Mort et naissance d'un monde

Août 1917

Le berger en est au M.

Treize lettres en cinq semaines. C'est plus lent que Pélissié, plus lent que Lucien, plus lent que le charbonnier de Souillac avec ses lunettes de hibou. Mais c'est Lacombe, et Lacombe apprend comme il fait tout - avec la lenteur obstinée d'un homme qui a passé sa vie à suivre des brebis sur un causse où rien ne presse, où le temps est mesuré par les saisons et pas par les horloges, où l'herbe pousse quand elle veut et le fromage mûrit quand il mûrit.

Henri a adapté sa méthode. Avec Pélissié, il utilisait l'ardoise et la craie, la méthode Boscher classique, les syllabes, la progression linéaire. Avec le berger, ça ne marche pas. Lacombe ne pense pas en lignes. Il pense en cercles, en cycles, en retours. Il a besoin de toucher les lettres, de les sentir sous ses doigts, de les relier à des choses concrètes. Alors Henri a inventé un système. Il grave les lettres sur des morceaux de bois - des petits carrés de frêne que le berger taille lui-même - et Lacombe les manipule, les aligne, les combine. C'est un alphabet de berger, un alphabet de bois et de main, et le berger apprend avec ses doigts autant qu'avec ses yeux.

Le M est important. Le M est la première lettre de Madelou. Quand Lacombe trace le M sur l'ardoise - un M bancal, tremblé, trop grand, mais un M -, il regarde la lettre avec une intensité qu'Henri n'a vue chez aucun de ses élèves, ni à Labastide ni dans la tranchée. Ce M est le début du nom de sa fille. Ce M est la porte.

Pélissié, qui maîtrise maintenant l'écriture courante et qui lit le journal avec une lenteur appliquée mais sans faute, observe les progrès du berger avec la bienveillance distante d'un aîné. Un soir, il s'assoit à côté de Lacombe et lui montre comment former le A sans lever la craie - un truc qu'Henri lui a enseigné il y a un an. Le berger accepte le conseil sans un mot, ce qui est sa manière de remercier. Deux paysans du causse, un de Saint-Céré et un de Rocamadour, penchés sur une ardoise dans un abri de l'Aisne, en août 1917. Verdier, s'il voyait ça, ne saurait pas quoi en faire dans ses tableaux. Ça n'entre dans aucune colonne. Ça n'a pas de chiffre. Et pourtant c'est la chose la plus importante qui se passe dans cette tranchée.


Louise entre dans son neuvième mois.

Ses lettres ont changé de rythme. Plus courtes, plus espacées - non pas parce qu'elle aime moins écrire, mais parce que le corps prend le dessus, parce que le ventre pèse, parce que les nuits sont hachées par les coups du petit tambourineur, parce que la chaleur d'août sur le Lot est écrasante pour une femme qui porte un enfant de huit mois et demi. Elle écrit assise dans la cour de la mercerie, à l'ombre du figuier, avec un coussin dans le dos et un verre d'eau à portée de main.

"Mon cher Henri. Je suis énorme. C'est le seul mot. Énorme. Je ne vois plus mes pieds. Ma mère dit que c'est normal. Le médecin dit que c'est normal. Tout est normal, apparemment, sauf que je ne me reconnais pas dans le miroir et que monter l'escalier de la boutique prend cinq minutes.

L'école reprend dans trois semaines et je ne pourrai pas faire la rentrée. L'inspecteur m'a accordé un congé, à contrecoeur, parce qu'un congé de maternité pour une institutrice, ça n'existe pas vraiment dans les textes - les textes ont été écrits par des hommes qui n'ont jamais porté d'enfant, ce qui explique beaucoup de choses sur les textes.

Émile prendra ma classe en septembre. Il boite toujours mais il enseigne bien, et les enfants l'aiment parce qu'il raconte des histoires drôles. Pas aussi drôles que les tiennes, dit-il. Je crois qu'il exagère.

Le jardin de l'école est prêt pour l'automne. Les tomates ont donné, les haricots aussi. Marthe Bouyssou, tu te souviens, celle qui avait fait la grimace pour le radis - elle a treize ans maintenant et elle veut être institutrice. Je lui ai dit que c'était possible. Je lui ai dit que c'était le plus beau métier du monde. J'ai pas menti.

Reviens vite. Ton enfant t'attend. Et moi aussi."

Henri reçoit cette lettre le 8 août, dans l'abri, et il la lit deux fois, et la deuxième fois il s'arrête sur "Marthe Bouyssou veut être institutrice" et il reste un moment avec la phrase, comme on reste avec un verre de bon vin, à la faire tourner, à la goûter. Lucienne qui dessine. Lucien qui sera instituteur. Marthe qui veut être institutrice. Les graines. Les graines qu'il a plantées, que Louise a arrosées, qui poussent dans le Lot pendant que la guerre détruit le nord de la France. Les graines sont plus fortes que les obus. C'est une pensée absurde, et c'est la vérité la plus solide qu'Henri connaisse.


Le 15 août, Assomption. Le front est calme. Henri a donné quartier libre à la moitié de sa section - pas de corvées l'après-midi, repos dans les abris de deuxième ligne, le pinard un peu plus généreux que d'habitude. C'est la méthode Pétain appliquée à l'échelle d'une section - traiter les hommes comme des hommes, pas comme du matériel.

L'après-midi, dans la grange qui sert de cantonnement de repos, Henri fait une chose étrange. Il sort la boîte à cigares de Marcel, l'ouvre, et regarde les caractères de plomb. Puis il sort du papier, de l'encre qu'il a trouvée au dépôt, et il compose. Lettre par lettre, mot par mot, à la main, sans presse, en posant les caractères sur le papier encré et en pressant avec le dos d'une cuillère. C'est artisanal, c'est lent, c'est maladroit - Henri n'est pas typographe, ses mains ne connaissent pas les gestes de Marcel. Mais les lettres sont là, et les mots se forment, et au bout de trois heures Henri a composé une page.

Le Poilu du Causse. Numéro 16.

Un seul article, signé "H.C." : le texte qu'il avait écrit en juillet, celui sur l'école du soir, sur les hommes qui apprennent à lire dans les tranchées. Dix exemplaires, tirés à la cuillère, illisibles par endroits, tachés d'encre. Dix exemplaires qui ne ressemblent à rien et qui sont tout.

Il distribue les exemplaires le soir. Les hommes lisent - ceux qui savent lire, et ceux qui apprennent lisent ce qu'ils peuvent. Pélissié déchiffre l'article en entier, lentement, avec le doigt sous les lignes, et quand il a fini il lève les yeux et dit à Henri : "C'est vrai, ce que vous écrivez." Le berger ne peut pas encore lire l'article, mais il tient l'exemplaire dans ses mains et le regarde avec la même intensité qu'il met à regarder les lettres de bois. Fayolle lit à voix haute pour ceux qui ne peuvent pas, et sa voix porte dans l'abri, claire, posée, la voix d'un homme de vingt-deux ans qui lit un texte sur des hommes qui apprennent à lire, et le cercle se ferme.

Henri envoie un exemplaire à Marcel, à Toulouse, avec un mot : "Numéro 16. Pas de presse. Pas de typographe. Des caractères de plomb et une cuillère. Tu aurais fait mieux. Mais tu n'étais pas là, alors j'ai fait."

Marcel répondra trois semaines plus tard : "J'ai pleuré en le lisant. C'est pas l'émotion. C'est la typographie. C'est la pire composition que j'aie jamais vue. Mais le texte est bon. Garde la boîte. Un jour, on en refera ensemble."


A Lyon, août est le mois de la chaleur et de l'angoisse.

Jeanne pense à Louise. Elle pense à l'enfant qui va naître, à son frère qui est au front, à la distance qui sépare le père de l'enfant - quatre cents kilomètres de tranchées, de routes, de trains. Elle a écrit à Louise en juillet pour lui proposer de venir à Figeac pour l'accouchement, mais l'usine ne la lâchera pas en septembre. Les chiffres de production sont en hausse, le directeur ne remplacera pas sa contrôleuse en chef pour un accouchement qui n'est pas le sien. Jeanne a insisté. Le directeur a refusé. Les chiffres, cette fois, jouent contre elle.

Rose a dit : "Laisse tomber. Ta belle-soeur a sa mère, son frère, la sage-femme. Elle a pas besoin de toi là-bas. Elle a besoin de savoir que tu tiens ici." Rose a cette lucidité tranchante des femmes qui ont accouché seules, sans mari, sans soeur, avec une voisine et un drap propre. Jeanne entend la leçon et ne part pas.

Mais elle prépare un colis. Un colis de Lyon pour Figeac, avec tout ce qu'elle peut trouver - des brassières, des langes, un bonnet tricoté par Germaine la collègue limousine, un hochet en bois tourné par un ouvrier de l'atelier qui fait des jouets le dimanche, et un mot : "Pour Pierre ou Jeanne, de la part de sa tante qui l'attend. Bienvenue au monde, petit."

Le colis part le 20 août. Il arrivera à Figeac avant l'enfant.


Le 20 août, Verdier assiste à un événement qui ne fait pas la une des journaux mais qui compte.

Les Français attaquent à Verdun. Pas une grande offensive - une opération limitée, soigneusement préparée, menée par la 2e armée dans le secteur du Mort-Homme et de la côte 304. Les objectifs sont modestes, les moyens considérables, la préparation impeccable. C'est la méthode Pétain portée à son point de perfection - un assaut court, sur un front étroit, avec une supériorité écrasante en artillerie, des objectifs limités, et un arrêt immédiat une fois les objectifs atteints. Pas de percée, pas de promesse, pas de quarante-huit heures. Juste un coup, net, précis, et on s'arrête.

L'opération réussit. Totalement. Les positions sont prises en quelques heures, avec des pertes modérées, et les Allemands ne les reprennent pas. C'est la preuve que l'armée française sait encore attaquer - mais à condition de ne pas attaquer comme Nivelle.

Verdier lit le rapport de l'opération avec un sentiment qu'il n'a pas éprouvé souvent dans cette guerre - la satisfaction. Pas la joie - la satisfaction technique d'un homme qui voit que les méthodes qu'il préconise depuis trois ans fonctionnent enfin. Le barrage roulant a marché. Les objectifs limités ont marché. La coordination a marché. Tout ce qu'il a écrit dans ses notes, dans ses rapports, dans ses carnets, est là, prouvé, validé, dans la craie de Verdun.

Il écrit à Madeleine, ce soir-là, une lettre qui ne ressemble pas aux autres. Il parle de l'opération - sans détails classifiés, sans chiffres. Il parle de la méthode, de la rigueur, de ce que ça signifie de faire les choses correctement. Et il ajoute, au milieu d'un paragraphe sur l'artillerie, une phrase inattendue : "Dis à Pierre que son père fait un travail utile. Pour la première fois, je crois que c'est vrai."


Fin août. L'enfant approche.

Henri compte les jours. Pas les jours de la guerre - les jours de Louise. Le terme est prévu pour la deuxième semaine de septembre. Le médecin de Figeac dit que tout va bien. La mère de Louise dit que tout va bien. Louise dit que tout va bien. Tout le monde dit que tout va bien, et Henri, dans sa tranchée, à quatre cents kilomètres, ne peut pas vérifier, ne peut pas toucher, ne peut pas voir, et l'impuissance est une forme de torture plus raffinée que les obus.

Il a demandé une permission pour septembre. Le commandant du bataillon a transmis. La réponse n'est pas venue. Henri attend, comme il attend tout dans cette guerre - avec une patience qui n'est pas de la patience mais l'absence d'alternative.

Le 25 août, il écrit à Louise une lettre qui n'est pas une lettre mais une prière laïque, la prière d'un homme sans Dieu qui s'adresse à la seule puissance en laquelle il croit - la vie.

"Chère Louise. Je ne serai peut-être pas là quand l'enfant viendra. Si je ne suis pas là, sache que je serai là quand même - dans ta tête, à côté de toi, les mains sur tes mains. Je ne crois pas en Dieu, tu le sais. Mais je crois en toi. Et je crois en cet enfant que je n'ai pas encore vu et que j'aime déjà comme on aime les choses qu'on a construites ensemble - avec certitude, sans condition.

Appelle-le Pierre s'il est garçon. Jeanne s'il est fille. Dis-lui que son père est instituteur. Pas soldat. Instituteur. C'est le mot que je veux qu'il entende en premier."

Louise reçoit la lettre le 2 septembre. Elle la range dans le tiroir de sa table de nuit, sous le livre de Francis Jammes qu'elle avait envoyé à Henri il y a trois ans, celui par lequel tout avait commencé, celui qui avait voyagé de Figeac à Labastide-Murat dans une enveloppe blanche et qui contenait trois lignes et un poème et l'avenir.


Le 31 août, le berger trace son premier mot.

Pas un mot complet - un prénom. Cinq lettres, alignées sur l'ardoise, de cette écriture de terrassier qui est la sienne, chaque lettre aussi grosse qu'un poing. M-A-D-E-L. Henri le corrige - il manque les deux dernières. O-U. Lacombe efface tout et recommence. M-A-D-E-L-O-U. Sept lettres. Le prénom de sa fille. Écrit de sa main. Pour la première fois.

Le berger regarde le mot sur l'ardoise. Il ne dit rien. Il regarde. Le chat, sur ses genoux, regarde aussi, avec cette indifférence parfaite des chats pour les exploits humains.

Puis Lacombe prend une feuille de papier, le crayon d'Henri, et recopie le mot. Lentement. Laborieusement. Chaque lettre comme un pas sur un sentier de montagne. M-A-D-E-L-O-U.

Sous le prénom, il ajoute, lettre par lettre, en sueur, un autre mot qu'Henri ne lui a pas dicté, un mot qu'il a composé seul, dans sa tête, en assemblant les lettres de bois une par une.

P-A-P-A.

Henri regarde le papier. Madelou. Papa.

Il ne dit rien. Il n'y a rien à dire. Il plie le papier et le donne au berger, et le berger le met dans une enveloppe, et Henri écrit l'adresse, et le vaguemestre emportera demain la deuxième lettre de la vie d'Antoine Lacombe.

La première disait "Madelou". La deuxième dit "Papa".

C'est la même lettre.