Mort et naissance d'un monde

Février 1916

Le froid de février 1916 est différent. Pas plus intense que celui de l'année précédente - la même morsure, le même gel qui craque sous les pieds, le même ciel de plomb. Mais différent parce qu'il porte quelque chose que les autres hivers ne portaient pas. Une attente. Pas l'attente habituelle des soldats, cette résignation qui précède les ordres. Une attente plus vaste, plus sourde, qui pèse sur tout le front comme un changement de pression atmosphérique. Quelque chose vient. Tout le monde le sent. Personne ne sait quoi.

Henri l'apprend le 12 février, quand le régiment quitte le cantonnement de repos. Destination : l'est. Pas l'Artois cette fois - la Meuse. Verdun.

Le nom ne lui dit pas grand-chose. C'est une ville de garnison, une citadelle, un nom sur la carte de France qu'il a montrée à ses élèves en leçon de géographie. Verdun, sous-préfecture de la Meuse, sur la rive droite de la Meuse, place forte depuis Vauban, renforcée après 1871 par une ceinture de forts en béton armé. Douaumont, Vaux, Souville, Thiaumont - des noms qui ne sont encore que des noms.

Le berger charge sa musette. Le chat Verdun - le chat qui porte le nom de l'endroit où ils vont, sans que personne ne l'ait su ni voulu - le chat saute dans la musette et s'y installe. Le berger le regarde et dit : "Il sait." Le bâtard noir, lui, ne suivra pas. Il reste au village, confié au curé, et Lacombe le caresse une dernière fois, longuement, sans rien dire, puis il se lève et part.

Les camions les emmènent vers l'est. Deux jours de route. Les paysages changent - l'Artois plat cède la place aux collines de Champagne, puis aux forêts de l'Argonne, puis aux côtes de Meuse, ces crêtes boisées qui montent en pente douce vers la ligne de front. Henri regarde défiler la France par l'arrière du camion et se dit que c'est un beau pays. Il se le dit avec la lucidité froide d'un homme qui sait que la beauté du pays ne le protégera de rien.


Verdier sait.

Depuis janvier, les rapports s'accumulent. Les Allemands ont rassemblé devant Verdun une concentration d'artillerie sans précédent dans l'histoire militaire - mille deux cents canons, dont des pièces de 305, de 380, de 420. Des mortiers géants. Des obusiers qui tirent des obus d'une tonne à vingt kilomètres. Verdier a lu les chiffres et il a senti son estomac se retourner, ce qui ne lui arrive plus depuis longtemps.

Le commandant en chef allemand, Erich von Falkenhayn, a un plan. Pas un plan de percée - un plan d'usure. Saigner la France. Choisir un point que l'armée française ne peut pas abandonner - pour des raisons stratégiques, symboliques, politiques - et y broyer ses réserves, division après division, dans un moulin à viande industriel. Verdun est ce point. Verdun, la ville symbole, le verrou de la Meuse, le nom qui sonne comme un drapeau. La France ne lâchera pas Verdun. La France s'y épuisera.

Joffre ne croit toujours pas à l'offensive, ou fait semblant de ne pas y croire, ou y croit mais pas assez pour détourner ses propres plans. La Somme reste l'objectif principal. Verdun est un secteur secondaire, dégarni, mal préparé. Quand les premières alertes deviennent des évidences, mi-février, il est presque trop tard.

Presque. Pas tout à fait. Des renforts sont envoyés en urgence. Le régiment d'Henri en fait partie.


Le 21 février 1916, à sept heures quinze du matin, l'artillerie allemande ouvre le feu sur Verdun.

C'est un bombardement qui dépasse tout ce que la guerre a produit jusqu'ici. Un million d'obus en dix heures sur un front de quinze kilomètres. Le sol est retourné à une profondeur de plusieurs mètres. Les forêts disparaissent - pas "les arbres tombent", non : les forêts disparaissent, les troncs sont pulvérisés, les souches arrachées, il ne reste qu'une bouillie de terre, de bois et de métal. Les tranchées françaises cessent d'exister. Les abris, trop peu profonds, sont ouverts comme des boîtes de conserve. Les hommes qui sont dedans cessent d'exister aussi.

Henri n'est pas encore en ligne le 21. Son régiment est en réserve, à vingt kilomètres au sud de Verdun, dans un village qui tremble. Littéralement - le sol vibre sous les pieds, les vitres des maisons vibrent, l'air vibre. Le bruit est au-delà du bruit. C'est une présence physique, un mur de son qui écrase la poitrine et annule la pensée. Henri est debout dans la cour d'une ferme, entouré de ses hommes, et il écoute Verdun brûler.

Le berger est immobile, les yeux vers le nord. Le chat est sorti de la musette et s'est réfugié dans la grange, sous un tas de foin, et il ne sortira pas de la journée. Fayolle a le visage blanc - pas de peur, pas encore, mais de cette compréhension instinctive que ce qui vient est d'une autre échelle. Marcel ne dit rien, pour une fois. Pélissié regarde vers le nord comme le berger, et sur son visage fermé de paysan, Henri lit quelque chose qu'il n'y a jamais vu - la résignation de l'animal qui sent l'abattoir.

Henri rassemble sa section. Il ne fait pas de discours. Il vérifie les équipements, les grenades, les cartouches, les pansements. Il dit : "On monte cette nuit, probablement. Reposez-vous." Personne ne se repose.


Le 22, les Allemands attaquent. Leur infanterie sort des tranchées derrière le barrage et avance dans un paysage qui n'est plus un paysage - une surface lunaire, grise, fumante, où rien ne tient debout. Les premières lignes françaises sont anéanties. Les survivants se battent par groupes isolés, dans des trous d'obus, sans liaison, sans ordres, sans espoir de renfort immédiat. Ils se battent quand même.

Le bois des Caures. C'est là que la résistance française s'accroche, le 22, dans ce qui reste d'une forêt - des moignons d'arbres, des souches éclatées, de la terre nue. Deux bataillons de chasseurs, commandés par le colonel Driant - un officier de cinquante-neuf ans, député, écrivain, qui a alerté la Chambre sur le dégarni de Verdun et qu'on n'a pas écouté. Driant et ses chasseurs tiennent deux jours dans cet enfer. Driant est tué le 22 au soir, en reculant avec ses hommes. Ses derniers mots, dit-on : "Mon Dieu." Ou peut-être rien. Les derniers mots sont souvent inventés par ceux qui restent.

Le 25 février, le fort de Douaumont tombe. Le plus puissant des forts de Verdun, celui que personne ne croyait prenable, est pris par un détachement allemand qui entre presque sans résistance - parce que le fort a été désarmé, dégarni, réduit à une coquille vide par les décisions de Joffre. La nouvelle est un coup de tonnerre. Douaumont est tombé. La France est stupéfaite. Le gouvernement est stupéfait. Joffre est stupéfait, ou feint de l'être.

Et c'est là que Pétain entre en scène.


Philippe Pétain, soixante ans, général de division, froid, distant, méthodique. Un homme que l'armée n'aimait pas avant la guerre - trop prudent, trop défensif, hérétique dans un monde qui ne jurait que par l'offensive à outrance. La guerre lui a donné raison, et la guerre le propulse. Le 25 février, il prend le commandement de la défense de Verdun.

Pétain organise. C'est un organisateur, pas un tribun, pas un héros à panache - un organisateur. Il fait ce que personne n'avait fait : il structure la défense. L'artillerie d'abord - il rappelle les canons, en installe de nouveaux, crée un réseau de feu coordonné qui couvre chaque mètre du terrain. La route ensuite - la seule route qui relie Verdun à l'arrière, la départementale de Bar-le-Duc, un ruban de macadam de soixante-quinze kilomètres que Pétain transforme en artère vitale. Les camions y rouleront jour et nuit, pare-chocs contre pare-chocs, un toutes les quatorze secondes, charriant les hommes, les munitions, les vivres. On l'appellera la Voie Sacrée. Et le tournus - la "noria" -, le système de rotation qui fait monter les divisions fraîches et descendre les divisions épuisées, pour que personne ne reste trop longtemps dans la fournaise. Près des trois quarts de l'armée française passeront par Verdun.

Verdier apprend la nomination de Pétain avec un sentiment complexe. Il connaît Pétain de réputation - un homme qui croit à la puissance de feu, pas à l'élan, un homme qui compte les obus avant de compter les morts. Un homme comme lui. Pour la première fois depuis le début de la guerre, Verdier pense que le commandement pourrait être entre les bonnes mains. Pas des mains agréables. Des mains compétentes.


Le régiment d'Henri monte le 26 février, par la Voie Sacrée.

C'est une expérience que ceux qui l'ont vécue n'ont jamais oubliée et n'ont jamais réussi à raconter. Les camions roulent dans la nuit, sur cette route unique qui est le cordon ombilical de Verdun, et de chaque côté de la route il y a le noir, et devant il y a le rougeoiement du front qui éclaire le ciel par en dessous, et les camions avancent vers ce rougeoiement comme des insectes vers une lampe.

Henri est debout dans un camion, serré entre ses hommes. Le bruit augmente à mesure qu'on approche. Le sol tremble sous les roues. Les obus tombent parfois sur la route - pas souvent, l'artillerie allemande concentre son feu plus en avant, mais parfois un obus perdu frappe le macadam et le camion d'avant disparaît dans un geyser de terre et de métal. On ne s'arrête pas. On contourne et on continue.

Ils débarquent à trois heures du matin dans ce qui reste d'un village au sud de Douaumont. "Village" est un souvenir - il n'y a plus que des tas de pierres et une cave. L'officier de compagnie les mène vers les lignes par des boyaux qui n'en sont plus - des sillons vagues dans un terrain qui a été retourné tant de fois qu'il ne ressemble plus à rien de terrestre. Henri marche et regarde autour de lui et ne reconnaît rien. Pas un arbre, pas une haie, pas un mur. Rien. La surface de la lune, en plus sale.

Ils prennent position dans un réseau de trous d'obus reliés entre eux par des ébauches de tranchées. C'est ici qu'ils tiendront. Henri installe ses hommes - le berger à gauche, Marcel à droite, Fayolle au centre, Pélissié au poste d'observation avancé. Le chat Verdun est dans un trou, quelque part, invisible. Le petit Lucien tremble. Il a seize ans. Henri pose une main sur son épaule et dit : "Reste près de moi."

L'aube se lève sur Verdun. C'est une aube grise, sale, qui n'éclaire rien de bon. Devant eux, le terrain monte vers Douaumont, vers le fort perdu, vers les lignes allemandes. Derrière eux, la France.

Henri ouvre son carnet. Il écrit, vite, au crayon, d'une écriture qui n'est plus celle de l'instituteur - une écriture serrée, penchée, urgente :

"26 février. Verdun. Rien de ce que j'ai vu avant ne m'a préparé à ceci. Le paysage n'existe plus. L'air pue la poudre et la chair. Le bruit est constant, il fait partie du monde, il est le monde. Les hommes sont calmes. Je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas pourquoi je suis calme. Peut-être qu'au-delà d'un certain point, la peur se retourne et devient autre chose. Je ne sais pas le nom de cette autre chose."

Il referme le carnet. Le bombardement reprend.