Mort et naissance d'un monde

Septembre 1916

La Somme mange.

C'est le mot qui vient à Henri quand il essaie de penser à ce que la bataille est devenue - une bouche. Une bouche immense, ouverte dans la terre de Picardie, qui avale les hommes, les régiments, les divisions, et qui n'est jamais rassasiée. Trois mois de combats, et le front a avancé de huit kilomètres au maximum, trois au minimum. Huit kilomètres. A peu près la distance entre Labastide-Murat et le hameau des Delpech. Henri a marché cette distance cent fois, en une heure, sur le causse. Ici, elle a coûté des centaines de milliers de vies.

Le régiment est en ligne dans un secteur au sud de Bapaume, un paysage qui n'est plus un paysage. La terre a été retournée tant de fois par les obus qu'elle n'a plus de surface - c'est une bouillie grise, uniforme, où l'on s'enfonce jusqu'aux genoux et parfois jusqu'à la taille. Les villages marqués sur la carte n'existent plus. A leur place, des tas de briques pilées et de poutres éclatées qu'on identifie sur la carte comme "ruines de" suivi d'un nom. Les bois sont des champs de moignons. Les routes sont des pistes de boue. Et les tranchées ne sont plus des tranchées - ce sont des trous reliés par des trous, un réseau informel de cratères d'obus dans lesquels les hommes vivent, se battent et meurent.

Henri tient son secteur avec ce qui reste de sa section - vingt-six hommes après les renforts d'août. Le noyau est là. Le berger, solide malgré la cuisse qui le lance les jours de pluie, le chat dans sa musette quand il monte en ligne, la canne de frêne posée contre la paroi du trou. Fayolle, vingt et un ans, sec comme un coup de trique, les yeux plus vieux que son visage. Marcel, qui a cessé de poser des questions parce qu'il connaît les réponses et que les réponses ne servent à rien. Pélissié, qui écrit maintenant des lettres de dix lignes à sa femme et qui corrige ses propres fautes avec un acharnement que Henri admire comme une forme de courage.


Le 15 septembre, les Britanniques font quelque chose que personne n'a jamais fait.

Dans le secteur de Flers-Courcelette, à l'aube, des formes massives sortent de la brume et avancent vers les lignes allemandes. Des machines d'acier, montées sur des chenilles, avec des canons sur les flancs, qui écrasent les barbelés, franchissent les tranchées, et avancent dans le no man's land avec une lenteur terrifiante et une invulnérabilité apparente. Les Allemands tirent dessus. Les balles rebondissent. Les obus, quand ils touchent, abîment mais ne détruisent pas toujours. Les machines avancent.

Les tanks. Le mot n'existe pas encore en français - on les appelle "cuirassés terrestres" ou simplement "les machines". Il y en a quarante-neuf, des Mark I britanniques, des engins primitifs, lents, peu fiables, étouffants pour leurs équipages, qui tombent en panne une fois sur deux et qui s'embourbent une fois sur trois. Mais quand ils fonctionnent, ils changent tout. Pour la première fois, un engin peut traverser le no man's land sans être arrêté par les barbelés et les mitrailleuses. Pour la première fois, l'infanterie a un bouclier.

Henri n'en voit pas. Son secteur est trop au sud, trop loin de Flers. Mais la nouvelle arrive dans la journée, par le réseau de rumeurs qui est plus rapide que le télégraphe. "Les Anglais ont des machines. Des sortes de boîtes en fer qui roulent. Elles passent les barbelés. Elles passent les tranchées. Les Boches fuient devant."

Marcel écoute, les yeux brillants. "Des machines blindées sur chenilles. C'est ça qu'il nous faut, sergent. Pas de l'élan, pas du courage - de l'acier." Henri hoche la tête. Il pense à Verdier, sans savoir qui est Verdier, il pense à cet officier quelque part dans un état-major qui avait compris depuis longtemps que le courage ne suffit pas contre les mitrailleuses, et qu'il faut autre chose, quelque chose de mécanique, d'industriel, de nouveau.

Verdier apprend la nouvelle dans la soirée. Un rapport du secteur britannique, sec, factuel, détaillant les performances des engins - leur vitesse, leur blindage, leurs pannes, leur effet sur le moral ennemi. Verdier lit le rapport deux fois. Il sort dans la cour du quartier général, il regarde le ciel de septembre, et il pense : voilà. Voilà la solution. Pas ces quarante-neuf prototypes à moitié cassés - mais ce qu'ils annoncent. La machine qui peut traverser la zone de mort. Si on en construit assez, si on les améliore, si on les utilise en masse et pas par poignées, tout change. Le front peut bouger. La tranchée peut être vaincue.

Il écrit dans son carnet, le 15 septembre 1916 : "Vu le premier rapport sur les chars britanniques. C'est rudimentaire mais c'est le principe qui compte. Pour la première fois depuis deux ans, je vois comment cette guerre peut finir."

Il n'écrit pas "quand". Il écrit "comment". La nuance est celle d'un homme qui a cessé de croire aux calendriers.


La Somme continue. Les tanks n'ont pas percé - trop peu nombreux, trop fragiles, trop mal employés. Mais ils ont montré quelque chose, et ce quelque chose travaille dans les esprits. Les Britanniques en commanderont des milliers. Les Français lanceront leur propre programme. La guerre est en train de changer de nature, lentement, sous la boue, comme un fleuve souterrain qui cherche sa sortie.

Henri ne pense pas aux tanks. Henri pense à demain. La section monte à l'assaut le 17, un village fortifié - ou ce qu'il en reste - qu'il faut prendre pour élargir le saillant. C'est une attaque locale, modeste, un coup de griffe dans un front qui en porte des milliers. Mais chaque coup de griffe a ses morts, et Henri prépare l'attaque avec la méticulosité qu'il met dans tout - les axes de progression, les positions d'appui, les signaux, les grenades.

L'attaque du 17 réussit. Le village est pris en deux heures. La section perd trois hommes - deux blessés, un tué. Le tué est un renfort d'août, un gars de Montauban dont Henri connaît le nom depuis trois semaines. Trois semaines. C'est le temps qu'il a fallu entre l'arrivée et la mort, entre le "bonjour sergent" et le trou dans la terre.

Henri n'écrit pas dans son carnet ce soir-là. Il est trop fatigué. La fatigue de septembre 1916 n'est plus celle d'août 1914, cette fatigue de la découverte. C'est une fatigue géologique, qui s'est déposée couche par couche, mois après mois, et qui pèse maintenant d'un poids que rien n'allège. Ni la permission, ni les lettres de Louise, ni le ronronnement du chat. C'est la fatigue de l'âme, celle qui n'a pas de remède sauf la fin, et la fin n'est pas en vue.


A Lyon, septembre est le mois où Rose accouche.

C'est le 22, un vendredi, à l'hôpital de la Charité. Jeanne est prévenue par une voisine à la sortie de l'usine - "La Rose, elle est partie ce matin." Jeanne se change, prend le tramway, arrive à l'hôpital. On ne la laisse pas entrer. Elle attend dans le couloir, assise sur un banc de bois, avec d'autres femmes qui attendent d'autres choses - des nouvelles de blessés, des consultations, des naissances. Toutes les douleurs du monde dans un couloir d'hôpital.

A onze heures du soir, une sage-femme sort et dit : "Vigier ?" Jeanne se lève. "Une fille. Tout va bien." Jeanne s'assoit et souffle. Puis elle entre.

Rose est dans un lit, le visage gris de fatigue, les cheveux collés au front, le bébé dans les bras. C'est une petite fille, rouge, fripée, avec des poings serrés et une bouche qui cherche. Rose regarde Jeanne et dit : "Elle s'appelle Jeanne."

Jeanne ouvre la bouche et la referme. Rose sourit - un sourire épuisé, fendu, magnifique. "T'allais quand même pas croire que j'allais l'appeler Bertrand."

Jeanne rit. Pour la première fois depuis des mois, un vrai rire, celui qui monte du ventre et qui secoue les épaules, et les femmes dans le couloir lèvent la tête, surprises, parce que le rire dans un hôpital en septembre 1916 est un son aussi rare que le rossignol dans les tranchées.

La petite Jeanne dort contre sa mère. La grande Jeanne s'assoit au bord du lit et ne dit rien, parce qu'il n'y a rien à dire quand un enfant naît dans un monde en guerre. C'est un défi. C'est un acte de foi. C'est une déclaration de guerre à la guerre elle-même - la vie contre la mort, le cri du nouveau-né contre le bruit des canons.

Rose dit : "Bertrand sait. Il m'a donné cent francs et il a dit qu'il reconnaîtrait la petite." C'est dit sans émotion, comme un fait. Bertrand n'est pas un héros. Il n'est pas non plus un salaud. C'est un homme de 1916 qui fait ce qu'il peut avec ce qu'il est, et cent francs et une reconnaissance, c'est ce qu'il peut.

Jeanne rentre à Vaise à pied, dans la nuit de septembre, et elle marche le long du quai de Saône, et la rivière est noire et lisse, et les réverbères se reflètent sur l'eau, et Jeanne pense à Paul, au ventre qu'elle n'a pas eu, à l'enfant qui porte son nom, et la nuit est douce et la guerre est loin et la guerre est partout.


Le 25 septembre, Henri reçoit des nouvelles de Lucien Combes.

Une lettre. Pas de l'hôpital - du Lot. Lucien est à Gourdon, chez ses parents, en convalescence. La cuisse guérit, lentement. Il boite, il boitera toujours. Il ne retournera pas au front. Et il écrit une lettre à son sergent, une lettre qui est la plus belle chose qu'Henri ait reçue depuis le "oui" de Louise sur la carte postale.

"Sergent. Je lis. Je lis tout ce que je trouve. Le Montaigne est fini, je l'ai lu trois fois. Ma mère dit que je suis devenu fou parce que je lis du matin au soir. Mon père dit rien mais il me regarde comme si j'étais un étranger. Je suis un étranger. La guerre m'a fait étranger à ma propre maison. Mais les livres, c'est vous qui me les avez donnés, et les livres c'est le seul endroit où je me sens chez moi.

Je voudrais être instituteur. Comme vous. Je sais pas si c'est possible pour un gars comme moi, avec une jambe en moins et un certificat d'études en moins. Mais je voudrais.

Votre soldat, Lucien Combes."

Henri lit la lettre dans l'abri, à la bougie, le chat Verdun sur les genoux du berger à côté de lui. Le berger regarde Henri lire et ne demande rien. Il voit le visage du sergent changer - pas un sourire, pas des larmes, quelque chose entre les deux, quelque chose qui n'a pas de nom.

Henri répond le soir même. Il écrit vite, au crayon, de cette écriture de tranchée qui n'est plus celle de l'instituteur mais qui en porte encore la marque - claire, lisible, organisée.

"Cher Lucien. C'est possible. L'école normale accepte des candidats sans certificat si le candidat réussit l'examen d'entrée. Tu as la tête pour ça. La jambe ne compte pas pour enseigner - il faut la tête, le coeur, et la voix, et tu as les trois. Prépare l'examen. Écris-moi, je t'enverrai des sujets. Et lis Montaigne une quatrième fois. On ne finit jamais Montaigne."

Il plie la lettre et la donne au vaguemestre. Puis il ouvre son carnet et écrit : "Lucien veut être instituteur. Si cette guerre a servi à quelque chose, c'est à ça."


Fin septembre. La bataille de la Somme n'est pas finie. Elle ne finira qu'en novembre, quand la boue et le froid rendront toute opération impossible. Le bilan provisoire est déjà effroyable - des centaines de milliers de morts des deux côtés, pour un gain territorial qui tient dans un mouchoir de poche à l'échelle de la carte.

Mais quelque chose a changé. Pas sur le terrain - dans les têtes. Les tanks. Les avions, de plus en plus nombreux, de plus en plus efficaces. Le barrage roulant. Les lance-flammes. Les troupes d'assaut spécialisées. La guerre est en train de muter, de passer de l'ère de la tranchée à l'ère de la machine, et ceux qui le voient - Verdier, quelques officiers britanniques, quelques ingénieurs - savent que le front ne sera pas éternel. Il sera percé. Pas par le courage, pas par l'élan, pas par les masses d'infanterie lancées contre les mitrailleuses. Par l'acier, la vitesse et l'intelligence.

Mais ça prendra du temps. Du temps et des morts. Toujours des morts.


Le 30 septembre, le soir, Henri est au créneau. L'automne arrive, les nuits s'allongent, la lumière décline plus tôt sur la Picardie dévastée. Le berger est à côté de lui, comme toujours. Le chat est quelque part dans le boyau, invisible. Les obus tombent au loin, un roulement sourd, routinier, presque rassurant par sa régularité.

Le berger dit : "Sergent."

Henri tourne la tête.

"Flòc est mort."

Henri ne dit rien. Il attend.

"Ma femme a écrit. Pélissié m'a lu la lettre ce matin. Il est mort en août. Il était vieux. Treize ans. C'est vieux pour un patou."

Le berger regarde le no man's land. Son visage ne montre rien. Ses mains sont immobiles sur le parapet. Mais Henri voit, dans la lumière déclinante, quelque chose briller sur la joue de Lacombe, et il détourne les yeux, parce qu'il y a des choses qu'on ne regarde pas, même entre un sergent et son homme.

Ils restent au créneau, côte à côte, dans le silence. Et Henri comprend quelque chose qu'il savait sans le savoir - que le berger tenait depuis deux ans pour un chien. Pas seulement pour un chien - pour sa femme, sa fille, son troupeau, sa terre. Mais le chien était le fil. Le fil qui reliait Lacombe à Rocamadour, à la vie d'avant, à l'homme qu'il était. Et le fil vient de casser.

Henri pose sa main sur l'épaule du berger. Il la laisse là. Lacombe ne bouge pas. Le chat sort de nulle part, saute sur le parapet, et vient se coucher entre eux, et c'est un animal qui a remplacé un autre animal, et c'est dérisoire, et c'est tout ce qu'il y a.