Octobre 1916
Le berger ne parle plus.
C'est différent du silence d'avant. Le silence d'avant était choisi - Lacombe parlait peu parce qu'il n'avait pas besoin de parler, parce que ses gestes disaient ce que ses mots ne disaient pas, parce que le silence était sa langue maternelle autant que l'occitan. Ce silence-ci est autre chose. C'est un mur. Lacombe fait ses gardes, mange sa soupe, entretient son fusil, caresse le chat. Mais il n'est plus là. Il est derrière le mur, dans un endroit où personne ne peut aller le chercher, et Henri le voit s'éloigner jour après jour avec l'impuissance d'un homme qui regarde quelqu'un se noyer en eau calme.
Il essaie. Pas avec des mots - les mots ne servent à rien avec Lacombe, ils n'ont jamais servi à rien. Il essaie avec les gestes. Il met le berger à côté de lui au créneau, toujours. Il lui confie les corvées qu'il sait que Lacombe fait bien - les réparations, les consolidations, le travail des mains. Il veille à ce que le chat soit là, toujours là, cette présence chaude et ronronnante qui est peut-être le seul pont entre Lacombe et le monde.
Fayolle le voit aussi. Un soir, dans l'abri, il s'assoit à côté du berger et dit : "Lacombe, tu veux que je te raconte une blague ?" Le berger ne répond pas. Fayolle raconte la blague quand même - une histoire de curé et de poule que tout le monde connaît et que personne ne trouve drôle. Le berger ne rit pas. Mais il tourne la tête vers Fayolle, une seconde, et dans ses yeux il y a quelque chose qui n'est pas tout à fait mort. Fayolle raconte une deuxième blague. Puis une troisième. Il en racontera une chaque soir pendant tout le mois d'octobre, avec l'obstination tranquille d'un homme qui a décidé de ne pas lâcher.
Marcel, lui, adopte une autre approche. Il apporte à Lacombe des choses. Des petites choses - un bout de bois intéressant, une cartouche vide qui a une forme bizarre, un bouton de capote allemand gravé d'un aigle. Des objets sans valeur, sans utilité, mais des objets à toucher, à tourner dans les mains, des ancrages dans le réel. Le berger les prend, les regarde, les met dans sa poche. Il ne dit pas merci. Mais il les garde.
Henri note dans son carnet, le 8 octobre : "Lacombe s'enfonce. Les hommes le tiennent. Pas moi - eux. Fayolle et ses blagues. Marcel et ses cailloux. Pélissié qui s'assoit près de lui sans rien dire, comme on s'assoit près d'un animal blessé. L'escouade fait ce que je ne peux pas faire. L'escouade est plus intelligente que le sergent."
La Somme s'épuise.
Les pluies d'octobre transforment le champ de bataille en marécage. La boue de la Somme entre dans la légende - une boue plus épaisse, plus profonde, plus meurtrière que tout ce que la guerre a produit jusque-là. Les hommes s'y enfoncent jusqu'à la ceinture. Les blessés s'y noient. Les mulets s'y engloutissent avec leur chargement. Les canons s'y embourbent et ne peuvent plus tirer. La guerre elle-même s'enlise, au sens propre du terme, et les assauts deviennent des calvaires où l'on met une heure à parcourir deux cents mètres, non pas à cause de l'ennemi mais à cause de la terre.
Henri mène un assaut le 12 octobre. C'est une attaque de compagnie, quatre sections, contre une ligne de trous d'obus fortifiés que les Allemands tiennent à cinq cents mètres. L'objectif est modeste - deux cents mètres de boue à gagner. Le prix est immodeste - la compagnie perd vingt-huit hommes en trois heures, pour un gain que le prochain obus effacera.
Henri revient de cet assaut couvert de boue de la tête aux pieds, méconnaissable, avec dans les yeux cette expression que les hommes du front reconnaissent sans avoir besoin qu'on la nomme. Il n'a perdu personne de son noyau - le berger, Fayolle, Marcel, Pélissié sont vivants. Mais il a perdu deux renforts d'août, des hommes qu'il commençait à connaître, qu'il commençait à intégrer, qu'il commençait à protéger. Deux de plus pour le carnet. Deux noms, deux dates.
Le commandant du bataillon le convoque le soir. Henri s'attend à un ordre, une mission, une corvée. Le commandant le regarde et dit : "Castayrol, vous êtes proposé pour le grade de sous-lieutenant."
Henri ne dit rien pendant cinq secondes. Sous-lieutenant. Officier. Le gamin de Cahors, le fils du postier mort de la tuberculose, l'instituteur de Labastide-Murat, officier. Dans l'armée de la République, en 1916, c'est possible. C'est même courant - la guerre a tué tant d'officiers de carrière que l'armée promeut les sous-officiers compétents, les hommes du rang qui savent commander, qui ont fait leurs preuves, qui ont le respect de leurs hommes. Henri a tout ça.
"J'accepte", dit Henri. Puis il ajoute : "A condition de garder ma section."
Le commandant hausse un sourcil. D'ordinaire, un sous-lieutenant prend un commandement de section dans une autre compagnie, voire un autre bataillon. C'est la règle - on ne commande pas les hommes avec qui on a été soldat, parce que la familiarité érode l'autorité. Mais Henri n'est pas d'ordinaire, et le commandant le sait.
"Je verrai ce que je peux faire", dit le commandant.
Il fait ce qu'il peut. Henri gardera sa section.
La promotion prend effet le 20 octobre. Henri coud l'étoile dorée sur sa manche, une seule étoile, celle du sous-lieutenant, le grade le plus bas de la hiérarchie des officiers et le plus exposé de la guerre. Les sous-lieutenants meurent plus que les autres, statistiquement, parce qu'ils sont en tête de leurs hommes et qu'ils portent des galons que les tireurs ennemis repèrent.
Marcel est le premier à saluer. Un salut ironique, théâtral, qui fait rire toute la section. "Mon sous-lieutenant." Henri le reprend sans sourire : "Mon lieutenant." Marcel sourit : "La nuance m'échappe." Le berger ne dit rien. Mais le soir, il pose devant Henri un objet qu'il a taillé pendant la journée - un petit chien en bois, un patou, ciselé au couteau dans un morceau de frêne. Les pattes, le museau, la queue. Flòc. C'est le premier geste que Lacombe fait depuis la mort du chien, et Henri comprend que ce n'est pas un cadeau - c'est un adieu. Lacombe donne Flòc à Henri parce qu'il ne peut plus le porter lui-même. Le poids est trop lourd.
Henri met le chien de bois dans sa poche de poitrine, avec les lettres, le carnet, le mot de sa mère. Sa poche est un monde.
A Lyon, octobre apporte l'automne et un changement.
Jeanne est nommée contrôleuse en chef de l'atelier C. C'est un titre qui n'existait pas six mois plus tôt - il a été créé par la direction de Berliet pour donner aux femmes les plus expérimentées une responsabilité officielle, sans leur donner le titre de contremaître, parce que contremaître c'est un titre d'homme et que les mots sont des forteresses plus résistantes que les tranchées.
Contrôleuse en chef. Jeanne supervise maintenant vingt-deux femmes. Elle vérifie les pièces que les autres ont vérifiées. Elle valide les séries. Elle signe les bordereaux de sortie. Elle a un tampon - un tampon en caoutchouc avec son nom, "J. Vauterin", qu'elle presse sur les papiers avec une encre bleue qui tache les doigts. Un tampon. C'est dérisoire et c'est immense. Un tampon avec son nom veut dire qu'elle existe dans la machine, qu'elle n'est plus interchangeable, qu'elle a une fonction et une signature.
Rose, de retour à l'usine depuis deux semaines - la petite Jeanne confiée à une voisine contre deux francs par jour -, la regarde tamponner ses premiers bordereaux et dit : "C'est toi la cheffe maintenant." Jeanne dit : "C'est moi la responsable." La nuance est la même que celle d'Henri - sous-lieutenant, pas lieutenant. Contrôleuse en chef, pas contremaître. Les nuances disent tout.
Son salaire passe à cinq francs. Cinq francs par jour. C'est moins que les six francs de l'homme qu'elle remplace, mais c'est plus que ce que n'importe quelle ouvrière de Lyon gagne, et Jeanne le sait, et elle sait aussi que l'écart d'un franc est le prochain combat, et que ce combat viendra.
Elle écrit à Paul : "On m'a donné un poste. Je suis contrôleuse en chef. J'ai un tampon." La phrase sur le tampon la fait sourire en l'écrivant, et elle imagine Paul sourire en la lisant, et ce sourire imaginé à travers quatre cents kilomètres de guerre est un fil aussi solide que le téléphone de campagne.
Paul répond, quinze jours plus tard : "Bravo pour le tampon. Quand je rentre, tu me tamponneras aussi." Jeanne rit toute seule dans sa cuisine. Le Paul d'avant est là, dans cette phrase. Abîmé, mais là.
La guerre s'étend encore.
En Roumanie, le désastre. La Roumanie est entrée en guerre en août, du côté des Alliés, attirée par la promesse de la Transylvanie. C'était un piège. Les armées allemandes et bulgares ont convergé sur la Roumanie avec une efficacité meurtrière, et en octobre Bucarest est menacée. La Roumanie tombera en décembre. Un allié de plus englouti, un front de plus ouvert, des ressources de plus à fournir.
A Verdun, la France reprend. Nivelle a préparé sa contre-offensive avec soin - l'artillerie est massive, les troupes sont fraîches, et le 24 octobre les Français reprennent le fort de Douaumont. Celui qui était tombé en février, presque sans combat, est repris en quelques heures, par un assaut magistralement préparé. Le symbole est puissant. Douaumont est reconquis. Verdun tient.
Verdier apprend la nouvelle avec un soulagement professionnel. Il note dans son carnet : "Douaumont repris. Huit mois pour récupérer ce qu'on n'aurait jamais dû perdre. Mais le moral du pays en avait besoin. Parfois le symbole vaut plus que la position."
C'est la première fois que Verdier écrit une chose pareille - lui, l'homme des chiffres, l'homme des calculs, reconnaît que la guerre ne se gagne pas seulement avec des canons. Elle se gagne aussi avec des noms. Verdun, Douaumont - des noms qui sonnent comme des drapeaux. La France avait besoin de Douaumont non pas pour sa valeur stratégique, qui est modeste, mais pour sa valeur morale, qui est immense.
Le 25 octobre, Henri écrit à Louise.
Il ne lui dit pas qu'il est sous-lieutenant. Pas encore. Il veut le lui dire autrement que par une lettre. Il veut le lui dire en personne, la prochaine fois qu'il la verra, à Figeac, sur le quai de la gare, en montrant l'étoile sur sa manche. C'est de la coquetterie, ce qui est un sentiment si incongru dans une tranchée que Henri en sourit tout seul.
Ce qu'il lui écrit, c'est autre chose. Une question.
"Chère Louise. Je sais que nous avons dit que nous nous marierions après la guerre. Mais la guerre ne finit pas. Et je me demande s'il ne faudrait pas se marier pendant. Pas pour le geste - pour le fait. Parce que je veux que tu sois ma femme devant la loi, pas seulement dans mes lettres. Parce que si quelque chose m'arrive, je veux que tu aies des droits, un nom, une pension - pas seulement des souvenirs. Ce n'est pas romantique, je sais. C'est pratique. Mais le pratique et l'amour ne sont pas ennemis, et tu le sais mieux que moi.
Dis-moi ce que tu en penses."
La lettre met dix jours. Louise la reçoit le 4 novembre, à la mercerie, entre deux clientes. Elle la lit debout derrière le comptoir, avec les bobines de fil derrière elle et les boutons dans les tiroirs et sa mère assise sur son tabouret à l'autre bout du magasin.
Elle ne répond pas le soir. Elle y pense toute la nuit, dans son lit, les yeux au plafond. Se marier pendant la guerre. Se marier avec un homme qu'elle a vu six jours en deux ans. Se marier avec un soldat qui peut mourir demain. C'est fou. C'est raisonnable. C'est exactement ce qu'Henri a écrit - pratique et amour en même temps. Et Louise est une institutrice, une femme qui sait que les sentiments sans les actes sont des mots, et que les actes sans les sentiments sont du vide, et que les deux ensemble sont la seule chose solide.
Elle répond le lendemain : "Oui. Encore oui. Toujours oui. Mais cette fois, je veux te le dire en personne. Demande une permission."
Le 31 octobre, le berger parle.
C'est le soir. L'abri. La bougie. Le chat sur les genoux de Lacombe. Fayolle vient de raconter sa blague du jour - la trente et unième, il les numérote maintenant, et elles sont de plus en plus mauvaises, ce qui est probablement le but. Marcel trie ses caractères de plomb dans la boîte à cigares, un geste machinal qui est sa méditation. Pélissié dort, le visage contre son bras, l'ardoise posée à côté de lui avec une phrase inachevée.
Le berger caresse le chat. Et il parle.
"Ma femme m'a envoyé un chiot."
Henri tourne la tête. Tout le monde tourne la tête.
"Pas le chiot. Une photo. Un chiot patou. Il s'appelle Nòu. Ça veut dire neuf."
Lacombe sort de sa poche une photo, petit format, grise, floue. On voit une forme blanche, à peine distincte, dans une cour de ferme. Ça pourrait être n'importe quoi. C'est un chiot.
Il fait passer la photo. Les hommes la regardent, un par un, avec le sérieux qu'on met à regarder les photos de famille - parce que c'est une photo de famille, parce que le chien de Lacombe est sa famille autant que sa femme et sa fille, et que personne dans cette escouade ne trouve ça étrange.
Le berger reprend la photo, la range dans sa poche, et dit : "Il a l'air bien."
Trois mots. Puis il se tait. Mais le mur a bougé. Le mur n'est pas tombé, il ne tombera peut-être jamais complètement, mais il a bougé, et Henri regarde Fayolle et Marcel et il voit dans leurs yeux le même soulagement qu'il ressent - le berger est encore là. De l'autre côté du mur, mais encore là.
Henri sort le petit chien de bois.
Il le fait glisser jusqu'à Lacombe.
Le berger baisse les yeux. Puis il le prend et le met dans sa poche, à côté de la photographie.
Le chat ronronne. La bougie fume. Dehors, la pluie d'octobre tombe sur la Somme, et le front ne bouge pas, et les hommes meurent, et un chiot patou pousse dans une ferme du causse de Gramat, et le monde tient parce que des fils invisibles le tiennent - un chiot, un chat, une blague, un tampon, un oui.