Septembre 1917
La permission arrive le 3.
Henri la lit dans le boyau de communication, entre deux postes de garde, debout dans la boue, le papier dans une main, le fusil dans l'autre. Quatre jours. A compter du 8 septembre. Motif : naissance imminente. Le commandant du bataillon a écrit en marge, de sa main : "Accordé. Bonne chance, Castayrol."
Henri range le papier et continue sa ronde. Il ne dit rien. Pas encore. Il finit sa garde, rentre à l'abri, s'assoit, et alors seulement il dit : "J'ai la permission."
Le berger le regarde. "L'enfant ?"
"L'enfant."
Fayolle dit : "File." Comme si Henri pouvait partir sur-le-champ, comme si la guerre était un bureau qu'on quitte en posant son stylo. Mais l'intention est là - file, va-t'en, cours vers l'endroit où la vie commence, et laisse-nous ici avec la mort, on se débrouillera, on s'est toujours débrouillés.
Henri prépare son départ. Il confie la section au sergent Lavigne, un sous-officier solide, arrivé en renfort au printemps, qui ne vaut pas le berger mais qui fera l'affaire. Il confie le berger au berger - Lacombe n'a besoin de personne pour se garder lui-même. Il confie le chat au berger aussi, ce qui est un acte de foi autant qu'un ordre. Et il confie la boîte à cigares de Marcel à Fayolle, parce que Fayolle est le seul en qui il a suffisamment confiance pour toucher les caractères de plomb sans les perdre.
Le 7 au soir, veille du départ, Pélissié vient trouver Henri dans l'abri. Il a quelque chose dans la main - un papier plié en quatre, couvert de son écriture lente et appliquée. Henri déplie le papier. C'est une lettre. Pas une lettre pour sa femme - une lettre pour l'enfant d'Henri.
"Cher petit. Tu me connais pas. Je suis un soldat qui sait pas bien écrire. C'est ton père qui m'a appris. Ton père c'est un homme bien. Sois comme lui. Signé : Pélissié Jean-Pierre, soldat au 7e régiment d'infanterie."
Henri regarde Pélissié. Pélissié le regarde avec ses yeux de paysan, sans expression, sans attente. Il a écrit ce qu'il avait à écrire. Il l'a donné. C'est tout.
Henri met la lettre dans sa poche de poitrine. Il dit : "Merci, Pélissié." C'est insuffisant et c'est tout ce qu'il peut dire, parce que ce qui vient de se passer dépasse les mots - un homme qui ne savait pas écrire il y a dix-huit mois a écrit une lettre à un enfant qui n'est pas encore né, et cette lettre est la preuve que le monde peut être sauvé, un mot à la fois.
Le 8 septembre au matin, Henri part.
Le train, les routes, le sud. La France de septembre, dorée, moissonnée, avec les vignes qui ploient sous le raisin et les vergers chargés de pommes. Henri traverse ce pays de l'abondance avec les yeux d'un homme qui vient d'un pays de boue, et la beauté est une douleur et une promesse, comme chaque fois.
Il arrive à Figeac le 9 au soir. Tard. La gare est presque vide. Louise n'est pas sur le quai.
C'est Émile qui est là. Émile, le frère de Louise, l'instituteur de Capdenac, celui qui avait tout commencé avec une lettre et un livre. Émile qui boite, qui sourit, et dont le sourire est un peu trop large pour être simplement un sourire d'accueil.
Henri s'arrête. Son sac tombe de son épaule.
"Louise ?" dit-il.
Émile dit : "Elle va bien. Tout le monde va bien."
"L'enfant ?"
Émile sourit encore plus large, et Henri comprend, d'un coup, comme une détonation silencieuse, comme un obus qui ne fait pas de bruit.
"C'est une fille", dit Émile. "Née ce matin. Trois kilos deux. Tout va bien."
Henri ne se souvient pas du trajet entre la gare et la mercerie. Il a dû marcher, il a dû monter la rue, pousser la porte, monter l'escalier. Il ne s'en souvient pas. Ce dont il se souvient, c'est la porte de la chambre de Louise, ouverte, et la lumière de la lampe à pétrole, jaune, douce, et Louise dans le lit, les cheveux défaits sur l'oreiller, le visage pâle et lumineux, les yeux cernés et les yeux vivants, et dans ses bras un paquet de linge d'où dépasse un visage.
Henri s'arrête sur le seuil. Il ne peut pas bouger. Ses jambes, qui ont monté la pente du Chemin des Dames sous les mitrailleuses, qui ont couru dans la boue de la Somme, qui ont tenu à Verdun pendant huit jours, ses jambes refusent d'avancer.
Louise le voit. Elle sourit. "Viens", dit-elle.
Henri avance. Trois pas. Il s'assoit sur le bord du lit. Il regarde le paquet. Le visage. Un visage minuscule, froissé, rouge, avec des yeux fermés et une bouche qui fait des mouvements de poisson. Des cils. Des sourcils. Un duvet sombre sur le crâne. Des doigts - des doigts si petits qu'ils semblent impossibles, des doigts qui serrent le vide.
"Jeanne", dit Louise.
Jeanne. La fille s'appelle Jeanne. Comme la soeur. Comme la tante qui travaille à l'usine Berliet et qui se bat pour des crèches et des tabourets et la dignité des femmes. Comme la petite fille de Rose qui a neuf mois et des joues rondes. Jeanne.
Henri tend les mains. Louise pose l'enfant dans ses mains. Le poids est inconcevable - trois kilos, rien, une plume, un souffle, et en même temps le poids le plus lourd qu'Henri ait jamais porté, plus lourd que le sac de trente kilos, plus lourd que le fusil, plus lourd que la guerre.
L'enfant ouvre les yeux. Des yeux bleus, flous, qui ne voient rien encore, qui ne voient pas le visage de cet homme maigre en uniforme bleu horizon qui la tient dans ses mains calleuses, mais qui le sentent, peut-être, qui sentent la chaleur et l'odeur et le tremblement.
Henri tremble. Ses mains tremblent. Celles qui ne tremblaient plus depuis la Marne, celles qui lançaient des grenades sans trembler, celles qui tenaient le crayon pour écrire des lettres et corriger des devoirs et tracer des lettres sur une ardoise. Ses mains tremblent parce qu'elles tiennent leur raison d'être, et que la raison d'être est un poids que rien ne prépare à porter.
La mère de Louise est dans l'encadrement de la porte, derrière Henri. Elle ne dit rien. Elle regarde son gendre tenir sa petite-fille, et sur son visage sec de femme abandonnée quelque chose change - pas un sourire, pas des larmes, quelque chose de plus ancien, de plus profond. La satisfaction de voir que le fil continue. Que la lignée tient. Qu'un homme tient un enfant et que l'enfant est vivant et que le monde ne s'est pas arrêté.
Trois jours à Figeac. Trois jours avec Jeanne - la petite Jeanne, qu'il faut distinguer maintenant de la grande Jeanne, celle de Lyon, celle du tampon et des tabourets. Henri passe ces trois jours dans un état qu'il ne connaissait pas - un mélange de terreur et de bonheur qui ne se sépare pas, qui forme un alliage nouveau, un métal dont il ignorait l'existence.
Il apprend les gestes. Tenir la tête. Changer le lange. Bercer - ce mouvement du corps qui n'est pas un mouvement appris mais un mouvement retrouvé, comme si le corps savait bercer avant que l'esprit ne l'apprenne. La nuit, quand la petite pleure, Henri se lève, la prend, la cale contre son épaule, et marche dans la chambre, trois pas dans un sens, trois pas dans l'autre, en chantonnant quelque chose qui n'est pas une chanson mais un son, un bourdonnement grave, et l'enfant se calme, et Louise dort, et Henri marche dans le noir avec sa fille sur l'épaule et le monde est réduit à cette chambre, à ces trois pas, à ce son.
Le deuxième jour, il s'assoit dans la cour de la mercerie, la petite dans les bras, et il lui parle. Pas en bébé - en instituteur. Il lui montre le figuier. "C'est un figuier. Ficus carica. Il fait des figues. Les figues sont violettes quand elles sont mûres, et sucrées. Tu les mangeras quand tu auras des dents." L'enfant dort contre sa poitrine, indifférente au figuier et à la botanique, et Henri continue de parler parce que parler aux enfants est ce qu'il sait faire, et que cette enfant-là est la première à qui il parle non pas comme un maître mais comme un père.
Louise le regarde depuis la fenêtre, appuyée au chambranle, encore faible, encore pâle. Elle regarde son mari parler à leur fille d'un figuier, et elle pense à la lettre de Francis Jammes qu'elle avait envoyée il y a trois ans, à l'instituteur qu'elle ne connaissait pas, au camarade d'école d'Émile dont on disait qu'il était quelqu'un de bien. Elle ne regrette rien. C'est le sentiment le plus rare de 1917 - ne rien regretter.
Le troisième jour, Henri sort la lettre de Pélissié. Il la donne à Louise. Louise la lit. "Ton père c'est un homme bien. Sois comme lui." Louise lève les yeux, la lettre dans la main. "C'est le berger ?"
"Non. Pélissié. Un paysan de Saint-Céré. Il ne savait pas écrire il y a un an et demi."
Louise regarde la lettre. L'écriture lente, appliquée, les lettres un peu trop grandes, l'orthographe presque parfaite. Elle met la lettre dans le tiroir de la table de nuit, avec le Francis Jammes et les lettres d'Henri, et elle dit : "On la gardera pour elle. Pour quand elle sera grande."
Henri hoche la tête. Pour quand elle sera grande. C'est une phrase qui présuppose un avenir, et l'avenir est la chose la plus courageuse qu'on puisse présupposer en septembre 1917.
Le 12 septembre, Henri repart.
C'est le départ le plus dur. Plus dur que les autres, plus dur que tous les autres. Parce que cette fois, il ne quitte pas seulement Louise - il quitte Jeanne. La petite Jeanne, trois jours, qui ne sait pas encore que le monde existe et qui ne saura pas que son père est parti, et dont l'ignorance est à la fois une grâce et une cruauté.
Henri se penche sur le berceau. L'enfant dort, les poings serrés, la bouche entrouverte. Il la regarde et grave. Chaque trait, chaque pli, chaque cil. Il grave comme un homme qui prend une photographie avec ses yeux, parce que les photographies coûtent cher et que les yeux sont gratuits.
Il embrasse Louise. Il serre la main de la mère. Il descend l'escalier. Il sort dans la rue. Il marche vers la gare.
Il ne se retourne pas. Pas parce qu'il ne veut pas - parce qu'il ne peut pas. Se retourner, c'est voir la fenêtre de la chambre, et derrière la fenêtre le berceau, et dans le berceau l'enfant, et l'enfant c'est tout, et tout c'est trop pour un homme qui marche vers la guerre.
A la gare, il monte dans le train. Le train part. Figeac disparaît. Le causse défile. Et Henri est assis dans le compartiment avec son sac, sa musette, la boîte à cigares, le Montaigne, le Goethe, le chien de bois, l'alliance au doigt, et dans sa poche de poitrine une chose nouvelle - une photo. Louise a fait venir le photographe de Figeac le matin même, et la photo est là, dans la poche, contre le coeur. Louise assise, la petite dans les bras, devant la mercerie. Le figuier dépasse sur le côté. La mère est dans l'ombre, debout derrière, droite comme un piquet.
Henri touche la photo. Il touche l'alliance. Il touche le chien de bois. Sa poche de poitrine est un pays.
Le 14 septembre, Henri est de retour. La tranchée, la boue, le bruit - le même bruit, toujours le même bruit, qui ne s'arrête jamais. Le berger l'accueille avec le chat et un mot : "Alors ?"
Henri sort la photo. Il la montre. Le berger regarde. Les hommes de l'escouade regardent, un par un, la photo qui passe de main en main dans l'abri. Louise, la petite, le figuier, la mercerie. La vie.
Le berger dit : "Elle est belle." Il ne précise pas laquelle - la femme ou l'enfant. C'est pareil.
Fayolle dit : "Elle a ton nez, lieutenant." Henri ne sait pas si c'est un compliment ou une condoléance, et le rire qui suit est le rire de toute l'escouade, un rire d'hommes qui viennent de voir la preuve que le monde continue.
Pélissié ne dit rien. Mais le soir, il demande à Henri si la lettre est arrivée. Henri dit oui. Pélissié hoche la tête et retourne à son ardoise.
Henri accroche la photo dans l'abri, à côté du dessin de Lucienne Marty et des dessins d'enfants de 1914. Louise, la petite Jeanne, le figuier. Un soleil d'enfant à côté d'un visage de femme. L'avant et l'après. Le commencement et le commencement.
Le berger regarde la photo et dit : "Mon lieutenant."
"Oui."
"Le M. Je le sais."
Henri le regarde. Le berger a les yeux clairs, plus clairs que d'habitude, et dans ces yeux il y a quelque chose qui n'y était plus depuis des mois - de la direction. Un but.
"Je veux écrire à Madelou. Pas juste le prénom. Une lettre. Avant Noël."
Henri calcule. Trois mois. Lacombe en est au M, aux syllabes simples. Trois mois pour passer de M-A-D-E-L-O-U à une lettre entière. C'est serré. C'est possible. Pour un homme qui a appris à survivre à Verdun, à la Somme, au Chemin des Dames, apprendre à écrire une lettre en trois mois est un objectif raisonnable.
"On y arrivera", dit Henri.
Le berger hoche la tête. Le chat ronronne. La bougie brûle. Et dans la poche d'Henri, contre l'alliance et la lettre de Pélissié, la photo de sa fille, trois jours, trois kilos deux, des yeux bleus qui ne voient rien encore mais qui verront tout.