Novembre 1914
Le froid arrive d'un coup, dans la nuit du 3 au 4 novembre, comme une porte qu'on ouvre sur l'hiver. Henri se réveille dans l'abri avec les doigts gourds et le souffle qui fume. La boue des tranchées durcit en surface mais reste molle dessous, un piège visqueux sous une croûte de gel qui casse sous le pied. C'est pire que la boue liquide, d'une certaine façon, parce qu'on croit marcher sur du solide et qu'on s'enfonce d'un coup jusqu'au genou.
Les hommes n'ont pas de quoi se couvrir. La capote bleu foncé est en drap de laine, assez épaisse, mais elle est trempée depuis des semaines et ne sèche jamais. Les couvertures sont rares - une par homme en théorie, une pour deux en pratique. On dort en se collant les uns aux autres, par instinct animal, par nécessité, et la pudeur des premiers jours a disparu depuis longtemps. Henri dort contre le berger de Rocamadour, dos à dos, et la chaleur du berger est la chose la plus précieuse qu'il possède.
Le ravitaillement est le deuxième problème. La soupe arrive froide, portée depuis l'arrière dans des bidons de campement par des corvées qui mettent une heure à parcourir les boyaux de communication sous les obus. Parfois la corvée n'arrive pas. Un obus sur le boyau, un bidon renversé, un porteur tué, et l'escouade ne mange pas. Henri a appris à garder en permanence un quignon de pain dans sa musette, un quignon dur comme du bois qu'il racle avec son couteau et qu'il fait ramollir dans l'eau de sa gourde. Le saucisson de sa mère est fini depuis longtemps.
Et puis il y a les rats. Henri en avait vu en octobre, mais en novembre ils sont partout. Gros, luisants, nourris de ce dont on ne veut pas parler, ils courent sur les dormeurs la nuit, rongent les sacs, volent la nourriture. Le berger de Rocamadour en tue à coups de crosse avec une efficacité de professionnel - c'est un homme habitué à la vermine, à la crasse, à la vie dure, et la tranchée ne l'effraie pas autant que les autres. Il dit à Henri, un soir : "C'est comme l'hiver sur le causse, caporal. En pire. Mais c'est pareil." Henri n'est pas sûr d'être d'accord, mais il comprend ce que le berger veut dire. On survit comme on a appris à survivre.
Ypres est tombée dans un silence relatif. La bataille s'est éteinte fin octobre, faute de combattants des deux côtés. Le saillant tient. Les Britanniques y resteront quatre ans, dans cette poche de boue belge qui deviendra le symbole de tout ce que cette guerre a de pire. Mais en novembre, on ne sait pas encore. On sait seulement que ça ne bouge plus.
Et sur l'ensemble du front, c'est pareil. De la mer à la Suisse, les armées sont enterrées. Les communiqués officiels, chaque jour, disent la même chose en variant les mots : "Rien à signaler." "Canonnade intermittente." "Actions locales sans résultat." Ce langage lisse recouvre une réalité quotidienne de mort au détail - un tireur ici, un obus là, un éboulement de tranchée ailleurs. Chaque jour, la France perd des hommes. Pas par milliers comme en août, mais par centaines, par dizaines, un ruissellement constant de morts inutiles qui ne changent rien à rien. La guerre d'usure a commencé.
Joffre s'installe dans cette guerre-là. Depuis son quartier général de Chantilly, dans le château des Condé, il organise, planifie, limoge. Il limoge beaucoup. Des généraux qui ont failli en août, des colonels trop vieux, des commandants trop timorés - ou trop lucides, ce qui revient au même dans un système qui confond la prudence avec la lâcheté. Joffre veut des attaquants. Il cherche la percée, le grignotage, l'usure méthodique de l'ennemi. Il croit que la prochaine offensive sera la bonne, que les Allemands sont épuisés, qu'il suffit de pousser un peu plus fort.
Verdier n'y croit pas. Il a vu de près ce qu'une tranchée bien défendue peut absorber comme assauts, et il sait que les Allemands creusent mieux, plus profond, avec du béton quand ils en trouvent. Mais Verdier a été promu commandant le 1er novembre - on promeut vite quand les officiers meurent vite - et un commandant ne contredit pas un général en chef. Il fait son travail. Il améliore les positions, organise les relèves, rédige des rapports précis que personne ne lit en entier.
A Lyon, Jeanne apprend le rythme de l'usine.
C'est un rythme qui ne ressemble à rien de ce qu'elle a connu. Le réveil à cinq heures, dans le noir. La marche jusqu'au tramway, dans le froid de novembre, avec les autres femmes qui convergent des rues de Vaise et de la Duchère, silhouettes emmitouflées dans la brume. Le tramway bondé, où l'on se tient debout, serrées, et où l'on parle peu parce qu'il est trop tôt pour parler. L'usine à six heures. L'atelier, le tabouret, les boulons, le bruit. Dix heures de travail. Le soir à six heures, le même chemin à l'envers, les jambes lourdes, les yeux irrités par la limaille.
Mais Jeanne change. Elle ne le voit pas elle-même, pas encore, mais ceux qui la connaissent le voient. La voisine Marie, au lavoir du dimanche, lui dit : "T'as maigri." Jeanne a maigri, c'est vrai - la fatigue, les repas sautés, les heures debout. Mais ce n'est pas ça que Marie voit. C'est autre chose. Une assurance dans la voix. Une façon de se tenir droite. Jeanne gagne de l'argent. Jeanne sort de chez elle chaque matin pour aller quelque part où on a besoin d'elle, où son travail sert à quelque chose - des camions, des pièces, la guerre, le pays. C'est terrible que ça passe par la guerre. Mais ça passe.
Elle a écrit à Paul pour lui dire. Pas tout de suite - elle a attendu trois semaines, le temps de s'assurer qu'elle tiendrait, qu'on ne la renverrait pas, que c'était réel. Elle a écrit simplement : "Je travaille à l'usine Berliet, au contrôle des pièces. Ça paie bien. Ne t'en fais pas pour moi."
La réponse de Paul met douze jours à arriver. Trois lignes au crayon, une écriture pressée : "Tant mieux si tu travailles. Ici c'est dur mais je tiens. Embrasse Marie pour moi."
Jeanne relit les trois lignes. "Tant mieux si tu travailles." Elle s'attendait à pire. Ou à mieux. Elle ne sait pas. Elle range la carte dans la boîte à biscuits, qui déborde maintenant de lettres d'Henri, de cartes de Paul, de coupures de journaux. Cette boîte est en train de devenir l'archive d'un monde qui s'écroule.
Le 11 novembre - une date qui ne signifie encore rien -, les Allemands lancent une dernière offensive à Ypres. Elle échoue dans la boue et le sang. La bataille des Flandres est terminée. Le bilan est monstrueux des deux côtés. On ne percera pas. Personne ne percera. Le front est un mur, et il le restera.
A Paris, le gouvernement est toujours à Bordeaux. Il ne reviendra qu'en décembre. Les ministres gouvernent de loin, dans une ville de province transformée en capitale provisoire, entre les vignobles et les quais de la Garonne. Poincaré ronge son frein. Viviani s'accroche. Et Clemenceau, dans L'Homme libre - rebaptisé L'Homme enchaîné depuis que la censure l'a suspendu huit jours en septembre -, tape sur tout le monde avec une fureur méthodique. Le gouvernement est incompétent. L'état-major est aveugle. Les parlementaires sont lâches. La censure est stupide. Il a raison sur tous les points, ce qui ne le rend pas plus agréable. A soixante-treize ans, Clemenceau est une force de la nature que la guerre a réveillée comme un volcan qu'on croyait éteint. Il veut le pouvoir. Pas encore. Pas tout de suite. Mais il le veut, et il le dit à qui veut l'entendre, avec cette franchise brutale qui est sa politesse à lui.
Le 15 novembre, Henri est relevé. Son bataillon quitte la première ligne pour le repos - "repos" étant un mot relatif qui signifie qu'on recule de cinq kilomètres et qu'on dort dans une grange au lieu d'un trou. Mais c'est une grange. Avec de la paille. Et un toit.
Henri dort quatorze heures d'affilée. Quand il se réveille, il ne sait pas où il est pendant trente secondes, et ces trente secondes sont les meilleures de sa vie depuis août. Le silence. L'absence d'obus. Le foin qui sent le foin et pas la mort.
Pendant les huit jours de repos, il se lave - pour la première fois en six semaines, dans un baquet d'eau tiède derrière la grange, et il découvre son propre corps, amaigri, sale, couvert de piqûres de poux. Les poux. L'autre ennemi, le permanent, celui qu'on n'arrive jamais à vaincre. On fait bouillir les chemises quand on peut, on s'épouille à la main pendant des heures, et vingt-quatre heures plus tard ils sont revenus. Henri les accepte comme il accepte la boue et les rats - avec un dégoût résigné qui est peut-être la première forme de sagesse de cette guerre.
Il écrit. Beaucoup. A Jeanne, à sa mère, à Louise. A Louise surtout. Huit jours de repos, c'est huit jours d'écriture, et ses lettres de novembre sont les plus longues qu'il ait jamais envoyées à quiconque. Il ne raconte toujours pas la guerre - il ne peut pas, il ne veut pas, et la censure l'interdirait de toute façon. Mais il parle de lui. De ce qu'il pense le soir, dans l'abri, quand il ne dort pas. De ce qu'il veut faire après - après, ce mot magique qui tient lieu d'espérance. Il veut reprendre sa classe. Il veut demander sa mutation à Figeac, pour être plus près. Plus près de quoi, il ne le dit pas. Mais Louise comprend.
Elle répond, le 22 novembre, une lettre de quatre pages qui est la plus longue qu'elle ait écrite, et dont Henri gardera chaque mot en mémoire jusqu'à la fin : "Je vous attendrai le temps qu'il faudra. Mais revenez. Le reste, on le construira ensemble."
Henri plie la lettre et la met dans sa poche de poitrine, contre le mot de sa mère et le carnet. Sa poche de poitrine est son coffre-fort, le seul endroit au monde qui lui appartienne encore.
Le 26 novembre, le bataillon remonte en ligne. La relève se fait de nuit, dans les boyaux, en file indienne, sans bruit. Les hommes qui descendent croisent les hommes qui montent, et dans l'obscurité on ne voit que des yeux. Ceux qui descendent ont le regard vide. Ceux qui montent ont le regard dur. Henri reconnaît la différence. Il sait maintenant de quel côté il est.
La tranchée n'a pas changé. La boue, les rats, l'odeur. Les Allemands sont à cent mètres, derrière leurs barbelés. On entend parfois leurs voix, la nuit, quand le vent porte. Des mots allemands, incompréhensibles, humains.
Le berger de Rocamadour s'installe dans l'abri, déploie sa couverture, sort de sa musette un morceau de fromage de chèvre dur comme une pierre qu'il a trouvé pendant le repos, et le partage au couteau. Cinq hommes mangent du fromage dans un trou, à la lueur d'une bougie, et c'est un festin.
Le 30 novembre, Verdier rédige un rapport de fin de mois. Il le fait chaque mois, méticuleusement. Les effectifs, les pertes, les munitions consommées, l'état du matériel. Les chiffres sont secs et ils disent tout. Son régiment a perdu quarante-deux hommes en novembre, dont sept tués, sans avancer ni reculer d'un mètre. Quarante-deux hommes pour rien. Et c'est un mois calme.
Il referme le dossier. Par la fenêtre de son poste de commandement - une cave de ferme, en réalité, mais avec une fenêtre qui donne sur un jardin dévasté -, il voit la nuit tomber sur la Picardie. Quelque part dans cette nuit, des hommes veillent, des hommes dorment, des hommes écrivent des lettres à des femmes qu'ils ne reverront peut-être pas.
Il pense à sa femme, restée à Paris. Il ne pense pas assez à elle, il le sait. Madeleine Verdier, née Aubry, fille d'un notaire de Chartres, qu'il a épousée en 1902 et avec qui il a deux enfants qu'il connaît mal parce qu'il a toujours été ailleurs - au Maroc, en garnison, au ministère. La guerre n'a fait qu'aggraver une absence qui était déjà là. Il lui écrit des lettres correctes, affectueuses, vides. Elle lui répond des lettres identiques. Ils sont mariés depuis douze ans et ils sont deux étrangers polis.
Verdier ferme la fenêtre. Il fait froid. Décembre demain.