Juin 1917
Pétain répare.
C'est le mot juste - pas "commande", pas "dirige", pas "inspire". Répare. Comme un mécanicien répare une machine dont les pièces sont usées mais pas cassées, dont le moteur tourne encore mais qui grince, qui fume, qui menace de s'arrêter. Pétain va dans les cantonnements. Il parle aux hommes. Pas de grandes phrases, pas de rhétorique - des faits. Les permissions seront respectées. La nourriture sera améliorée. Les repos seront plus longs. Les offensives sont arrêtées. On ne montera plus à l'assaut pour rien. On attendra les Américains et les chars.
Henri voit les effets de cette réparation dans sa section, semaine après semaine. Le pinard est meilleur - pas bon, meilleur. La soupe a de la viande dedans, pas seulement l'idée de la viande. Les permissions tombent régulièrement, et quand une permission est promise elle est tenue, ce qui est une révolution par rapport au régime Nivelle. Les relèves sont plus fréquentes - six jours en première ligne au lieu de dix ou douze. Et surtout, surtout, on n'attaque plus. On tient. On défend. On améliore les positions. On creuse, on bétonne, on fortifie. Mais on ne monte plus à l'assaut d'une crête garnie de mitrailleuses pour conquérir trois cents mètres qu'on perdra le lendemain.
La section respire. Pas d'un coup - lentement, comme un noyé qu'on ranime. Fayolle recommence à rire. Pas les grands rires d'avant, pas les rires de gosse - des rires courts, secs, mais des rires. Pélissié écrit à sa femme des lettres de vingt lignes maintenant, ce qui est un roman pour un homme qui ne savait pas tenir un crayon il y a un an et demi. Le berger parle un peu plus, avec la parcimonie qui est la sienne mais sans le mur, sans cette absence terrible des mois d'automne. Le chat grossit, ce qui est le signe le plus fiable que la situation s'améliore - un chat qui grossit est un chat qui mange, et un chat qui mange est un cantonnement qui fonctionne.
Mais Marcel manque. Son absence est un trou dans l'escouade, un trou que personne ne comble parce que personne ne peut remplacer Marcel - sa lucidité, son ironie, sa capacité à nommer les choses, ses caractères de plomb et son journal qui faisait rire des hommes qui ne riaient plus. Henri porte la boîte à cigares dans sa musette comme un organe amputé. Il la sort parfois, le soir, et il regarde les lettres, alignées dans leurs compartiments, et il pense à Marcel qui les touchait du bout des doigts avec la tendresse d'un musicien pour son instrument.
Des nouvelles arrivent, début juin. Marcel est à l'hôpital de l'arrière, du côté de Bourges. L'éclat a été retiré. La colonne vertébrale n'est pas touchée - un miracle, un centimètre près. Mais les muscles du dos sont déchirés, et Marcel ne pourra pas reprendre le service. Il sera réformé. Il ne reviendra pas.
Henri lit la nouvelle et ne sait pas s'il doit être soulagé ou triste. Soulagé, parce que Marcel vivra. Triste, parce que Marcel ne reviendra pas. Les deux en même temps, comme toujours dans cette guerre, où chaque bonne nouvelle porte en elle l'ombre d'une perte.
Il écrit à Marcel le soir même. "Cher Marcel. Je suis content que tu vives. Je suis content que tu ne reviennes pas. C'est la même phrase et ce n'est pas une contradiction. Ta boîte est avec moi. Les caractères attendent. Le journal est en sommeil, pas mort. Quand tu monteras ton journal à Toulouse, envoie-moi le premier numéro. Je le lirai. Je te l'avais promis."
Le 10 juin, Henri obtient une permission.
Trois jours. Il prend le train vers le sud avec une urgence nouvelle - Louise est enceinte de six mois, le ventre est rond, l'enfant bouge, et Henri n'a pas vu sa femme depuis décembre. Six mois. Six mois de lettres, de mots, de phrases qui décrivent ce que les yeux ne voient pas - le ventre qui pousse, les nausées du matin, les coups de pied la nuit, la fatigue, l'attente. Henri a lu tout ça dans les lettres de Louise, et il a imaginé, et maintenant il va voir.
Il arrive à Figeac le 11 au matin. Louise est à la gare. Et le ventre est là.
Henri s'arrête sur le quai. Il regarde Louise. Il regarde le ventre. Il ne sait pas quoi faire de ses mains, ce qui est absurde pour un homme qui a pris des blockhaus à la grenade, mais les mains d'un soldat ne sont pas les mains d'un futur père, et les deux ne fonctionnent pas de la même façon.
Louise sourit. "Tu peux toucher", dit-elle.
Henri pose sa main sur le ventre de Louise, là, sur le quai de la gare de Figeac, devant la postière et le chef de gare et un vieux monsieur qui attend le train de Cahors. Sa main est posée à plat sur la robe, et sous la robe il y a la peau, et sous la peau il y a quelqu'un.
L'enfant bouge. Henri sent le mouvement sous sa paume - un coup, léger, précis, comme un poing minuscule qui frappe contre un mur. Il retire sa main d'un geste brusque, surpris, et Louise rit, et le rire de Louise sur le quai de Figeac en juin 1917 est le son le plus nécessaire du monde.
Trois jours à Figeac. Trois jours de ventre rond, de cuisine, de promenades lentes dans les rues du bourg - lentes parce que Louise ne marche plus comme avant, elle marche avec cette démarche de femme enceinte qui est un balancement, une négociation permanente avec un centre de gravité qui se déplace. Henri marche à côté d'elle et adapte son pas, lui qui a adapté son pas à la tranchée, à la boue, à la pente du Chemin des Dames, l'adapte maintenant à une femme qui porte un enfant. C'est plus facile. C'est infiniment plus facile.
La mère de Louise est transformée. La femme sèche et silencieuse est devenue une femme sèche et active, qui cuisine, qui tricote, qui prépare. La chambre de l'enfant - la petite pièce à côté de la chambre de Louise, qui servait de débarras - est vidée, nettoyée, peinte en blanc par Émile un dimanche. Un berceau est apparu, prêté par une voisine dont les enfants ont grandi. Des brassières, des langes, des bonnets s'accumulent dans un tiroir, cousus par la mère et par les voisines et par les collègues de Louise à l'école, parce qu'un enfant qui naît en temps de guerre est l'enfant de tout le monde.
Henri regarde ces préparatifs avec un émerveillement qu'il cache sous sa réserve d'instituteur. Il ne sait rien des enfants. Il sait apprendre à lire à des gamins de six ans, il sait faire réciter les départements et les chefs-lieux, il sait corriger une dictée et expliquer une fraction. Mais un nourrisson, ce sont des cris, du lait, des nuits sans sommeil, des gestes qu'il n'a jamais faits. Il dit à Louise, le deuxième soir : "Je ne sais pas comment on fait."
Louise le regarde. "On apprend."
C'est la réponse d'une institutrice. C'est la seule réponse possible. On apprend. Comme Pélissié a appris à écrire, comme Lucien a appris Montaigne, comme le berger a appris à survivre sans son chien. On apprend parce qu'il n'y a pas d'autre choix.
Henri repart le 14 juin. Le quai. Le train. Le rituel. Louise est là, le ventre sous le manteau, les mains sur le ventre, et Henri monte dans le wagon et se penche par la fenêtre, et il regarde sa femme, sa femme enceinte, sur un quai de gare du Lot, en juin 1917, et il grave cette image dans sa mémoire avec la précision d'un photographe, parce que cette image est celle qui le ramènera.
"Tu reviens", dit Louise.
"Je reviens."
Le train part. Henri s'assoit. Il touche l'alliance. Il touche la boîte à cigares. Il ferme les yeux. Sous ses paupières, le visage de Louise, le ventre, le coup de pied sous sa paume. Et le train roule vers le nord, vers la guerre, vers tout ce qui n'est pas un ventre rond et une femme qui sourit.
A Lyon, Jeanne vit un mois de juin qui ressemble à une victoire.
La crèche. Elle arrive. Pas exactement comme Jeanne l'avait demandée - pas une crèche à l'usine Berliet, pas payée par l'employeur. Mais une crèche municipale, dans le quartier de Vaise, ouverte de six heures du matin à sept heures du soir, financée par la mairie et le ministère de l'Armement, destinée aux enfants des ouvrières de guerre. C'est le résultat de mois de pétitions, de réunions syndicales, de rapports, de pressions. Ce n'est pas Jeanne seule qui l'a obtenue - c'est le mouvement, les centaines de femmes qui ont demandé, réclamé, exigé. Mais Jeanne est dans le mouvement, et le mouvement porte son empreinte.
Rose inscrit la petite Jeanne le premier jour. Neuf mois, des joues rondes, des yeux noirs de son père le contremaître. Rose dépose sa fille à six heures du matin et la reprend à six heures du soir, et entre les deux elle travaille, et le soir elle est fatiguée mais elle n'est plus ruinée par les frais de garde. Deux francs économisés par jour. Douze francs par semaine. Cinquante francs par mois. C'est la différence entre survivre et vivre.
Rose dit à Jeanne : "C'est grâce à toi." Jeanne dit : "C'est grâce à nous." La nuance n'est pas de la modestie - c'est de la précision. Jeanne a appris des chiffres, des rapports, des démarches. Mais elle a appris aussi que rien ne se fait seul, que les victoires collectives sont les seules qui durent, et que le "nous" est plus solide que le "je".
Paul, en permission début juin - trois jours, les premiers depuis l'automne -, voit la crèche. Il voit Jeanne qui y emmène la petite de Rose le matin avant l'usine. Il voit les femmes qui déposent leurs enfants, en blouse, en fichu, les mains encore froides du trajet. Et il dit à Jeanne, le soir, dans la cuisine : "C'est toi qui as fait ça ?"
"J'ai poussé. D'autres ont poussé aussi."
Paul la regarde. L'homme qui est revenu de l'Argonne, l'homme aux cris nocturnes, l'homme qui écrivait "ni les femmes" dans sa lettre d'août 1916, cet homme regarde sa femme et voit quelqu'un qu'il ne connaissait pas avant la guerre. Pas une étrangère - une version de Jeanne qui existait déjà mais que la paix tenait enfermée, et que la guerre a libérée, par l'absence, par la nécessité, par le vide que les femmes ont rempli.
Paul dit : "Quand tout sera fini, il faudra pas que ça se perde."
Jeanne dit : "Ça se perdra pas."
Elle le dit avec la certitude de celle qui sait que certaines portes, une fois ouvertes, ne se referment plus. Le droit de vote, elle ne l'a toujours pas. Le salaire égal, elle ne l'a toujours pas. Le titre de contremaître, elle ne l'a toujours pas. Mais les tabourets sont là. La crèche est là. Le tampon est là. Et Jeanne est là, debout, avec ses mains calleuses et sa tête qui sait compter, et personne ne la fera asseoir.
Sur le front, juin est calme. Le plus calme depuis le début de la guerre. Pétain tient sa promesse - pas d'offensive. L'armée française tient, défend, se fortifie. Les mutineries s'éteignent, lentement, étouffées par les améliorations de Pétain autant que par les exécutions. L'armée se recompose. Pas comme avant - elle ne sera plus jamais comme avant. Le fil de la discipline s'est renoué, mais il est plus mince qu'avant, et tout le monde le sait.
Verdier observe cette convalescence avec l'oeil du technicien. Il note les signes positifs - le moral qui remonte, les permissions qui fonctionnent, la nourriture qui s'améliore. Et il note les signes négatifs - l'épuisement qui reste, les effectifs qui fondent, l'artillerie lourde qui manque toujours. Il écrit dans son carnet, le 20 juin : "L'armée française est un convalescent qui a besoin de repos. Pétain le sait. Il lui donne du repos. La question est combien de temps le repos peut durer. Les Allemands ne nous attendront pas éternellement."
Il pense aux Américains. Les premiers contingents américains débarquent en France en juin - quelques milliers d'hommes, symboliques, une goutte d'eau dans l'océan de la guerre. Il faudra un an pour que l'armée américaine soit prête. Un an pendant lequel l'armée française doit tenir, sans attaquer, sans s'effondrer, sans perdre espoir.
Un an. Henri compte en mois, pas en années. Septembre - l'enfant. Octobre - la relève. Novembre - l'hiver. Décembre - Noël, peut-être une permission. Janvier - deux ans de plus à tirer. Le calcul est celui d'un homme qui mesure l'avenir en survie, pas en victoire.
Le 30 juin, Henri est dans l'abri, la bougie allumée, le carnet ouvert. Le chat est sur les genoux du berger, qui dort. Fayolle dort. Pélissié dort, l'ardoise à côté de lui, une lettre en cours - il écrit maintenant le soir avant de s'endormir, comme d'autres prient.
Henri écrit :
"30 juin. Trois ans de guerre dans deux mois. Louise est enceinte de six mois. L'enfant sera là en septembre. Pierre ou Jeanne. Un prénom de saint ou un prénom de soeur. Les deux sont bien.
Marcel m'a écrit de l'hôpital. Il va mieux. Il dit qu'il marchera mais qu'il ne pourra plus porter de charges lourdes. Il dit qu'il n'a pas besoin de porter des charges lourdes pour faire un journal. Il a raison.
Lucien prépare l'école normale. Il m'envoie des dissertations à corriger par la poste. Je corrige dans l'abri, au crayon, entre deux gardes. C'est absurde et c'est normal. C'est ma vie.
Pétain nous a donné du temps. Je ne sais pas combien. Assez pour que l'enfant naisse, j'espère. Assez pour que les Américains arrivent, j'espère. Assez pour que cette guerre finisse, je n'espère plus - je calcule. Et le calcul dit : pas avant 1918. Peut-être 1919.
L'alliance tourne à mon doigt. Trois grammes. L'enfant pèse combien ? Louise dit qu'il bouge la nuit. Qu'il donne des coups. Qu'il a des horaires. Un enfant avec des horaires. Un instituteur, déjà."
Il sourit dans le noir. Le berger ronfle. Le chat ronronne. La bougie fume.
Et l'été commence, et la guerre attend, et quelque part dans une mercerie du Lot un enfant à naître donne des coups de pied dans le ventre de sa mère, et le monde tient par ce fil-là aussi, ce fil minuscule, ce fil de chair, le plus solide de tous.