Mai 1917
Ça commence par un refus.
Pas un cri, pas une barricade, pas un drapeau rouge. Un refus. Simple, nu, prononcé par des hommes debout dans une cour de cantonnement, face à un officier qui leur donne l'ordre de remonter en ligne.
"Non."
Henri n'est pas là quand ça se passe. C'est dans un autre régiment, un régiment de la 2e division coloniale, le 18 mai, quelque part au sud de Soissons. Les hommes refusent de monter. Pas de deserter - ils ne s'enfuient pas, ils ne jettent pas leurs armes, ils ne menacent personne. Ils disent non. Ils disent : on ne montera plus à l'assaut pour rien. On tiendra les tranchées, on se défendra si les Allemands attaquent, mais on ne montera plus. Plus comme ça. Plus pour des officiers qui promettent la percée et qui livrent le massacre.
Puis c'est un autre régiment. Puis un autre. Puis dix, vingt, cinquante. En quelques jours, la moitié de l'armée française est touchée. Pas une révolte - un mouvement, vaste, diffus, qui se propage de cantonnement en cantonnement comme une fièvre. Les hommes ne se coordonnent pas, ne s'organisent pas, n'ont pas de chefs. Ils refusent, chacun à leur manière, chacun avec leurs mots, mais les mots sont les mêmes partout : on ne marche plus.
Henri l'apprend le 20 mai.
Son régiment est toujours au repos, dans un village de l'arrière, et la rumeur arrive par les cuisines, par les corvées, par ces canaux souterrains que rien ne peut boucher. "Le 128e a refusé de monter. Le 36e aussi. Et le 17e. Et d'autres." Les noms des régiments circulent comme un chapelet, et chaque nom ajoute un grain à quelque chose qui n'a pas de nom mais qui a une forme - la forme du ras-le-bol, de l'épuisement, de la dignité piétinée qui se relève.
Henri écoute. Il ne dit rien. Il est officier. Un officier n'approuve pas un refus d'obéissance, quelle que soit la raison. C'est la règle. C'est le serment. C'est le fil qui tient l'armée debout, et si ce fil casse, tout s'effondre - la défense, le front, le pays.
Mais Henri est aussi un homme. Un homme qui a perdu onze hommes sur trente en six jours, pour trois cents mètres de pente, dans une offensive dont le commandant en chef savait qu'elle échouerait - ou aurait dû le savoir. Un homme qui a vu Marcel emporté sur un brancard, le dos ouvert, les caractères de plomb dans sa musette. Un homme qui porte un enfant dans sa tête et une alliance au doigt, et qui sait que chaque assaut inutile est un risque de ne jamais voir cet enfant naître.
Il ne dit rien. Mais il ne peut pas ne pas penser.
Le berger, lui, ne pense pas. Le berger sent. Et ce qu'il sent, dans l'air du cantonnement, dans les regards des hommes, dans le ton des conversations, c'est ce qu'un berger sent quand un troupeau va changer de direction - une nervosité, une tension, un mouvement collectif qui ne part de nulle part et qui va partout. Lacombe dit à Henri, le soir, dans l'abri : "Ça va bouger."
Henri dit : "Je sais."
"Et nous ?"
Henri regarde le berger. Nous. L'escouade. La section. Les hommes qu'il a tenus ensemble depuis vingt-huit mois, par la discipline, par la confiance, par l'école du soir et le journal et les blagues de Fayolle et le fromage de Pélissié et le chat. Ces hommes-là vont-ils refuser aussi ?
"On verra", dit Henri.
Le 25 mai, ça arrive.
Le régiment reçoit l'ordre de remonter en ligne. Pas au Chemin des Dames - dans un secteur voisin, un secteur "calme", pour relever un régiment épuisé. Ce n'est pas un assaut. C'est une relève ordinaire, le roulement normal de la guerre de tranchées. Mais le mot "monter" est devenu toxique. Monter, c'est mourir. Monter, c'est Nivelle. Monter, c'est la promesse trahie.
A dix heures du matin, dans la cour de la ferme qui sert de cantonnement, les trois compagnies du bataillon sont rassemblées. Le commandant du bataillon - celui qui avait signé la permission de mariage d'Henri, celui qui avait lu le Poilu du Causse sans broncher - le commandant donne l'ordre du départ.
La première compagnie bouge. La deuxième bouge. La troisième - celle d'Henri - ne bouge pas.
Pas toute la troisième. Un groupe, au fond de la cour, une vingtaine d'hommes, des renforts récents pour la plupart, des hommes qui n'ont pas les liens de l'escouade d'Henri, qui n'ont pas Verdun dans le corps ni la Somme dans la tête. Ils sont debout, les bras le long du corps, et ils ne bougent pas.
Un sergent crie : "En avant !" Personne ne bouge. Le sergent se tourne vers le lieutenant de la section. Le lieutenant se tourne vers le capitaine. Le capitaine marche vers le groupe et dit, d'une voix calme : "On monte. C'est une relève, pas un assaut."
Un des hommes - un soldat de la classe 1916, vingt ans, le visage fermé - dit : "On sait plus la différence."
Le silence qui suit est le plus lourd qu'Henri ait entendu. Plus lourd que le bombardement de Verdun, plus lourd que les mitrailleuses du Chemin des Dames. Parce que ce silence est celui de l'armée qui craque.
Henri est à vingt mètres, avec sa section, en ordre, prête à partir. Ses hommes ont vu. Ses hommes ont entendu. Il sent leur immobilité - pas l'immobilité de la discipline, l'immobilité de l'attente. Ils attendent de voir ce qu'il va faire. Ce que le sous-lieutenant Castayrol, l'instituteur, l'homme qui leur a appris à lire, qui a partagé le confit et le fromage, qui a tenu la main de Fayolle à Verdun et porté Marcel du Chemin des Dames - ce que cet homme-là va faire.
Henri marche vers le groupe. Pas vers le capitaine - vers les hommes. Il s'arrête devant le soldat qui a parlé, celui de la classe 16. Il le regarde. Le soldat le regarde. Vingt ans. Des yeux durs, fatigués, qui ne demandent pas la permission.
Henri ne crie pas. Il ne menace pas. Il ne parle pas de discipline, de conseil de guerre, de poteau d'exécution. Il dit, à voix basse, assez fort pour que le groupe entende : "Je sais. On sait tous. Mais les copains du 114e sont en ligne depuis quinze jours et ils ne tiennent plus. Si on ne monte pas, c'est eux qui crèvent. Pas Nivelle. Pas les généraux. Eux."
Le soldat ne répond pas. Mais son visage bouge - quelque chose change, une fissure dans le mur de refus. Henri continue : "Je ne vous demande pas de monter pour la victoire. Je vous demande de monter pour les relever. On monte, on tient, on redescend. C'est tout."
Le silence dure dix secondes. Puis le soldat ramasse son sac. Un autre ramasse le sien. Un troisième. Le groupe se défait, lentement, comme un noeud qu'on tire. Les hommes reprennent leur place dans les rangs. La compagnie se forme. Le bataillon part.
Le capitaine regarde Henri. Il ne dit rien. Mais il hoche la tĂŞte, une fois, et Henri sait que ce hochement de tĂŞte contient plus que des remerciements - il contient la reconnaissance que ce qui vient de se passer est plus grave et plus profond que ce que les mots peuvent porter.
Le régiment monte en ligne. Sans incident. La relève se fait normalement, de nuit, dans les boyaux, le rituel habituel. Henri installe sa section dans les tranchées, vérifie les postes, organise les gardes. Tout est en ordre. Tout fonctionne.
Mais le soir, dans l'abri, Fayolle dit : "Mon lieutenant, ils avaient raison."
Henri le regarde. Fayolle n'a jamais dit une chose pareille. Fayolle est un soldat, un bon soldat, un homme qui fait son travail sans poser de questions, pas par stupidité mais par discipline intérieure. Et Fayolle vient de dire "ils avaient raison".
"De quoi ?" dit Henri, bien qu'il sache de quoi.
"De refuser de monter pour rien. Nivelle nous a envoyés au casse-pipe. Tout le monde le savait. Les généraux le savaient. Et on est montés quand même. Pourquoi ?"
Henri cherche une réponse. L'ancienne réponse - la discipline, le devoir, la patrie - ne fonctionne plus. Elle a été usée jusqu'à la corde par trente mois de promesses non tenues. La nouvelle réponse - celle qu'il a donnée dans la cour du cantonnement, celle des copains qu'on ne laisse pas tomber - est vraie mais incomplète. Parce que les copains qu'on ne laisse pas tomber sont les mêmes copains qui meurent pour rien.
Il dit : "Parce qu'on n'a pas trouvé mieux."
C'est une réponse d'instituteur, pas de héros. C'est une réponse qui reconnaît le problème sans le résoudre. Et c'est la seule réponse honnête qu'Henri ait.
Fayolle le regarde et hoche la tête. Il n'est pas satisfait. Mais il accepte, parce que l'honnêteté d'Henri est la seule chose en quoi il croit encore.
Le berger, qui a écouté sans rien dire, pose le chat sur la couchette et dit : "Quand les brebis refusent de marcher, c'est qu'on les mène mal. C'est pas les brebis le problème."
C'est la phrase la plus politique qu'Antoine Lacombe ait jamais prononcée, et elle dit en quelques mots ce que Verdier a écrit en trente pages de rapports.
Nivelle est limogé le 15 mai. Remplacé par Pétain. Encore Pétain. L'homme de Verdun, le méthodique, le prudent, celui qui compte les obus avant de compter les morts. Pétain prend le commandement d'une armée qui se désagrège - quarante mille mutins selon les estimations, peut-être plus, répartis dans cinquante-quatre divisions. La moitié de l'armée française.
Pétain fait deux choses. La première : il arrête les offensives. Plus d'assaut. Plus de percée. Plus de promesses. L'armée française se défendra, tiendra ses positions, et attendra - les Américains, les tanks, le moment. La deuxième : il améliore les conditions. Les permissions, réduites à presque rien par Nivelle, sont rétablies et augmentées. La nourriture s'améliore. Le pinard coule mieux. Les repos sont allongés. Les relèves sont plus fréquentes. Pétain traite les soldats comme des êtres humains, ce qui est la chose la plus révolutionnaire qu'un général français ait faite depuis le début de la guerre.
Et Pétain fait une troisième chose. Il fait fusiller. Pas beaucoup - pas autant que la légende le dira. Cinquante-quatre condamnations à mort confirmées et exécutées sur des centaines prononcées. Des meneurs, des déserteurs, des cas exemplaires. Pétain ne veut pas terroriser l'armée. Il veut marquer une limite. La limite entre le refus légitime et la désagrégation. Entre la colère et le chaos.
Henri apprend les exécutions par la rumeur, comme tout le monde. Un soldat du régiment voisin, fusillé le 20 mai pour avoir incité ses camarades à la désobéissance. Henri ne connaît pas l'homme. Il ne connaîtra jamais l'homme. Mais il pense à lui, le soir, dans l'abri, et il se demande si cet homme avait raison ou tort, et il ne trouve pas la réponse, parce qu'il n'y a pas de réponse à cette question - il y a seulement la guerre, qui broie les hommes qui obéissent et les hommes qui refusent avec la même indifférence.
Marcel aurait su quoi en dire. Marcel aurait eu les mots - les mots de la politique, de la justice, de la révolte. Mais Marcel est à l'hôpital, le dos en miettes, et les caractères de plomb sont dans la musette d'Henri, et le Poilu du Causse n'existe plus.
A Lyon, les échos des mutineries arrivent étouffés, déformés par la censure. Les journaux ne publient rien. Mais les rumeurs filtrent, par les permissions, par les blessés, par les lettres que la censure n'attrape pas. Jeanne entend parler de "troubles" dans l'armée, de "mouvements" dans certains régiments. Paul, dans une lettre de fin mai, écrit une phrase que le censeur a laissé passer, peut-être par inattention : "Ici, les gars en ont marre." Quatre mots qui disent tout.
Jeanne ne juge pas. Jeanne est la femme d'un ouvrier et soldat et la soeur d'un instituteur et soldat, et elle sait que "en avoir marre" n'est pas de la lâcheté - c'est le bruit que fait la dignité quand on marche dessus trop longtemps. Elle le sait parce qu'elle l'a vu à l'usine, chez les femmes qui demandaient des tabourets et qui demandaient des crèches et qui demandaient qu'on les paie ce qu'elles valent. Le même bruit. Le même refus.
Rose, quand elle entend les rumeurs, dit : "Ils auraient dĂ» refuser plus tĂ´t." Et Jeanne ne la contredit pas.
Fin mai. Henri écrit à Louise. Il ne parle pas des mutineries - la censure ne le permettrait pas, et même sans censure il ne le ferait pas. Il parle de l'enfant.
"Chère Louise. Comment vas-tu ? Comment va le petit - ou la petite ? Tu grossis ? Tu manges bien ? Ta mère s'occupe de toi ? Est-ce que le médecin de Figeac est sérieux ? Si tu as le moindre doute, va à Cahors, à l'hôpital. Je sais que le trajet est long, mais je préfère un long trajet à un mauvais médecin.
Je pense à des prénoms. Si c'est un garçon, j'aimerais Pierre. Si c'est une fille, j'aimerais Marie. Mais tu décides. C'est toi qui portes. C'est toi qui choisis."
Louise répond : "Je vais bien. Je grossis. Ma mère s'en occupe trop, si c'est possible. Le médecin de Figeac est un vieil homme charmant qui dit que tout est normal. Pour les prénoms, d'accord pour Pierre. Pour la fille, je préfère Jeanne."
Henri lit la réponse dans l'abri, et le nom de sa soeur dans la bouche de sa femme le traverse comme un courant. Jeanne. Évidemment. Comment n'y avait-il pas pensé.
Le 31 mai, Henri est au créneau. La nuit est tiède, les grillons chantent dans le no man's land, et le front est calme - calme comme il ne l'a jamais été depuis le début de la guerre, parce que Pétain a ordonné le calme, et que le calme est le premier remède.
Le berger est à côté de lui. Le chat dort quelque part. La guerre continue, mais elle a changé de rythme. Le rythme frénétique des offensives est remplacé par le rythme lent de la défense, de l'attente, de la reconstruction. L'armée française se repose, se soigne, se répare.
Henri touche l'alliance. Il touche la boîte à cigares dans sa musette. Il pense à Marcel, à l'hôpital. Il pense à Louise, à Figeac, le ventre rond. Il pense à Lucien, à Cahors, qui prépare l'école normale. Il pense à Pélissié, qui écrit des lettres de quinze lignes maintenant. Il pense au chien de bois dans sa poche, et au chiot qui grandit sur le causse. Il pense à Jeanne, à Lyon, qui se bat pour des crèches.
Le monde tient. Il a failli ne pas tenir. Mais il tient.
Le berger dit : "Mon lieutenant."
"Oui."
"L'enfant. C'est pour quand ?"
"Septembre."
Le berger hoche la tĂŞte dans le noir. "Les brebis mettent bas en mai. Mais les enfants, c'est bien aussi en septembre."
Henri sourit. Le berger ne le voit pas, mais il le sent, comme les bergers sentent les choses, par l'air qui change autour d'un homme qui sourit.
Juin demain. L'été. L'attente.