Mai 1914
Henri a répondu à Louise.
Il a mis huit jours, ce qui est beaucoup pour un homme qui écrit à sa soeur toutes les semaines sans effort. Mais écrire à une inconnue qui vous envoie du Francis Jammes, c'est autre chose. Il a déchiré trois brouillons - trop scolaire, trop guindé, trop empressé. Le quatrième était simple. Il parlait du causse, de ses élèves, du certificat d'études qui approchait, et il glissait entre deux phrases qu'il aimait aussi Jammes mais qu'il préférait peut-être Charles-Louis Philippe, parce que Philippe écrivait sur les pauvres sans les embellir.
La réponse de Louise est arrivée le 4 mai, un lundi. Elle disait qu'elle ne connaissait pas Charles-Louis Philippe et qu'il avait intérêt à lui prêter un livre. Henri a souri en lisant ça. Un sourire qu'il n'a montré à personne.
Mais c'est un sourire en sursis, et le mois de mai n'est pas un mois pour les sourires tranquilles.
Les élections. Enfin.
Le premier tour a lieu le 26 avril, le second le 10 mai, et la France se coupe en deux comme une pomme. D'un côté les partisans de la loi de trois ans, de l'ordre, de la fermeté face à l'Allemagne - la droite modérée, les catholiques, les nationalistes. De l'autre les partisans de l'abrogation, de l'impôt sur le revenu, de la paix - radicaux, radicaux-socialistes, socialistes.
A Labastide-Murat, Henri n'a pas le droit de faire campagne - l'instituteur public est tenu à la neutralité. Mais tout le monde sait ce qu'il pense. Le curé aussi sait ce qu'il pense, et le curé pense l'inverse, et le dimanche d'avant le scrutin il y a un sermon sur les devoirs du chrétien envers la patrie qui ne trompe personne. Henri serre les dents.
Le 10 mai au soir, les résultats tombent.
La gauche l'emporte. Nettement. Les socialistes de Jaurès gagnent trente sièges - ils passent de 67 à 101 députés. Les radicaux et radicaux-socialistes tiennent leur position. Ensemble, la gauche a la majorité. Le message semble clair : la France ne veut pas de la loi de trois ans, la France veut la paix, la France veut l'impôt sur le revenu. Jaurès triomphe. Paul, à Lyon, ouvre une bouteille avec ses camarades de l'atelier. Jeanne boit un demi-verre et va se coucher. Elle est contente pour Paul, c'est déjà ça.
Mais la victoire est plus ambiguë qu'elle en a l'air. Parmi les radicaux élus, beaucoup ne sont pas si pressés d'abroger les trois ans. Le Sénat reste hostile. Et Poincaré, à l'Élysée, n'a aucune intention de laisser faire. Il cherche un président du Conseil qui soit de gauche par l'étiquette et prudent par le tempérament - quelqu'un qui promette l'abrogation sans la faire, qui porte l'impôt sur le revenu sans brusquer le Sénat, qui gère le pays sans rien changer d'essentiel. Il trouvera. Il trouve toujours.
Verdier n'a pas voté. Les militaires de carrière ne votent pas sous la Troisième République - la loi le leur interdit, vieille méfiance républicaine envers les sabres. Ça l'arrange. Il n'aurait su pour qui voter, de toute façon. Il voit les élections de loin, comme un mécanicien verrait des passagers se disputer sur la couleur des rideaux pendant que la chaudière fuit.
Ce qui l'occupe en mai, c'est un voyage discret à Bruxelles - un échange d'informations avec un officier de l'état-major belge, un colonel dont il taira toujours le nom. Les Belges sont neutres, garantis par traité depuis 1839, et ils entendent le rester. Mais les Belges ne sont pas idiots. Ils voient les routes et les voies ferrées que les Allemands construisent vers Aix-la-Chapelle et Trèves, vers leur frontière. Le colonel belge montre à Verdier une carte. Les axes de pénétration sont évidents. La plaine de Belgique, c'est un billard - pas de montagne, pas de fleuve infranchissable avant la Meuse, et Liège n'est qu'un verrou, pas un mur. Si les Allemands passent par là avec tout ce qu'ils ont, la petite armée belge tiendra quelques jours, peut-être une semaine. Pas plus.
Verdier rentre à Paris avec cette carte imprimée dans la tête. Il la superpose mentalement au plan XVII et il voit le désastre se dessiner comme un schéma de mécanique : pendant que les armées françaises foncent en Lorraine, les Allemands déboulent par le nord avec une masse écrasante, contournent, enveloppent, coupent. Sedan à l'échelle d'un continent.
Il ne peut pas le dire. Pas comme ça, pas aussi brutalement. On ne dit pas à des généraux que leur plan est une catastrophe. On écrit des notes. Verdier écrit une note.
A Lyon, mai sent le lilas et la tension ouvrière. Les cheminots du PLM grondent - pas encore la grève, mais les assemblées du soir sont houleuses. Paul y va trois fois dans le mois. La question n'est plus seulement la loi de trois ans, c'est le quotidien : les salaires qui stagnent, les cadences qui montent, les contremaîtres qui serrent la vis. Le syndicalisme français de 1914 est un animal étrange, partagé entre la CGT révolutionnaire qui rêve de grève générale et les réformistes qui veulent négocier. Paul est entre les deux. Il ne veut pas la révolution - il veut un salaire décent, des horaires humains, et que sa femme n'ait plus besoin de faire des ménages chez les bourgeois.
Jeanne, justement, a un problème. Madame Bernardin lui a annoncé, avec le tact d'une enclume sur un oeuf, qu'elle réduisait ses jours de ménage de trois à deux. Les affaires de monsieur Bernardin dans la soie sont "un peu ralenties". Jeanne perd un tiers de ses revenus d'un mot prononcé entre deux bouchées de brioche. Elle rentre à Vaise et fait les comptes sur un bout de papier, au crayon, à la table de la cuisine. Le loyer, le charbon, la nourriture, les chaussures de Paul qui sont percées. Ça ne passe plus. Il faudra trouver autre chose - de la couture peut-être, ou du repassage pour les voisines.
Elle n'en parle pas à Henri dans sa lettre. Elle écrit qu'il fait beau, que Paul est content des élections, et que le lilas du jardin est magnifique cette année. Les soeurs mentent comme ça, par omission, par pudeur, par habitude de porter seule.
Le 18 mai, Henri reçoit un colis. Pas de Louise - de l'inspection académique de Cahors. C'est le sujet du certificat d'études de l'année précédente, envoyé comme modèle. Il le lit et prépare ses élèves en conséquence, méthodiquement, avec cette application qui est sa nature. La dictée portera sur un texte de Daudet, les questions sur la géographie des départements, le calcul sur les surfaces et les volumes. Lucienne Marty est prête depuis mars. Fernand Lavergne fera trois fautes, Henri le sait, et il se battra pour qu'on les lui pardonne au total des points.
Le soir, il écrit à Louise. Il lui envoie Bubu de Montparnasse de Charles-Louis Philippe, un livre sur la misère et la prostitution à Paris, un livre cru et tendre. Il hésite. Peut-être est-ce trop. Peut-être qu'on n'envoie pas un livre sur les prostituées à une jeune fille qu'on ne connaît pas. Puis il se dit que si elle ne le supporte pas, c'est qu'elle n'est pas celle qu'il imagine, et il poste le paquet.
La France de mai 1914 ne sait pas ce qu'elle est. Elle vient de voter à gauche mais elle vit à droite. Elle parle de paix mais elle construit des casernes. Elle lit Proust et Barrès, Jaurès et Maurras, Bergson et Péguy - des voix qui se contredisent dans toutes les directions. Elle est le pays le plus cultivé d'Europe et celui qui comprend le moins ce qui lui arrive. Elle a des colonies dont elle est fière et des ouvriers dont elle a peur. Elle a le 75 et pas d'obusiers. Elle a Jaurès et pas de plan B.
Le 31 mai, le soleil se couche tard sur le causse. Henri est assis devant l'école, sur le banc de pierre, et il lit la réponse de Louise. Elle a aimé Bubu. Elle dit que c'est un livre terrible et nécessaire. Elle dit qu'elle aimerait bien le rencontrer, un dimanche, si ça ne le dérange pas. Son frère Émile pourrait faire l'intermédiaire.
Henri pose la lettre sur ses genoux et regarde le ciel virer au rose. Les martinets crient au-dessus du village. Il a vingt-quatre ans, c'est la fin du printemps, et une femme veut le rencontrer.
Il ne sait pas que c'est le dernier printemps.