Avril 1917
Le 2 avril, Wilson demande au Congrès de déclarer la guerre à l'Allemagne. Le 6 avril, les États-Unis entrent officiellement en guerre.
La nouvelle arrive au front par les journaux, par les officiers, par la rumeur. Henri la lit dans un communiqué affiché au poste de commandement du bataillon. Les États-Unis. Cent millions d'habitants. Le premier pays industriel du monde. Des usines, de l'acier, du pétrole, de l'argent, et des hommes - des millions d'hommes qui n'ont jamais vu une tranchée et qui viendront.
Les réactions sont mitigées. L'état-major exulte - en théorie. Les politiques saluent l'événement avec des discours grandiloquents sur la fraternité des démocraties. Mais dans les tranchées, la nouvelle est accueillie avec un haussement d'épaules collectif. Marcel résume : "C'est bien. Ils arrivent quand ?" Personne ne le sait. Les Américains n'ont pas d'armée - pas une armée de guerre, pas une armée de tranchées. Il faudra les recruter, les former, les équiper, les transporter. Un an, au minimum. Probablement plus.
Un an. Dans une tranchée, un an est l'éternité. Un an, c'est quatre saisons de boue, d'obus, de morts. Un an, c'est douze mois de survie à calculer, jour par jour, heure par heure. Les Américains viendront. Mais ils viendront pour ceux qui seront encore vivants.
Henri pense à l'enfant. Septembre. L'enfant naîtra avant les Américains. C'est un calcul absurde, mais c'est le genre de calcul que la guerre impose - on mesure le temps en naissances, en permissions, en relèves, parce que les calendriers ordinaires ne fonctionnent plus.
L'offensive est prévue pour le 16 avril. Tout le monde le sait. Tout le monde. Les soldats, les civils, les journaux, et les Allemands. C'est le scandale de l'offensive Nivelle - le secret n'en est pas un. Les plans ont filtré, les ordres ont circulé, les concentrations de troupes sont visibles depuis les airs, et les Allemands ont eu des semaines pour se préparer. Un prisonnier français, capturé lors d'une patrouille, portait sur lui un ordre d'opération détaillé. Les Allemands savent où l'attaque aura lieu, quand elle aura lieu, et avec quelles forces.
Verdier apprend cette fuite le 8 avril, par un rapport du Deuxième Bureau. Il reste assis à son bureau pendant cinq minutes, immobile, le rapport dans les mains, et il pense à tous les hommes qui vont mourir parce qu'un sous-officier portait un papier qu'il n'aurait pas dû porter. Puis il se lève et va voir le général Micheler.
Micheler est un homme torturé. Il commande le groupe d'armées de réserve, celui qui doit exploiter la percée de Nivelle, et il ne croit pas à la percée. Il l'a dit. Il l'a écrit. Il l'a dit à Nivelle en face. Nivelle n'a pas changé d'avis. Et Micheler, qui est un soldat discipliné, prépare une exploitation à laquelle il ne croit pas, avec des troupes qu'il sait condamnées, dans un plan qu'il sait mauvais.
Verdier entre dans le bureau de Micheler et dit : "Mon général, l'ennemi connaît le plan."
Micheler le regarde. "Je sais, Verdier."
"On ne peut pas attaquer dans ces conditions."
Micheler se tait un moment. Puis il dit : "On attaquera. C'est l'ordre."
Verdier sort. Il retourne à son bureau. Il reprend ses tableaux de feu. Il fait son travail. Parce que c'est ce qu'il fait, Verdier - il fait son travail, même quand le travail consiste à préparer une catastrophe.
Le 9 avril, les Britanniques attaquent à Arras. C'est la diversion, le coup de marteau au nord qui doit fixer les réserves allemandes avant le coup de massue au sud. L'attaque réussit - les Canadiens prennent la crête de Vimy, enfin, cette crête que les Français n'avaient pas pu prendre en 1915, et la prennent en quelques heures, avec une préparation d'artillerie impeccable et des troupes superbement entraînées. C'est un succès. C'est un modèle. Et c'est inutile, parce que le succès d'Arras ne change rien au désastre qui se prépare plus au sud.
Henri est dans les tranchées de départ, face au Chemin des Dames, depuis le 10. Sa section occupe un boyau au pied de la crête, entre le village de Craonne et le plateau de Californie - des noms qui deviendront des cicatrices dans la mémoire française. Il regarde la pente qui monte devant lui, raide, boisée, hérissée de positions fortifiées, et il fait ce qu'il a toujours fait avant un assaut - il prépare ses hommes.
Mais cette fois, la préparation est différente. Les hommes ne sont pas les mêmes. Pas physiquement - moralement. Quelque chose s'est dégradé dans les semaines précédentes, une érosion lente de la confiance, un effritement de la discipline intérieure - pas celle des gestes, qui reste intacte, mais celle de l'âme, qui vacille. Les hommes font ce qu'on leur dit. Ils ne croient pas que ce qu'on leur dit a un sens.
Henri le voit chez Marcel, qui ne fait plus de blagues. Chez Fayolle, qui écrit à ses parents des lettres plus longues que d'habitude, comme s'il voulait tout dire avant qu'il ne soit trop tard. Chez le berger, qui caresse le chat avec une lenteur hypnotique, les yeux ailleurs. Même Pélissié, l'imperturbable, a quelque chose de différent dans le regard - non pas de la peur, mais de la résignation, cette acceptation muette de l'inévitable qui est la forme la plus triste du courage.
Le 15 avril, veille de l'assaut, Henri rassemble sa section. Trente hommes. Il les regarde, un par un, et il ne fait pas de discours. Pas de mots sur la patrie, la victoire, l'honneur. Il dit ce qu'il dit toujours : "On reste ensemble. On suit le barrage. On utilise le terrain. Et si ça merde, on s'adapte."
Puis il ajoute quelque chose qu'il n'a jamais dit avant : "Je sais ce que vous pensez. Je pense pareil. Mais on y va quand même, parce qu'à droite et à gauche il y a des hommes qui y vont aussi, et qu'on ne les laisse pas tomber. Pas pour Nivelle. Pas pour la France. Pour eux."
Le berger hoche la tête. C'est suffisant.
Le 16 avril 1917, six heures du matin. Il pleut.
Il pleut et il fait froid. Un froid de fin d'hiver, pas de printemps, un froid humide qui entre dans les os et qui raidit les doigts sur les fusils. La préparation d'artillerie, qui dure depuis le 5, a été insuffisante - trop dispersée, trop superficielle, incapable de détruire les creutes, ces carrières souterraines où les Allemands attendent, à l'abri, intacts, avec leurs mitrailleuses prêtes.
Les sifflets retentissent. Henri sort de la tranchée.
Il monte. La pente est glissante, la terre grasse, les trous d'obus pleins d'eau. Le barrage roulant est devant lui, mais il est trop loin - l'artillerie avance trop vite, l'infanterie ne suit pas, et l'espace entre le rideau de feu et les hommes qui grimpent s'ouvre comme une plaie. Et dans cette plaie, les mitrailleuses.
Elles sont partout. Dans les creutes, dans les blockhaus, dans les tranchées intactes que le bombardement n'a pas touchées. Le feu croisé est instantané, total, meurtrier. Henri se jette dans un trou d'obus à mi-pente et crie à ses hommes de se coucher. Ils se couchent. Mais certains ne se couchent pas, parce qu'on ne peut pas se coucher quand on est mort.
Le renfort de mars, un gosse dont Henri ne connaît pas encore le visage, est tué à cinq mètres de la tranchée de départ. Il n'a pas fait dix pas. Un autre tombe en avant, touché aux jambes, et il glisse sur la pente comme un traîneau et personne ne peut aller le chercher parce que le feu est trop dense.
Henri est dans son trou. Le berger est à côté de lui. Fayolle est trois mètres plus bas, dans un autre trou. Marcel est à droite, derrière un pan de mur qui était autrefois une maison. Pélissié est quelque part - Henri ne le voit pas.
L'assaut est stoppé. Sur toute la longueur du front, des centaines de sections comme celle d'Henri sont clouées au sol, à mi-pente, sous les mitrailleuses. Le barrage roulant est parti sans elles, inutile, tapant dans le vide cent mètres plus haut. L'offensive Nivelle a échoué dans sa première heure.
Mais Henri ne sait pas encore que l'offensive a échoué. Il sait qu'il est dans un trou, que ses hommes sont dispersés sur la pente, et qu'il doit faire quelque chose. L'instituteur en lui pense. L'officier en lui décide.
Il ne peut pas monter. La crête est imprenable, les mitrailleuses couvrent chaque mètre de terrain. Il ne peut pas redescendre - redescendre sous le feu serait pire que rester. Il peut attendre. Attendre que l'artillerie revienne, que les renforts arrivent, que quelque chose change. Mais attendre, c'est mourir à petit feu, parce que les obus allemands commencent à tomber sur la pente, cherchant les hommes dans leurs trous.
Henri fait la seule chose possible. Il rassemble. Par gestes, par cris brefs, en rampant d'un trou à l'autre sous le feu, il rassemble ses hommes dans un réseau de cratères connectés, un semblant de position, un semblant de défense. Huit hommes ici. Six là-bas. Dix plus bas. Il manque six hommes à l'appel. Six sur trente. En une heure.
La journée dure un siècle. Les Allemands contre-attaquent à midi, descendant de la crête, et Henri voit les uniformes gris apparaître entre les arbres déchiquetés. Sa section tire. Pélissié tire avec son fusil calé sur le bord du cratère, Les Allemands reculent. Ils reviendront. Henri le sait.
A quatre heures de l'après-midi, un coureur arrive en rampant. L'ordre est de tenir les positions conquises - c'est-à-dire les trous d'obus à mi-pente. Il n'y aura pas de deuxième assaut aujourd'hui. Henri lit l'ordre et le plie sans expression.
Quarante-huit heures, avait dit Nivelle. La première est écoulée. La section d'Henri a gagné trois cents mètres en altitude et perdu six hommes. Il n'a même pas atteint la première ligne allemande.
Le 17, la pluie se transforme en neige.
De la neige en avril. Sur les corps, sur les blessés, sur les vivants qui grelottent dans leurs trous. Henri n'a pas dormi. Personne n'a dormi. Les brancardiers n'ont pas pu monter - le feu est trop dense, la pente trop exposée. Les blessés de la veille sont toujours là, dans les trous voisins, et leurs cris se sont transformés en gémissements, et les gémissements se sont transformés en silence, et le silence est pire que les cris.
L'assaut reprend à neuf heures. Henri monte avec ce qui reste de sa section - vingt-quatre hommes. Ils avancent de cent mètres, prennent un bout de tranchée allemande, et sont rejetés par une contre-attaque immédiate. Ils reprennent la tranchée. Les Allemands la reprennent. C'est un va-et-vient mécanique, absurde, un combat de troglodytes dans des trous de boue, à la grenade, à la baïonnette parfois, avec une sauvagerie qui n'a plus rien d'humain.
A midi, Henri perd Marcel.
Pas tué. Blessé. Un éclat d'obus dans le dos, entre les omoplates, qui le jette en avant dans la boue de la tranchée. Henri est sur lui en trois secondes. Le sang coule, noir sur le bleu horizon. Marcel respire - vite, superficiellement, les yeux ouverts, le visage blanc. Il dit : "Mon lieutenant." Henri presse un pansement sur le dos. L'éclat est gros, profond. Le berger aide à retourner Marcel, à le caler contre la paroi. Fayolle appelle les brancardiers par un cri qui ne sera pas entendu.
Marcel attrape le bras d'Henri. "La boîte", dit-il. "Les caractères."
Henri comprend. La boîte à cigares. Les caractères de plomb du Poilu du Causse. Marcel les porte toujours sur lui, partout, dans toutes les montées en ligne, comme un talisman. Henri fouille dans la musette de Marcel et trouve la boîte, intacte, les petits parallélépipèdes de plomb alignés dans leurs compartiments, chaque lettre à sa place.
"Garde-la", dit Marcel. Puis ses yeux se ferment.
Il ne meurt pas. Les brancardiers arrivent une heure plus tard, miraculeusement, par un boyau que personne ne connaissait, et Marcel est évacué sur un brancard, inconscient, le visage tourné vers le ciel gris, la neige qui fond sur ses paupières fermées.
Henri met la boîte à cigares dans sa propre musette, à côté du Montaigne et du Goethe. Il la portera jusqu'à la fin.
Le 18, le 19, le 20, les combats continuent. L'offensive Nivelle n'est pas terminée - elle n'est pas terminée parce que Nivelle refuse de reconnaître l'échec, parce que le gouvernement hésite à l'arrêter, parce que la machine lancée ne sait pas s'arrêter. Des attaques locales, des assauts partiels, des reprises, des contre-attaques. Le Chemin des Dames résiste. La crête reste allemande, sauf en quelques points, quelques saillants conquis au prix d'un sang qui coule sans mesure.
Les chiffres de la première semaine sont catastrophiques. Cent vingt mille pertes françaises. Pour un gain territorial insignifiant. La percée en quarante-huit heures est un mensonge que tout le monde connaît et que personne ne prononce.
Le régiment d'Henri est relevé le 22 avril. Sur les trente hommes de sa section, il en reste dix-neuf. Onze manquent - trois tués, sept blessés dont Marcel, un disparu. Onze en six jours. Plus d'un tiers. Et c'est le bilan d'une section qui s'en est bien sortie.
Henri descend du Chemin des Dames à la nuit, par les boyaux, en file indienne, comme toujours. Le berger boite derrière lui. Fayolle marche en silence. Pélissié marche. Le chat est dans la musette du berger. Les hommes croisent ceux qui montent, et cette fois le rituel du croisement est différent. Les hommes qui descendent ne parlent pas. Mais ils regardent les hommes qui montent, et dans leurs yeux il y a quelque chose que les relèves précédentes n'avaient pas. Pas de la peur. De la colère.
Henri arrive à l'arrière le 23 avril, dans un cantonnement de la vallée de l'Aisne. Il s'assoit dans une grange, il enlève ses brodequins, il regarde ses pieds. Ses pieds sont blancs. Ses mains tremblent. L'alliance tourne à son doigt.
Il sort la boîte à cigares de Marcel. Il l'ouvre. Les caractères de plomb sont là, en ordre, chaque lettre à sa place. A, B, C, D. L'alphabet. Le début de tout. Les lettres qui font les mots, les mots qui font les phrases, les phrases qui font les journaux, les journaux qui font rire les hommes qui ne rient plus.
Il referme la boîte.
Le berger s'assoit à côté de lui. Le chat se couche entre eux. Le silence est total.
Dehors, le printemps de 1917 est là, indifférent, scandaleux de beauté. Les cerisiers sont en fleur. Les oiseaux chantent. Et dans les tranchées du Chemin des Dames, des hommes continuent de mourir pour une promesse qui n'a jamais existé.
Henri ne le sait pas encore, mais quelque chose s'est brisé. Pas en lui - dans l'armée. Le fil qui tenait tout, la discipline, la confiance, l'acceptation muette de l'inacceptable, ce fil-là est en train de casser. Et quand il cassera, le bruit sera celui que personne n'a voulu entendre.
Les mutineries.