Henri et dit son premier mot à son père : "Chat !"
Henri rit. Louise rit. Et le chat de la guerre rencontre la fille de la paix sur un quai de gare du Lot, en mars 1919, et le monde recommence.