Janvier 1914
Il fait un froid de gueux sur le Lot, ce matin du 5 janvier. Henri Castayrol referme la porte de l'école communale de Labastide-Murat d'un coup de hanche, les bras chargés de cahiers. Vingt-trois copies. L'encre a gelé dans deux encriers pendant la nuit, et le poêle met une heure à rendre la salle habitable. Les gamins arrivent avec le nez rouge et les doigts gourds, certains pieds nus dans leurs sabots. Henri a vingt-quatre ans, un visage maigre, des lunettes rondes, et la conviction tranquille que la République se construit ici, entre la dictée du matin et la leçon de choses de l'après-midi.
Il a lu Jaurès. Il a lu Péguy aussi, ce qui est moins simple à réconcilier. Le soir, dans sa chambre au-dessus de la mairie, il écrit à sa soeur Jeanne des lettres trop longues où il parle des gamins, du ciel au-dessus des causses, et de politique. Toujours de politique.
A Lyon, Jeanne ne lit pas toutes les lettres en entier. Elle les garde, ça oui - dans une boîte à biscuits Lefèvre-Utile sous le lit conjugal -, mais elle a autre chose à faire. Son mari Paul travaille aux ateliers de la Compagnie PLM, triage de Vaise, et quand il rentre le soir il sent le charbon et la graisse, il mange sa soupe et il dort. Jeanne tient les comptes du ménage, fait des ménages justement chez une famille de soyeux de la Croix-Rousse, et le dimanche elle retrouve deux voisines au lavoir pour le linge et les nouvelles. Elle a vingt-huit ans et une fausse couche derrière elle dont on ne parle pas.
Ce qu'elle sait de la politique, c'est ce que Paul en ramène. Et ce que Paul en ramène, en ce janvier 1914, c'est la colère sourde des ateliers contre la loi de trois ans. Trois ans de service militaire au lieu de deux, votée l'été dernier. Chez les cheminots, chez les métallos, partout dans les faubourgs ouvriers, c'est le sujet qui brûle. Trois ans de la vie d'un homme, volés. Paul dit que Jaurès va se battre, qu'aux élections de mai la gauche va balayer tout ça.
Jeanne hoche la tête. Elle pense surtout que trois ans, ça veut dire que si un jour ils ont un fils, on le lui prendra plus longtemps.
A Paris, dans un bureau du ministère de la Guerre, boulevard Saint-Germain, le capitaine Étienne Verdier relit pour la troisième fois une note sur les effectifs de l'armée allemande. Verdier a quarante-deux ans, Saint-Cyr promotion 1893, un passage au Maroc dont il ne parle pas beaucoup, et une moustache soignée qui commence à grisonner. C'est un homme méthodique. Il aime les chiffres, les cartes, les ordres clairs. Ce qu'il lit ne lui plaît pas.
Les Allemands ont voté leur propre loi militaire en 1913. Ils portent leurs effectifs de paix à huit cent mille hommes. Ils construisent des lignes de chemin de fer stratégiques vers la frontière belge - vers la frontière belge, pas vers l'Alsace. Verdier a souligné ce point deux fois dans sa note pour le colonel. Il sait ce que ça signifie. Il a lu le plan Schlieffen, ou du moins ce qu'on en devine. Mais les notes de Verdier finissent dans des parapheurs, et les parapheurs finissent dans des armoires.
L'état-major français a son propre plan. Le plan XVII. On attaquera en Lorraine, droit devant, avec l'élan, avec le cran. La doctrine officielle tient en un mot : l'offensive. Le colonel de Grandmaison l'a théorisée, les généraux l'ont adoptée, et quiconque émet un doute passe pour un timoré. Verdier n'est pas un timoré. Mais il sait compter.
Et au-dessus de tout ça, la France de janvier 1914 vit. Elle vit même bien, à sa manière. Les grands magasins soldent après les fêtes, le Bon Marché affiche ses prix dans le journal et les Parisiennes s'y pressent. Au café du Commerce, dans n'importe quelle ville de province, on parle de l'affaire Caillaux qui commence à sentir le soufre - Le Figaro mène campagne contre l'ancien président du Conseil, Joseph Caillaux, l'homme qui voulait l'impôt sur le revenu. Gaston Calmette, le directeur du Figaro, publie des lettres, des insinuations, des accusations. Ça sent la vendetta politique. Personne ne sait encore jusqu'où ça ira.
Jaurès, lui, est partout. A la tribune de la Chambre, dans L'Humanité qu'il a fondée dix ans plus tôt, dans les meetings qui font salle comble. Il se bat contre la loi de trois ans, il se bat contre la course aux armements, il se bat contre la guerre qu'il sent monter comme on sent l'orage avant les premières gouttes. Il est énorme, il est bruyant, il est vivant. Quand il parle, même ceux qui le détestent écoutent.
Le président Poincaré, lui, regarde vers l'est. Lorrain de naissance, juriste de formation, il n'a rien d'un va-t-en-guerre, mais il a une certitude : la France doit être forte, l'alliance russe doit tenir, et l'Allemagne ne doit plus jamais prendre ce qu'elle a pris en 1871. Il reçoit, il arbitre, il manoeuvre. A l'Élysée, on prépare déjà les élections du printemps.
Et Henri, le soir du 31 janvier, corrige ses copies à la lampe à pétrole. Dehors le vent souffle sur le causse, les volets battent. Il a vingt-quatre ans. Il lui reste six mois de paix, mais ça, il ne le sait pas. Personne ne le sait.
Il écrit à Jeanne : "Ici rien ne change. Les noyers sont noirs, les routes sont blanches de gel, et Fernand Lavergne m'a encore rendu une dictée sans un seul accent. Je désespère de la civilisation."
Il sourit en cachetant l'enveloppe. Il dort bien, ces nuits-là.