Mort et naissance d'un monde

Décembre 1915

La relève a lieu le 8 décembre, de nuit, comme toujours.

Henri mène sa section dans les boyaux, en file indienne, vers l'arrière. Trente hommes - moins les pertes de l'automne, plus les renforts de novembre, le compte n'est jamais le même. Ils marchent sans bruit, dans la boue, le dos courbé, avec la prudence automatique des hommes qui ont appris que le dernier obus est parfois le pire. Le berger ferme la marche. Fayolle est au milieu. Marcel porte la boîte à cigares avec les caractères de plomb du journal, qu'il ne laisse à personne. Pélissié marche comme il fait tout - sans un mot, sans une hésitation. Le chat Verdun est dans la musette du berger, la tête qui dépasse, les oreilles plaquées.

Ils croisent les hommes qui montent. Un autre régiment, des visages inconnus, des yeux qu'on ne voit pas dans le noir. Le rituel de passage - ceux qui descendent et ceux qui montent, les damnés et les damnés, interchangeables. Un sergent de l'autre régiment demande à Henri à voix basse : "Le secteur ?" Henri dit : "Calme. Les Minenwerfer le matin, rien la nuit. Les sapes à droite, elles bougent." L'autre hoche la tête et passe. C'est tout. Pas de poignée de main, pas de voeux. Juste l'information qui sauve, transmise d'un homme à l'autre dans l'obscurité.

A trois heures du matin, ils sont à l'arrière. Une route, des camions, et le bruit cesse. Pas d'un coup - progressivement, comme un bourdonnement qui s'éteint. Henri lève la tête et voit des étoiles, vraiment des étoiles, pas des fusées éclairantes, et l'absence de menace dans ce ciel est si étrange qu'il en a le vertige.

Les camions les emmènent vers le sud. Loin. Plus loin que le repos habituel, plus loin que les granges de l'arrière artésien. On roule des heures sur des routes cabossées, dans le froid, serrés sur les bancs de bois des camions Berliet - des camions Berliet, et Henri pense à Jeanne, à l'usine, aux boulons qu'elle vérifie, et il se demande si ses mains ont touché une pièce de ce camion qui le porte.

A l'aube, ils débarquent dans un village de Picardie que la guerre n'a pas touché. Un vrai village. Des maisons debout. Des volets peints. Une église avec son clocher. Un café avec une enseigne. Des civils qui les regardent descendre des camions avec un mélange de curiosité et de crainte - les soldats du front font peur aux gens de l'arrière, avec leurs visages gris, leurs uniformes boueux, leur odeur.

Henri descend du camion, pose le pied sur un sol sec, regarde autour de lui, et ne bouge plus pendant dix secondes. Dix secondes de rien. Dix secondes où il est juste un homme debout dans un village, sous un ciel de décembre, et où personne ne tire.

Le berger descend après lui, sort le chat de sa musette, le pose par terre. Verdun hume l'air, regarde à droite, regarde à gauche, et s'éloigne d'un pas souverain vers la première grange. Le berger le suit des yeux et dit : "Il connaît."


Le repos. Le vrai repos.

Les premiers jours sont étranges. Les hommes ne savent pas quoi faire de leur corps. Dormir, oui - ils dorment des heures, des journées entières, un sommeil de plomb qui ne répare rien mais qui anesthésie. Manger, oui - la nourriture est meilleure à l'arrière, chaude, variée, servie dans des gamelles qui ne puent pas le rat. Mais après le sommeil et la nourriture, il reste le silence, et le silence est un ennemi que personne n'attendait.

Henri observe ses hommes se défaire, lentement, comme des ressorts qu'on relâche. Fayolle dort seize heures par jour pendant la première semaine, puis il se met à marcher, seul, dans les champs autour du village, des marches de trois, quatre heures sans but, sans explication. Marcel trouve un bistrot qui a un piano désaccordé et passe des après-midi à taper dessus - il ne sait pas jouer, mais le bruit le rassure. Pélissié s'assoit dans la cour de la ferme où il est cantonné et ne bouge pas, les mains sur les genoux, les yeux sur l'horizon, pendant des heures. Personne ne lui demande rien. On sait.

Le berger, lui, trouve un chien. Pas un patou - un bâtard, petit, noir, qui traîne autour de la cuisine roulante et qui vole les os. Lacombe l'apprivoise en trois jours, avec cette patience infinie des hommes de troupeau. Le chien le suit partout. Le chat Verdun observe cette trahison avec l'indifférence magnifique des chats et s'installe chez le curé, qui le nourrit mieux.

Henri ne s'effondre pas. Pas parce qu'il est plus fort - parce qu'il s'occupe. C'est sa nature. L'instituteur ne sait pas ne rien faire. Il organise des corvées légères le matin - nettoyage des armes, exercice physique modéré, inspection des équipements. L'après-midi, il laisse les hommes libres. Et le soir, dans la grange qui sert de cantonnement, il fait quelque chose d'inattendu.

Il fait la classe.

L'idée lui est venue le troisième jour, en regardant Pélissié dans la cour. Pélissié qui ne sait ni lire ni écrire, Pélissié qui ne parle que patois, Pélissié qui a vingt-quatre ans et qui tire mieux que quiconque mais qui ne peut pas déchiffrer une affiche. Henri lui a dit : "Pélissié, vous voulez apprendre à lire ?" Pélissié l'a regardé, longuement, comme il regarde tout - avec cette lenteur du paysan qui ne répond pas avant d'avoir compris la question entière. Puis il a dit : "Pourquoi pas."

Le soir même, Henri installe un cours dans la grange. Une ardoise trouvée chez le curé, un bout de craie, une bougie. Pélissié, bien sûr. Mais aussi trois autres hommes de la section qui ne lisent pas ou mal - un valet de ferme de Figeac, un charbonnier de Souillac, un garçon de quinze ans qu'on a pris en mentant sur son âge et que personne n'a renvoyé. Quatre élèves. Henri redevient ce qu'il est - un instituteur. Les lettres, les syllabes, les mots. Ba, be, bi, bo, bu. La méthode Boscher, simplifiée, adaptée, donnée par un homme en bleu horizon à des hommes en bleu horizon, dans une grange de Picardie, en décembre 1915.

Marcel observe depuis son coin, le dos contre un poteau, et il sourit. Le premier vrai sourire de Marcel depuis septembre.


Le 15 décembre, Henri obtient une permission de quatre jours. Il ne va pas à Cahors, pas à Labastide, pas chez sa mère. Il va à Figeac.

Louise l'attend à la gare. Elle est plus mince qu'en mars. La fatigue est sur son visage, dans ses yeux cernés, dans la façon dont ses épaules sont un peu plus hautes qu'avant, un peu plus tendues. Mais quand elle le voit descendre du train, elle sourit, et ce sourire défait tout le reste.

Ils marchent dans Figeac. C'est devenu leur rituel, leur géographie à eux - les mêmes rues, le même café, les mêmes platanes. Mais cette fois, Henri prend la main de Louise en marchant, sans rien dire, et elle la lui laisse, et ils marchent main dans la main dans les rues d'une petite ville du Lot en hiver, et personne ne les regarde parce que tout le monde les connaît, et que deux fiancés main dans la main en temps de guerre c'est la chose la plus normale et la plus précieuse du monde.

Henri rencontre la mère de Louise. Une femme sèche, petite, usée, avec des yeux vifs qui le jaugent en trois secondes. Elle dit : "C'est vous, le soldat." Henri dit : "C'est moi, l'instituteur." La mère esquisse un sourire. Il a passé le test. Pas celui du courage - celui de la réponse juste.

Ils dînent ensemble, tous les trois, dans la cuisine au-dessus de la mercerie. Une soupe, du fromage, du vin. Henri parle de l'école de Labastide, de ses élèves, du certificat d'études. Il ne parle pas de la guerre. La mère ne demande pas. Louise a posé sa main sur la sienne sous la table, et elle la laisse là pendant tout le repas, et Henri mange de la main gauche, maladroitement, parce que pour rien au monde il ne lâchera cette main.

Le deuxième jour, ils sont seuls. La mère a fermé la boutique et dort. Louise emmène Henri voir l'école - sa classe, les bancs, le tableau, le jardin derrière. Les haricots sont finis depuis longtemps, le jardin est nu, retourné pour l'hiver, mais les tuteurs sont encore debout, comme des petits squelettes de bois qui attendent le printemps.

Henri regarde la classe de Louise et voit la sienne. Le même tableau noir. Les mêmes bancs. Les mêmes murs. La même mission. Il dit : "Après la guerre, je demanderai Figeac. On sera dans la même ville. On pourra..." Il ne finit pas. Louise dit : "On pourra."

Le troisième jour, Henri fait quelque chose qu'il n'a pas fait depuis août 1914. Il entre dans une librairie et achète un livre. Un Montaigne, les Essais, édition de poche, couverture abîmée, pages jaunies. Il le met dans sa musette à côté du Goethe allemand. Deux livres. Deux langues. Deux ennemis qui ont lu les mêmes choses et qui se tuent quand même.

Le quatrième jour, le départ. La gare. Le quai. Louise est debout, droite, le visage composé. Henri monte dans le wagon. Par la fenêtre baissée, il la regarde. Elle dit : "Tu reviens." Ce n'est pas une question. C'est un ordre. Henri dit : "Je reviens."

Le train part. Louise reste sur le quai jusqu'à ce que le train ait disparu. Puis elle rentre à la mercerie, ouvre la boutique, et sert la première cliente de la journée. La vie continue. La vie est ce qui continue.


A Lyon, Noël approche et Jeanne s'organise.

Paul lui a écrit qu'il ne serait pas là - pas de permission avant janvier au plus tôt. Jeanne recevra Noël seule, pour la deuxième fois. Mais cette fois, elle ne sera pas seule. Rose viendra, avec ses deux enfants. Marie la voisine viendra, avec son bébé né en septembre - un garçon que le père n'a pas encore vu. Et Germaine, une collègue de l'usine, veuve aussi, sans enfants, viendra parce que passer Noël seule dans une chambre de bonne c'est au-dessus de ses forces.

Jeanne prépare le réveillon avec une énergie qui la surprend elle-même. Elle fait les courses au marché de Vaise, négocie un poulet - un vrai poulet, pas du lapin qui se fait passer pour du poulet -, achète des pommes de terre, des carottes, un bout de gruyère, et une bouteille de Saint-Joseph qu'elle paie trop cher mais que Paul aurait approuvée. Elle cuisine toute la journée du 24, dans la petite cuisine de Vaise, et l'odeur du poulet rôti remplit l'appartement et descend dans la cage d'escalier et fait monter les voisines qui demandent ce qui se passe.

Ce qui se passe, c'est un Noël de femmes. Cinq femmes et trois enfants dans un appartement ouvrier de Vaise, autour d'un poulet et d'une bouteille, avec des bougies sur la table et pas de sapin parce que les sapins coûtent trop cher. Rose raconte une histoire drôle sur un contremaître de Berliet qui s'est pris les pieds dans un tuyau. Marie allaite son bébé dans le coin, sans pudeur, parce que la pudeur est un luxe qu'on n'a plus. Germaine pleure un coup, se reprend, boit un verre, et chante une chanson de son pays, le Limousin, d'une voix fêlée qui fait taire tout le monde.

Les enfants de Rose s'endorment par terre, sur des couvertures. Le bébé de Marie dort contre sa mère. Et les femmes restent assises, autour de la table vidée, avec le vin qui reste, et elles parlent. Pas de la guerre - de tout le reste. Des hommes, du travail, de l'argent, des voisins, des patrons, de ce qui sera après. Elles parlent comme des femmes qui se sont découvertes entre elles, qui ont trouvé dans l'absence des hommes non pas une liberté - le mot serait obscène -, mais un espace. Un espace où leur voix porte, où leurs décisions comptent, où leur fatigue est la leur et pas celle de quelqu'un d'autre.

Jeanne regarde ces femmes autour de sa table et pense quelque chose qu'elle ne dira à personne, pas même à Rose, pas même à Henri : "Je ne suis pas malheureuse." C'est compliqué. C'est vrai. Paul lui manque, la peur est là, la fatigue est là, mais au milieu de tout ça, dans cette cuisine, avec ces femmes, Jeanne n'est pas malheureuse. Et cette découverte est aussi troublante que la guerre elle-même.


Sur le front, le deuxième Noël de la guerre passe sans trêve.

L'état-major a donné des ordres stricts - pas de fraternisation, pas de cessez-le-feu spontané, pas de répétition de décembre 1914. Des tirs de harcèlement obligatoires le 24 et le 25, pour empêcher tout rapprochement. La guerre a appris de ses propres faiblesses. La compassion est une faille, et on la colmate.

Henri est au cantonnement, loin du front, et son Noël est différent. La grange est décorée - des branches de houx, des bougies, des dessins accrochés aux poutres. Les hommes ont organisé un réveillon avec les moyens du bord. Un cuistot du bataillon a réquisitionné deux oies chez un fermier des environs, payées en bons militaires que le fermier regarde avec méfiance. Il y a du vin, du pinard amélioré, et quelqu'un a trouvé du calvados.

Henri mange avec ses hommes. Le berger est assis à côté de lui, le bâtard noir couché à ses pieds, le chat Verdun sur ses genoux - réconcilié, provisoirement, par la chaleur du poêle et l'odeur de l'oie. Fayolle chante une chanson du Lot, d'une voix de ténor que personne ne lui connaissait. Marcel porte un toast "à ceux qui ne sont plus là", et le silence qui suit est le plus lourd de la soirée. Pélissié, qui sait maintenant écrire son prénom - Jean-Pierre, deux mots qu'il trace sur l'ardoise avec la concentration d'un graveur -, lève son verre sans rien dire.

Henri pense à Louise, dans la cuisine de Figeac, avec sa mère. Il pense à Jeanne, à Lyon, avec ses femmes autour de la table. Il pense à Paul, quelque part dans le nord, dans un trou. Et il pense à l'étudiant en droit de Montauban, au garçon coiffeur de Brive, au plâtrier de Souillac, au menuisier de Cahors, au lieutenant Marsal qui lisait Stendhal. A tous ceux que le toast de Marcel vient de convoquer dans la grange, entre les vivants et les bougies.


Le 31 décembre 1915. Deuxième Nouvel An de la guerre.

Verdier est seul dans son bureau, à l'état-major de la 10e armée. Il a renvoyé ses ordonnances. Il a devant lui un verre de cognac et son carnet. Il écrit :

"Bilan 1915. Trois offensives majeures. Gain territorial : négligeable. Pertes françaises sur l'année : environ trois cent cinquante mille tués, plus d'un million de blessés et disparus. Rien n'a été résolu. Tout reste à faire.

1916 sera différente, paraît-il. Les Britanniques seront prêts. L'artillerie sera renforcée. La coordination sera meilleure. Je note ces promesses. Je les ai déjà entendues.

Ce que je sais : les Allemands préparent quelque chose. Mes sources sont vagues, mais le mouvement est là - des transferts de troupes, des concentrations d'artillerie, un axe que je n'identifie pas encore. Ils ne vont pas attendre que nous attaquions. Ils vont frapper les premiers. La question est où."

Il referme le carnet. Il boit le cognac. Il regarde par la fenêtre la nuit sans étoiles.

La réponse à sa question viendra en février. Elle s'appellera Verdun.