Mort et naissance d'un monde

Juin 1914

Henri a rencontré Louise.

C'est Émile qui a tout arrangé - un dimanche à Figeac, au marché, terrain neutre. Henri a pris le train de sept heures, en costume, rasé de frais, le col un peu trop serré. Il a failli faire demi-tour à Assier, entre deux gares, quand l'angoisse l'a pris d'un coup - lui qui parle sans effort devant vingt-trois gamins et un inspecteur d'académie, incapable de trouver quoi dire à une femme de vingt-deux ans qu'il n'a jamais vue.

Louise l'attendait devant la halle, à côté d'Émile. Petite, brune, un visage sérieux qui s'éclairait quand elle souriait - et elle souriait souvent, mais jamais pour rien. Institutrice aussi, à l'école de filles de Capdenac-Gare. Elle portait une robe bleue et un chapeau de paille, et elle avait Bubu de Montparnasse dans son sac, qu'elle lui rendait avec un mot glissé dans la couverture qu'Henri lirait plus tard, seul, dans le train du retour : "Merci de m'avoir fait confiance avec ce livre."

Ils ont marché dans Figeac. Émile s'est éclipsé au bout d'une heure, avec un tact dont Henri ne l'aurait pas cru capable. Ils ont parlé de l'école, de leurs élèves, de ce que c'est qu'enseigner dans le Lot à des enfants dont les parents ne savent parfois pas lire. Louise avait une colère rentrée qu'Henri a reconnue immédiatement - la même que la sienne, devant les mêmes murs. Le certificat comme horizon, les filles orientées vers la couture, les garçons vers la charrue, et l'intelligence gaspillée partout, tout le temps.

Ils ont bu un café sur la place, en plein soleil. Henri a parlé de Lucienne Marty, sa dessinatrice de génie coincée dans une ferme du causse. Louise a dit : "Moi j'en ai une qui lit comme elle respire et sa mère veut la mettre en apprentissage chez une modiste en septembre." Ils se sont regardés avec cette compréhension muette qui naît entre les gens qui font le même métier dans les mêmes conditions, et qui découvrent qu'ils ne sont pas seuls.

Henri est rentré à Labastide par le train du soir. Il n'a pas écrit à Jeanne ce soir-là. Il a ouvert la fenêtre de sa chambre sur la nuit tiède et il est resté longtemps à écouter les grillons.


A Paris, le jeu politique reprend après les élections. Poincaré a trouvé son homme : René Viviani, radical-socialiste de l'aile droite, avocat brillant, orateur redoutable, et surtout suffisamment souple pour être orienté. Viviani forme son gouvernement le 13 juin. Il promet l'impôt sur le revenu - mais c'est le Sénat qui décidera, et le Sénat n'en veut pas. Il promet de "réexaminer" la loi de trois ans - réexaminer, pas abroger. Le mot est pesé au milligramme. Jaurès comprend immédiatement la manoeuvre et le dit à la tribune : on a élu une majorité pour le changement et on lui donne un gouvernement pour le statu quo.

Mais Jaurès est fatigué. Pas physiquement - il est bâti comme un boeuf du Tarn, il peut parler trois heures debout sans faiblir. Fatigué autrement. Usé par cette bataille perpétuelle contre des forces qui le dépassent, contre un courant souterrain qu'il sent monter partout en Europe - le nationalisme, la peur de l'autre, l'engrenage des alliances, la stupidité militaire élevée au rang de vertu. Il écrit dans L'Humanité, le 17 juin, un éditorial qui est presque une prière : la paix est possible si les peuples le veulent, si les socialistes de France, d'Allemagne, d'Angleterre refusent ensemble la guerre. Il y croit. Il y croit vraiment. C'est peut-être ce qu'il y a de plus beau et de plus terrible chez cet homme - il croit à la raison collective au moment exact où la raison collective est en train de quitter la pièce.


Verdier, lui, vit un mois de juin étrangement calme. Trop calme. Les rapports du Deuxième Bureau n'ont rien d'alarmant - les Allemands n'ont pas bougé, les Autrichiens non plus, les Russes font des manoeuvres de routine. L'Europe semble figée dans une paix armée qui pourrait durer indéfiniment. Verdier n'y croit pas. Il a appris au Maroc que le calme précède toujours quelque chose, et que ce quelque chose est rarement agréable.

Il profite de l'accalmie pour sortir un peu. Un dimanche, il va aux courses à Longchamp avec un ami civil, un ingénieur des Ponts et Chaussées. Il fait beau, les femmes portent des chapeaux immenses, les chevaux brillent, le champagne coule. Verdier regarde ce spectacle avec un détachement qu'il ne se connaissait pas. Tous ces gens, pense-t-il. Tous ces gens qui ne savent pas.

Mais peut-être que c'est lui qui se trompe. Peut-être que la machine s'arrêtera toute seule, que les diplomates feront leur travail, que les alliances resteront dormantes. Peut-être que Jaurès a raison. Verdier le souhaite - sincèrement. Il aime la paix comme on aime l'air qu'on respire, sans y penser, et il sait que la guerre qu'il étudie depuis vingt ans n'a rien à voir avec la guerre qu'on imagine dans les salons.


A Lyon, le mois de juin est dur pour Jeanne. Elle a trouvé du repassage chez une voisine du quartier, une veuve qui tient une pension de famille rue de la Claire. Trois après-midi par semaine, penchée sur la planche, le fer lourd dans la main, la chaleur qui monte. Ça paie mal mais ça complète. Paul ne dit rien. Il sait que c'est sa fierté à lui qui est en jeu autant que leurs finances - un homme devrait pouvoir faire vivre sa femme. Mais un ajusteur au PLM qui gagne quatre francs cinquante par jour ne peut pas faire vivre grand-chose.

Le dimanche 14 juin, ils vont pique-niquer au parc de la Tête d'Or. C'est leur luxe à eux, le luxe des gens qui n'en ont pas - marcher sous les arbres, regarder le lac, manger du saucisson sur un banc. Jeanne s'assoit dans l'herbe et ferme les yeux. Le soleil est chaud, les enfants des autres crient et jouent, et pendant dix minutes elle oublie le fer à repasser, les comptes, la chaussette percée. Dix minutes. C'est beaucoup, dix minutes de paix.

Paul la regarde et ne dit rien. Il se demande parfois s'il la rend heureuse. Il ne pose pas la question parce que la réponse lui fait peur.


Le certificat d'études a lieu le 20 juin à Cahors. Henri accompagne ses six élèves en train. Lucienne Marty, en robe propre, les cheveux tirés, le visage fermé par la concentration. Fernand Lavergne, agité, les mains dans les poches, qui récite ses tables de multiplication à voix basse. Et quatre autres, chacun avec son histoire, son trac, ses chances.

Lucienne a son certificat. Sans une faute à la dictée, le meilleur résultat du canton en calcul, et un dessin en prime que l'examinateur a gardé, stupéfait. Fernand aussi l'a eu - de justesse, avec les trois fautes prévues, rattrapé par le calcul. Les six ont réussi. Henri paie une limonade à tout le monde au café de la gare, et il a les yeux qui brillent un peu trop, ce qu'il masque en nettoyant ses lunettes.

Dans le train du retour, Lucienne s'assoit à côté de lui et dit : "Monsieur, est-ce qu'il existe des écoles où on apprend à dessiner ?" Henri la regarde. Il sait que oui, ça existe. Les Beaux-Arts à Paris, les écoles de dessin dans les grandes villes. Et il sait que pour une fille de métayer du Lot, ça n'existe pas. Il dit : "Oui. On en reparlera." Il ne sait pas encore comment. Mais il se jure d'essayer.


Et le 28 juin, le monde bascule.

C'est un dimanche. Il fait beau sur toute l'Europe. A Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine, province annexée par l'Autriche-Hongrie six ans plus tôt, l'archiduc François-Ferdinand, héritier du trône des Habsbourg, et son épouse Sophie parcourent la ville en cortège. Un jeune homme de dix-neuf ans, Gavrilo Princip, étudiant serbe, nationaliste, tuberculeux, attend au coin du quai Appel et du pont Latin avec un pistolet dans la poche. A onze heures du matin, la voiture de l'archiduc prend un mauvais virage. Princip tire deux fois. François-Ferdinand meurt dans la voiture. Sophie meurt à côté de lui.

La nouvelle arrive en France le soir. Henri la lit le lendemain, le 29, dans le journal. Un archiduc tué, dans un pays dont il serait incapable de tracer les frontières sur une carte. Ça semble lointain. Ça semble balkanique, c'est-à-dire incompréhensible et exotique et sans conséquence. Le journal consacre deux colonnes à Sarajevo et quatre au procès Caillaux qui s'ouvre dans quelques semaines.

Verdier, lui, lit la même nouvelle à Paris, et il repose le journal lentement. Il ne sait pas encore ce qui va se passer. Personne ne le sait. Mais il sent, avec cet instinct que vingt ans de métier ont aiguisé comme un couteau, que quelque chose vient de se mettre en mouvement. La mécanique des alliances, cette monstrueuse horlogerie - la Serbie tient à la Russie, la Russie tient à la France, l'Autriche tient à l'Allemagne -, il en connaît chaque rouage. Et il sait que quand le premier rouage bouge, les autres suivent.

Mais en ce dernier dimanche de juin, la France ne regarde pas vers Sarajevo. Elle regarde vers ses champs dorés, vers ses vignes en fleur, vers le procès Caillaux et les résultats du certificat d'études. Elle a ses propres histoires, ses propres drames, ses propres bonheurs minuscules.

Henri écrit à Louise. Il lui dit qu'il aimerait bien la revoir, peut-être à Cahors, un dimanche de juillet. Il glisse dans l'enveloppe un brin de lavande séché, ramassé sur le causse en montant à l'école.

Il ne sait pas. Personne ne sait. Mais il reste trente-sept jours.